• Identité de la gauche en Europe : analyse comparative des données d’enquêtes sur le positionnement à gauche

  • Par Jukka Pietiläinen | 14 Aug 17 | Posted under: Pays européens , La gauche
  • Quelle est l’identité de la gauche en Europe ? L’orientation à gauche et ses liens avec d’autres questions sociopolitiques existent-ils sous la même forme dans tous les pays d’Europe, ou des différences divisent- elles la gauche au lieu de l’unifier au sein de l’Union européenne ? Cet article cherche à souligner les caractéristiques communes de la gauche européenne et à définir les différences nationales et régionales.

    Les données utilisées pour cette analyse proviennent des enquêtes sociales internationales (ISSP) et des sondages Eurobaromètre, dans le cadre desquels les participants ont dû évaluer leur position gauche-droite sur une échelle de 1 à 10. Les sondages Eurobaromètre comportent parfois également une question sur les intentions de vote aux élections européennes ou nationales. Ces données ont été utilisées. Les liens entre le positionnement à gauche d’une part et les autres questions sociopolitiques d’autre part ont fait l’objet de recherches et d’analyses1.

    Les résultats montrent que la gauche présente des éléments communs, mais que ces derniers n’existent pas exactement sous la même forme dans tous les pays. Cependant, certaines questions politiques telles que la propriété des entreprises par l’État et la prééminence de l’égalité sur la liberté sont en lien avec le positionnement à gauche, même si dans plusieurs pays ce lien n’existe pas. De manière générale, on peut dire qu’en Europe du Nord le positionnement à gauche est une indication plus claire des opinions à l’égard des questions politiques, alors qu’en Europe de l’Est et dans certains pays d’Europe méridionale ce lien est plus faible, voire inexistant.

    Fondements théoriques et recherches antérieures

    Les partis de gauche européens se sont constitués à partir de traditions différentes et en sont à des phases très diverses de leur développement : les partis scandinaves ont tous un profil écologique marqué tandis que d’autres, comme le Parti communiste français ou le Partito della Rifondazione Comunista italien, restent fortement eurocommunistes2. Par ailleurs, de nombreux partis sont sociaux-démocrates alors que certains comme le parti tchèque Komunistická strana Čech a Moravy3 sont résolument tournés vers le communisme traditionnel. Dans de nombreux pays d’Europe, les partis de gauche sont minoritaires ; ils ne bénéficient pas d’un soutien important ou ne sont pas du tout représentés au parlement national.

    Le positionnement à gauche ou à droite, généralement noté de 1 à 10, est une question récurrente des enquêtes sociales internationales et fait l’objet de recherches croissantes. On a observé que le concept gauche- droite était un excellent indicateur de l’attitude et du comportement politique de masse4. Toutefois, des recherches plus récentes indiquent que « les questions qui expliquent l’orientation gauche-droite ne sont peut-être pas les mêmes pour tout le monde, et que même si c’est le cas, leur incidence sur l’orientation gauche-droite des individus peut varier »5.

    En revanche, les études comparant l’influence du positionnement gauche-droite dans différents pays sont peu nombreuses. Des recherches antérieures constatent « une grande stabilité dans la disposition des populations d’Europe de l’Ouest à se positionner sur l’échelle gauche- droite », mais aussi « cependant, une tendance marquée des populations à se positionner de plus en plus au centre »6. L’orientation gauche-droite est constante, mais aux Pays-Bas, les sympathisants de différents partis politiques se sont rapprochés : le sympathisant moyen des partis de droite s’oriente plus à gauche et le sympathisant moyen des partis de gauche s’est déplacé vers la droite. En somme, les partis ont tendance à se rapprocher du centre7.

    Aspelund et al. ont analysé la relation entre le conservatisme politique et l’orientation gauche-droite dans les pays d’Europe de l’Ouest et ceux d’Europe centrale et orientale. Ils ont constaté que les deux aspects du conservatisme, à savoir la résistance au changement et l’acceptation de l’inégalité, étaient corrélés positivement avec l’orientation à droite des pays occidentaux. Dans les anciens pays communistes, ces corrélations sont positives, négatives ou inexistantes ; elles diffèrent selon les pays et ont varié entre 2006 et 2008. Les résultats indiquent que le conservatisme peut être associé à l’orientation à gauche ou à droite selon la situation culturelle, politique et économique de la société concernée. Les résultats montrent également que malgré un passé communiste commun, l’ancienne Europe centrale et orientale communiste est une région diversifiée, qu’il convient de traiter comme telle dans les recherches8.

    En outre, certains éléments de la personnalité comme l’ouverture à l’expérimentation et l’altruisme sont en corrélation avec l’orientation gauche-droite : en Allemagne, les personnes qui sont plus ouvertes à l’expérimentation et plus altruistes ont tendance à se positionner à gauche9.

    De même, la corrélation entre le positionnement gauche-droite et le point de vue sur l’intégration européenne a évolué au fil du temps. Initialement, l’intégration dans le marché de l’UE a surtout suscité une opposition à gauche ; après Maastricht, l’intensification de l’intégration politique a également déclenché un euroscepticisme nationaliste au sein de la droite politique alors que l’effet sur la gauche a été variable10.

    Impact et photographie de la gauche

    Les citoyens de l’Union européenne sont principalement de droite ou du centre, et moins d’un tiers d’entre eux peuvent être considérés comme des sympathisants de gauche. Selon un sondage Eurobaromètre de 2014, seules 26 % des personnes interrogées se disent de gauche (valeurs 1 à 4 sur 10 sur l’échelle gauche-droite), tandis que 37 % d’entre elles se positionnent au centre et 20 % à droite. 17 % des personnes interrogées n’ont pas répondu à la question. Dans ce contexte, le groupe de gauche est plus fort que celui de droite, mais la majorité est centriste. Les pays concernés incluent tous les États membres de l’UE et les pays candidats (Turquie, Macédoine, Monténégro, Serbie et Islande).

    Les pays les plus à gauche sont la Suède, l’Espagne, les Pays-Bas, la France, la Belgique et Chypre, où plus de 30 % des personnes interrogées se positionnent à gauche. Dans la partie Est de l’Allemagne, plus d’un tiers des personnes interrogées se situent à gauche, ce qui n’est pas le cas pour l’ensemble du pays.

    Les pays peu orientés à gauche sont ceux d’Europe centrale et orientale (en particulier la Pologne, l’Estonie et la Hongrie) ainsi que l’Irlande, la Finlande et la Grèce, où moins de 20 % des personnes se positionnent à gauche. En Europe centrale et orientale, les pays enregistrant la part de sympathisants de gauche la plus importante sont la Slovénie, la République tchèque et la Slovaquie.

    En règle générale, la population est plus orientée à gauche dans l’Ouest de l’Europe que dans l’Est. Il semble qu’un important parti de la gauche radicale ou même un grand parti socialiste puisse avoir des répercussions positives sur le nombre de personnes se considérant de gauche et, inversement, qu’un important parti de gauche ne puisse exister que si une partie de la population se positionne à gauche. En Europe centrale et orientale, le concept de gauche peut être différent de celui d’Europe de l’Ouest et, en général, le positionnement à gauche est moins important à l’Est qu’à l’Ouest.

    Les pays dans lesquels le nombre de non-réponses est le plus élevé se situent tous en Europe centrale et orientale ou méridionale. Les chiffres les plus élevés sont enregistrés en Slovénie et à Malte (38 %) ainsi qu’à Chypre, en Lituanie, en Roumanie, en Italie, au Portugal, en Pologne et en Bulgarie. En Europe du Nord et du Nord-ouest, le nombre de non- réponses est plus faible, les chiffres les plus bas ayant été enregistrés en Suède et aux Pays-Bas. En Europe centrale et orientale, c’est en République tchèque que le taux de non-réponses est le plus faible.

    Un niveau élevé de non-réponses s’explique souvent par une mauvaise compréhension de la question ou du sujet lui-même. On peut donc en conclure que dans de nombreux pays d’Europe de l’Est et du Sud, l’échelle gauche-droite n’est pas très bien comprise. Il semble que dans les pays dotés de partis de classe traditionnels (comme les pays d’Europe du Nord et du Nord-ouest), la division gauche-droite soit mieux comprise que dans les pays où les partis politiques sont fondés sur d’autres aspects (voire sur des personnalités) et où la situation politique et la structure des partis est en plein bouleversement depuis 30 ans. Par ailleurs, les grands partis basés sur une idéologie (gauche radicale, socialistes et sociaux- démocrates, conservateurs et démocrates-chrétiens) tendent à clarifier la division gauche-droite. Cependant, parmi les pays où le taux de non- réponses est élevé figure également le Portugal, dont la structure des partis politiques est pourtant relativement claire (même si, par exemple, les sociaux-démocrates portugais sont plutôt plus de centre-droit que de centre-gauche).

    Entre 1990 et 2004, le nombre de sympathisants de gauche a augmenté significativement en Autriche (de 17 % à 26 %), au Danemark (de 22 % à 32 %) et en Suède (de 25 % à 36 %), mais a baissé en Italie (31 % à 21 %). Le plus souvent, ces changements s’expliquent par un accroissement ou une diminution de la part des personnes n’ayant pas répondu ; en Italie, par exemple, le nombre de non-réponses ou de réponses « difficile à dire » est en effet passé de 25 % à 40 %. Dans d’autres pays, les changements ont été moins importants. L’une des raisons de ces changements est que le nombre de personnes n’ayant pas répondu à cette question est élevé dans certaines enquêtes alors que, d’une façon générale, il est relativement faible.

    La gauche : points communs et différences nationales

    Les résultats montrent qu’à l’échelle européenne la gauche et la droite sont divisées sur très peu de sujets. Ces derniers varient d’un pays à l’autre et il est difficile de trouver de bonnes corrélations entre le positionnement gauche-droite et le point de vue sur des questions politiques. Les personnes qui s’orientent à gauche sont plus âgées que la moyenne des personnes interrogées, mais il n’existe aucun lien bien défini entre les revenus et la position gauche-droite.

    Néanmoins, sur les questions généralement considérées comme de gauche ou de droite, une tendance commune se dessine pour l’orientation à gauche, même si elle n’est peut être pas la même dans tous les pays d’Europe.

    Les valeurs les plus importantes soutenues par la gauche sont la préférence accordée à l’égalisation des revenus plutôt qu’à l’augmentation des incitations à l’effort individuel, l’attachement à la protection sociale, le soutien à la propriété des entreprises par l’État ainsi que la primauté de l’égalité sur la liberté (EVS 1990-1991).

    Ce lien ressort également de l’enquête sur les valeurs européennes de 2008-2009. Quelque chose identifie donc bien la gauche, même si les corrélations sont souvent assez faibles.

    La plupart des personnes orientées à gauche (54 % en 1990-1991 et 62 % en 2008-2009 dans des pays différents) déclarent préférer une égalisation des revenus à des incitations à l’effort individuel, alors que deux tiers des sympathisants de droite ou du centre pensent le contraire. C’est dans les pays d’Europe du Nord (Finlande, Suède, Norvège et Danemark) que le lien entre le positionnement à gauche et le soutien à l’égalisation des revenus est le plus marqué, alors qu’il est faible en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, au Portugal, en Slovénie et en Irlande. À cet égard, on ne constate aucune différence notable entre l’Est et l’Ouest, alors que le Nord se démarque.

    Les sympathisants de gauche soutiennent plus souvent que les autres un rôle fort de l’État en matière d’économie. En 1990-1991, un tiers des personnes orientées à gauche privilégiaient la propriété publique alors qu’ils n’étaient que 20 % chez les sympathisants de droite et du centre. En 2008-2009, le lien était moins marqué mais encore visible : 43 % des sympathisants de gauche privilégiaient la propriété publique contre seulement 33 % des sympathisants de droite et du centre. Ce lien n’a toutefois pas pu être établi (ou était très faible) au Portugal, en Irlande, en Hongrie ou en Pologne en 1990-1991 et en Hongrie, en Lettonie, en Pologne, au Portugal, en Roumanie et en Slovénie en 2008-2009, tandis que la corrélation entre l’orientation à gauche et le soutien à la propriété publique était plus forte en Finlande, en Suède, en Norvège et au Danemark mais également en Espagne, en France et en République tchèque.

    La question de la protection sociale ressort différemment dans les différents pays européens : en règle générale, les sympathisants de gauche pensent moins que ceux de droite que le système de sécurité sociale est trop coûteux mais, au niveau européen, 53 % des sympathisants de gauche déclarent que cette affirmation s’applique assez bien au système de protection sociale contre 64 % à droite. En Europe centrale et orientale notamment, les sympathisants de gauche ont des doutes sur le coût du système de protection sociale, alors que dans certains pays comme la Suède et la Finlande, même la majorité des sympathisants de droite et du centre ne pensent pas que le système de protection sociale soit trop coûteux. En général, dans la plupart des pays, la différence entre gauche et droite est marquée mais, en Espagne par exemple, ce sont les centristes qui sont les plus nombreux à penser que le système de protection sociale est coûteux alors que c’est à droite que le point de vue contraire est le plus répandu.

    La préférence accordée à la liberté ou à l’égalité est un facteur de différence de positionnement entre la gauche et la droite dans l’EVS de 1990-1991 : la plupart des sympathisants de droite ou du centre privilégiaient la liberté (57 % contre 33 %) tandis que les sympathisants de gauche étaient presque également partagés entre les deux options. En 2008-2009, la différence était identique, 37 % des sympathisants de droite et 49 % de ceux de gauche privilégiant l’égalité.

    Il est intéressant de constater que dans plusieurs pays, les points de vue entre sympathisants de gauche sont assez différents. C’est chez les sympathisants de gauche de France, d’Italie, d’Espagne et du Portugal ainsi que des pays d’Europe de l’Est que le soutien à l’égalité est le plus marqué, alors que dans certains pays d’Europe occidentale comme la Finlande, l’Allemagne, l’Autriche, la Suède, la Norvège et la Grande- Bretagne, on privilégie plus souvent la liberté. Toutefois, dans ces pays, les sympathisants de gauche privilégient en général davantage l’égalité que ceux de droite, alors que dans certains pays d’Europe méridionale (Portugal et Slovénie), c’est le fait des sympathisants de droite et du centre.

    49 % des sympathisants de gauche pensent que leur pays ne va pas dans la bonne direction (contre 43 % des sympathisants de droite interrogés) et 41 % estiment que c’est l’UE qui ne va pas dans la bonne direction. Cependant, ce n’est le cas que dans quelques pays, notamment ceux qui ont été frappés par des crises économiques ou politiques (Espagne, Grèce, Portugal, Irlande, Islande et Hongrie), mais aussi en Suède, Grande- Bretagne, Estonie, France et aux Pays-Bas.

    Dans d’autres pays comme l’Italie, l’Autriche, la Roumanie, la France et Malte, les sympathisants de gauche sont plus nombreux que ceux de droite et du centre à penser que les choses vont dans la bonne direction tandis que dans certains, on ne note pas de réelle différence d’opinion entre la gauche et la droite à ce sujet.

    En 1990-1991, rares étaient les sympathisants de gauche (8 % au total) qui pensaient que des changements révolutionnaires étaient nécessaires dans leur société et 80 % préféraient des réformes progressives. En revanche, la différence avec la droite était marquée puisque seuls 5 % des sympathisants de droite étaient favorables à des changements révolutionnaires et 23 % opposés à tout changement.

    En 2014, les sympathisants de gauche avaient une opinion un peu plus positive de l’Union européenne que ceux de droite : près de 40 % des sympathisants de gauche avaient une opinion plutôt positive de l’UE et 26 % une opinion plutôt négative. Toutefois, les différences nationales sont importantes. Dans de nombreux grands pays comme l’Allemagne, la France, l’Italie, la Grande-Bretagne et la Pologne, les sympathisants de gauche ont une vision plus positive de l’UE que ceux de droite, alors que dans les pays ayant souffert de politiques néolibérales comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce mais aussi la Bulgarie, Chypre et la Finlande, la situation est inversée.

    Il existe peu de différences entre la gauche et la droite concernant le taux de participation électorale : les personnes orientées à droite ont voté un peu plus aux élections européennes, mais les plus passifs ont été les centristes ainsi que les personnes qui ne se positionnent pas (seuls 12 % d’entre eux ont voté). À cet égard, il existe un lien étroit entre la compréhension de la dimension gauche-droite et le vote, du moins en ce qui concerne les élections européennes.

    Le positionnement gauche-droite est corrélé au soutien aux partis politiques de gauche, mais pas seulement. Par ailleurs, dans de nombreux pays, plusieurs partis écologistes et régionalistes ont un profil très marqué à gauche. En Espagne, un tiers des partisans des Verts se positionnent à gauche contre un quart en Suède, en Grande-Bretagne et en Finlande par exemple. Parmi les partis socialistes et sociaux-démocrates, seuls ceux de Belgique, d’Italie, de France, de Finlande et de Suède sont davantage soutenus par la gauche que par le centre.

    Le vote en faveur des partis de la gauche radicale (partis membres du GUE/NGL) ne suit pas toujours exactement le positionnement gauche-droite. La plupart des sympathisants de la Gauche européenne se positionnent à gauche (86 %), mais d’un autre côté, le Parti de la gauche européenne ne recueille que 15 % des voix des personnes les plus orientées à gauche (réponse 1 ou 2 sur 10 sur l’échelle gauche-droite). Cependant, si l’on ne tient compte que des personnes qui votent aux élections, les partis de gauche ont recueilli environ 25 % des voix des personnes interrogées les plus à gauche (réponse 1-2 sur 10) et 16 % des voix de tous les électeurs de gauche. Ce n’est qu’à Chypre, en Grèce et en République tchèque que les partis de gauche ont recueilli la majorité des voix des sympathisants de gauche radicale. Cette part plus importante des électeurs de gauche a généralement donné lieu à un profil plus à gauche du parti social- démocrate et non à un soutien plus important d’un parti de la gauche radicale. Toutefois, ces chiffres concernent les élections européennes de 2009 et il se peut que la situation ait changé depuis lors, notamment en Grèce et en Espagne. D’un autre côté, par exemple, le parti irlandais Sinn Fein est l’un des membres les moins à gauche du GUE/NGL. Il inclut également des sympathisants du centre et de la droite, puisque seulement la moitié de ses électeurs se positionnent à gauche.

    Seules quelques questions politiques comme la défense de l’égalité sociale et le rôle de l’État dans l’économie sont en corrélation avec le vote à gauche. Dans certains pays, d’autres valeurs peuvent également y être associées, mais les différences entre les pays peuvent aller dans des directions diverses. En France par exemple, la croissance économique a un lien positif avec le vote à gauche, tandis qu’en Allemagne de l’Ouest, en Finlande et en Suède, on peut observer le contraire. Par conséquent, la corrélation entre le vote à gauche et d’autres questions ne joue pas beaucoup au niveau européen.

    Les résultats montrent que de nombreux points de vue sur les questions sociales sont en lien avec le positionnement gauche-droite et que cette corrélation est la même dans presque tous les pays. Les aspects les plus clairement liés à la gauche sont le manque de confiance dans l’Église, l’OTAN, les grandes entreprises et les forces armées ; la confiance dans les syndicats ainsi que l’attitude critique à l’égard de la propriété privée. Les valeurs postmatérialistes sont elles aussi soutenues par les sympathisants de gauche. Ces idées sont les principales opinions politiques associées au positionnement à gauche dans l’enquête sur les valeurs européennes réalisée en 1990-1991 dans 24 pays européens et dans celle de 2008-2009 réalisée dans 45 pays.

    Les sympathisants de gauche acceptent l’homosexualité, de même que l’avortement, le divorce, les drogues douces, le sexe avant l’âge légal et les affrontements avec la police. En revanche, les corrélations entre l’échelle gauche-droite et l’acceptation de la fraude fiscale, de l’abandon de déchets dans l’espace public et du fait de mentir dans son propre intérêt sont quasiment nulles. En général, sur ces questions qui ne sont pas clairement liées à la politique, l’échelle gauche-droite ne s’applique pas, alors que pour les questions liées à la politique, elle est en général visible. Il est intéressant de constater que les sympathisants de gauche sont moins souvent fiers d’être citoyens de leurs pays d’origine.

    La relation critique avec l’Église existe dans les pays catholiques comme protestants, et on note peu de différences entre les pays plus ou moins religieux. De même, on a constaté une opposition à l’OTAN dans les pays membres de cette organisation et les pays non alignés militairement.

    L’intérêt pour la participation politique, en particulier pour d’autres formes de participation que le seul vote, est en général associé à la gauche politique. Les sympathisants de gauche participent à des occupations de bâtiment, des manifestations légales, des boycotts et des grèves sauvages plus souvent que ceux de droite (selon l’EVS 1990-1991). Parmi les personnes positionnées à gauche, 38 % ont déjà participé à des manifestations légales, 15 % à des boycotts et 38 % pourraient le faire ; 10 % ont déjà participé à des grèves sauvages et 30 % le pourraient. Sur ce dernier sujet, la gauche se démarque clairement du centre ou de la droite, dont les deux tiers déclarent qu’ils ne participeraient jamais à une grève sauvage. Cependant, en ce qui concerne la volonté de signer une pétition, on ne note pas de différence notable entre la gauche et la droite.

    Les sympathisants de gauche sont également plus nombreux à approuver les mouvements antinucléaires, pour le désarmement, féministes et anti- apartheid, mais aussi, avec une différence moins marquée, les mouvements écologiques et en faveur des droits de l’homme.

    Dans la mesure où c’est l’Union européenne qui réalise et finance les sondages Eurobaromètre, l’un des sujets essentiels a été l’Union européenne elle-même. L’une des questions les plus fréquentes porte sur la satisfaction à l’égard du fonctionnement de l’Union européenne.

    L’orientation à gauche est associée à une insatisfaction à l’égard de l’état de la démocratie dans l’Union : la plupart (51 %) des sympathisants de gauche ne sont pas très, ou pas du tout, satisfaits sur ce point, tandis qu’ils ne sont qu’environ 40 % à être insatisfaits à droite.

    Dans de nombreux pays, cette corrélation n’est pas visible ou est quasi nulle, mais elle est d’au moins 10 % dans les pays d’Europe méridionale (Grèce, Espagne, Portugal et Chypre), d’Europe du Nord (Finlande et Suède) et d’Europe de l’Est (République tchèque, Estonie, Lettonie, Slovaquie, Slovénie, Roumanie et Bulgarie). En Hongrie et à Malte, le positionnement gauche-droite a un rapport plutôt positif avec la satisfaction à l’égard de la démocratie dans l’Union européenne. En Hongrie, cela peut s’expliquer par la différence entre l’état de la démocratie dans le pays et dans l’Union ; du fait des problèmes de démocratie dans leur pays, les sympathisants de gauche estiment que l’Union européenne est en quelque sorte moins antidémocratique.

    Une enquête antérieure (1999) a révélé une attitude critique à l’égard de l’Union européenne de la part des sympathisants de gauche danois, finlandais, tchèques, islandais, irlandais, italiens, polonais, roumains, slovaques et espagnols ; en revanche, dans des pays tels que la Grande- Bretagne, l’Allemagne et la France, la corrélation est inexistante et à Malte, l’orientation à gauche est positivement associée à la confiance dans l’UE.

    En 2014, l’appartenance de leur pays d’origine à l’UE était considérée comme positive par la majorité des sympathisants de gauche, mais cette majorité était un peu plus forte chez ceux de droite. Les sympathisants de gauche qui estiment que l’appartenance à l’UE est une bonne chose sont naturellement plus satisfaits de la démocratie dans l’UE, mais malgré tout, un tiers d’entre eux restent insatisfaits. Enfin, les sympathisants de gauche ayant une opinion neutre sur les avantages de l’UE sont essentiellement critiques à l’égard de l’état de la démocratie dans l’Union.

    Conclusion

    Le résultat de l’analyse des données d’enquêtes montre que certains éléments sont communs aux sympathisants de gauche des différents pays européens. On peut également dire que l’axe gauche-droite ne se situe pas au même endroit dans les différents pays européens selon leurs problèmes politiques locaux et leur histoire politique. Cela se voit également à l’inexistence de partis de gauche dans certains pays européens, même si un grand nombre de personnes peuvent se positionner à gauche. L’existence d’un grand parti de gauche n’est pas nécessairement en lien avec la popularité des positions de gauche dans un pays, même si l’orientation à gauche est l’indicateur le plus clair du soutien à un parti politique de gauche. De toute évidence, ces aspects se renforcent aussi mutuellement.

    Dans le Nord de l’Europe, l’orientation à gauche est plus visible sur de nombreuses questions liées à l’économie comme la propriété publique, alors que les pays d’Europe centrale sont plus divisés entre eux. On constate une différence notable entre l’Allemagne et la France sur certaines questions et une division entre l’Europe occidentale et orientale sur de nombreux sujets.

    Dans bon nombre de pays, notamment en Europe centrale et orientale, les partis de gauche sont faibles ou inexistants et des électeurs orientés à gauche peuvent également voter pour des partis populistes, voire de droite.

    Les politiques de gauche ont certains points communs en Europe, mais les différences nationales sont également marquées. Les longues traditions politiques, qui ont façonné les partis de gauche et influencé l’opinion générale sur la place de la gauche dans la société et dans la structure des valeurs, peuvent avoir un certain impact. À ce propos, les pays d’Europe centrale et orientale ont, à bien des égards, une position complètement différente.


    Notes

    1. Les données proviennent des enquêtes sur les valeurs européennes (EVS) de 1990-1991 et 2008-2009 ainsi que des sondages Eurobaromètre 71.3 de 2009 et 81.4 de mai et juin 2014. Ces données ont été téléchargées à partir des Archives de données de sciences sociales allemandes (GESIS), puis analysées au moyen de corrélations et de tableaux combinatoires.

    2. Par « eurocommunisme », j’entends les idées politiques qui se sont développées dans les années 1960 et 1970 au sein des partis communistes français, espagnol et italien et qui mettaient en avant la ligne nationale plutôt que celle de Moscou.

    3. Dominic Heilig, « Mapping the European Left. Socialist Parties in the EU ». Rosa Luxemburg Stiftung New York Office, 2016, 7-9.

    4. Richard M. Coughlin & Charles Lockhart : « Grid-Group Theory and Political Ideology. A Consideration of Their Relative Strengths and Weaknesses for Explaining the Structure of Mass Belief Systems ». Journal of Theoretical Politics, January (1998) 10:1, 33-58 ; Potter, C. (2001) « Left-Right Self-Placement in Western Europe : What Responses and Non-Responses Indicate ». Madison, WI : Political Behaviour Group, U.W. Madison.

    5. Wiebke Weber, Willem E. Saris, « The relationship between issues and an individual’s left-right orientation », Acta Politica, 2015, 50 : 2, 193-213.

    6. Oddbjørn Knutsen, « Europeans Move towards the Center : A Comparative Longitudinal Study of Left-Right Self-Placement in Western Europe », Int J. Public Opin Res (1998) 10 (4) : 292-316.

    7. R. Eisinga et al., International Journal of Forecasting 15 (1999) 185-199.

    8. Anna Aspelund, Marjaana Lindeman, Markku Verkasalo, (2013), « Political Conservatism and Left-Right Orientation in 28 Eastern and Western European Countries ». Political Psychology 34 : 3, 409-417.

    9. Ingo Zettler & Benjamin E. Hilbig, ‘Attitudes of the selfless: Explaining political orientation with altruism’, Personality and Individual Differences, 48 (2010).

    10. Erika van Elsas et Wouter van der Brug (2015), « The Changing Relationship Between Left-Right Ideology and Euroscepticism, 1973-2010 ». European Union Politics 16 (2) : 194-215.


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