• Europe – Où vas-tu ? La gauche face à la construction européenne

  • Par Gregor Gysi | 14 Feb 17 | Posted under: Union européenne , La gauche
  • Depuis  le Brexit,  il règne en Allemagne – c’est-à-dire  dans  les rédactions de la presse politique, dans les partis représentés au Bundestag (le parlement fédéral) et sûrement aussi au gouvernement – une certaine perplexité, et en tout cas de l’irritation. Bien sûr, les sondages précédant le vote semblaient annoncer ce résultat de  manière préoccupante, mais personne ne voulait vraiment y croire : il était tout bonnement inimaginable qu’un pays qui a été pendant si longtemps membre de l’Union européenne (UE) puisse soudainement la quitter.

    Cependant, le Brexit n’est pas le premier grand choc. Lorsque de nombreux réfugiés ont pris le chemin de l’Europe, l’UE n’a pas été capable de trouver une solution solidaire aux problèmes que cela posait. La solidarité n’a jamais vraiment été le mot d’ordre à l’égard des réfugiés, la Grèce et l’Italie étant particulièrement touchées par le système d’asile injuste de l’UE. Mais cette fois, l’Allemagne a accueilli de nombreuses personnes et manifesté soudainement un tout autre intérêt pour une solution européenne. L’alternative à une  solution solidaire, l’UE l’a trouvée en passant un accord pourri avec la Turquie. Celui-ci contraint désormais l’Europe, et notamment l’Allemagne, à garder le silence face au coup d’État civil d’Erdogan.

    Mais ce n’est pas tout. Voilà un peu plus d’un an, Wolfgang Schäuble, le ministre des Finances allemand, parvenait, sous la menace explicite d’une exclusion de la Grèce de la zone euro, à forcer le gouvernement d’Aléxis Tsípras à renoncer à la politique qu’il entendait mener. Mais tous les Allemands ne sont pas comme Schäuble. Le philosophe Jürgen Habermas a eu – à juste titre – des mots très durs sur cet événement : « Je crains que le gouvernement allemand, y compris sa composante sociale-démocrate, n’ait jeté par-dessus bord, en l’espace d’une nuit, tout le crédit politique qu’une Allemagne meilleure avait accumulé en un demi-siècle » (The Guardian, 16 juillet 2015).

    Si l’on remonte un peu plus loin en arrière, on retrouve en 2005 des événements d’une gravité similaire. Les référendums français et néerlandais firent échouer la ratification du traité constitutionnel européen. Suite à cela, la procédure de ratification fut interrompue dans d’autres États de l’UE et cette dernière décréta une « pause de réflexion ». Il n’en est pas ressorti grand-chose, si ce n’est un nouveau traité : le traité de Lisbonne. Et il parut plutôt suspect que ce dernier reprenne, dans un emballage juridique différent, les éléments fondamentaux de feu le traité constitutionnel – un tour de passe-passe pour éviter l̓opération risquée d̓obtenir l̓appui de majorités. Mais il faut bien laver l’affront. Ce traité a bien failli lui aussi passer à la poubelle, rejeté qu’il a été en Irlande par référendum, et il n’a pu être ratifié qu’après renégociations.

    Le « risque » que  comporte le vote populaire s’était  ainsi  déjà manifesté par le passé dans des sujets touchant à l’Europe. C’est le signe qu’une certaine méfiance s’était développée sur ces questions. Nous étions pourtant bien avant des événements tels que la crise financière ou la crise de l’euro. La réaction des gouvernements des États européens n’a alors consisté qu’à réduire le plus possible le risque référendaire. Le cas du traité de Lisbonne en est la première illustration. Ni en France, ni aux Pays-Bas il n’y eut de référendum. En France, on modifia même la Constitution pour le faire adopter1. Certes, il ne faut pas fétichiser ce que d’aucuns considèrent comme la « volonté populaire ». Pour autant, la réaction consistant à « neutraliser » le scepticisme grandissant au sein des populations des États de l’UE en jugulant les formes de participation démocratique n’est pas la bonne. Elle ne peut que renforcer ce scepticisme, et c’est bien ce qui s’est passé.

    Aussi, si l’on veut parler d’une crise de l’UE, et je l’ai déjà fait à maintes reprises, il ne faut pas voir le Brexit comme élément déclencheur. Cette crise est là depuis longtemps et l’on devrait se demander quelles en sont les causes structurelles. Ce débat est toujours ponctué de termes et de théories qui en réalité devraient faire l’objet d’une discussion plus approfondie : l’UE et les traités européens (ce qui n’est déjà pas la même chose) seraient « antidémocratiques » et « néolibéraux », et au sein de l’UE se seraient formées des inégalités colossales qu’il faudrait s’employer à rectifier.

    Le néolibéralisme en guise de réponse à la crise du capitalisme

    À vrai  dire, tout  le  monde se  défend d’être « néolibéral ». « Ordolibéral » convient déjà davantage à certains. Il faut dire que ce n’est pas la même chose. Les néolibéraux croient au marché et à l’esprit d’entreprise. Pour eux, seul le marché peut permettre une allocation optimale – c’est-à-dire selon les besoins – des ressources. Autrement dit : tout autre mécanisme d’attribution des ressources à un besoin donné est désavantagé par rapport au marché (trop grande lenteur, incapacité à prendre en compte toutes les données et informations pertinentes pour répondre au problème, etc.).  Les néolibéraux sont  particulièrement méfiants envers l’État. Au contraire, les ordolibéraux pensent qu’une certaine intervention de l’État est nécessaire. Ce sont bien sûr des néolibéraux de cœur, mais ils admettent que les monopoles, par exemple, altèrent justement la spontanéité du marché qu’ils chérissent tant. Ils acceptent ainsi que l’État doive organiser une « concurrence loyale » pour que le marché puisse prodiguer ses bienfaits à tous. Au-delà de leur engouement pour le marché, les uns et les autres partagent un autre point commun : une profonde hostilité pour le keynésianisme, le marxisme et le socialisme (sous quelque forme que ce soit). Du fait de cette opposition catégorique, je laisserai de côté dans ce qui suit, par souci de simplicité, les différences existant entre néolibéraux et ordolibéraux, en les qualifiant communément de « néolibéraux ».

    Le  néolibéralisme n’est  pas  qu’une idéologie. Il suppose une politique qui ne se limite pas au domaine économique, mais porte sur le rapport existant entre l’économie, la société et l’État. Si, tout au long des années 1960 et 1970, on pouvait décrire les pays capitalistes développés comme des marchés encadrés par l’État, ce que l’on observe aujourd’hui, c’est que des entités comme les grands établissements financiers et les agences de notation dictent leurs orientations à des gouvernements démocratiquement élus. L’État et la société  sont imbriqués dans les marchés mondiaux. De toute évidence, les néolibéraux ont réussi à transformer les institutions politiques existantes et à en créer de nouvelles. Toutefois, ça n’est, là encore, pas une spécificité du néolibéralisme. Toutes les idéologies politiques le font plus ou moins lorsqu’elles réussissent à s’imposer. Sa particularité réside dans l’objectif  visé lorsqu’il crée et qu’il transforme des institutions politiques : celui de la « conformité aux exigences du marché ». Pour la démocratie, cela signifie qu’elle ne doit être « tolérée » que là où elle ne fait pas obstacle au capital et à son exploitation.

    Cette  dernière formulation – « tolérer » la démocratie seulement là où elle ne fait pas obstacle au capital et à son exploitation – requiert cependant une précision. La démocratie est même nécessaire ne serait- ce que parce que la société refondée autour de l’État-providence après la Seconde Guerre mondiale était également compatible avec le capitalisme. Elle constituait une organisation doublement utile à ce dernier. Dans le cadre de la démocratie et de l’État-providence, le capitalisme pouvait en premier lieu affronter le socialisme d’État dans la concurrence des systèmes. Il était plus productif, permettait une répartition des richesses à peu près acceptable au sein de la société et était plus démocratique que le socialisme d’État. Sous cette forme, le capitalisme pouvait en second lieu s’appuyer sur la consommation de masse pour employer et développer demanière optimale les capacités productives du capital. Cela permettait un compromis entre les intérêts des travailleurs – progression des salaires et chômage faible – et ceux des patrons – hausse des profits et taux d’utilisation élevé des capacités de production.

    La précision ne serait pas complète sans rappeler que ce compromis de classes s’est évanoui rapidement. L’intérêt du capital pour des profits élevés a bien entendu de l’importance pour les responsables politiques, mais ceux des travailleurs n’occupent en aucun cas la même place dans l’ordre des priorités. L’objectif est donc bien la croissance des profits, que le coût du travail reste stable ou qu’il baisse. Il peut être atteint, au moins de manière temporaire, en dérégulant le marché du travail et surtout les marchés financiers.

    Les néolibéraux ont pu entrer en scène de la façon suivante : la maximisation du profit, quel qu’en soit le prix, devait venir à bout de la crise de croissance du capitalisme qui commençait à poindre dans les années 1970. Ils n’y sont cependant pas vraiment parvenus, et le néolibéralisme a perdu de son éclat. Nous vivons, au moins depuis 2008, dans un capitalisme en crise permanente.

    Or,  il n’est pas si simple  de dire : « nous  voulons  rétablir une régulation stricte de la sphère financière ». Déjà parce que les néolibéraux monteraient au créneau. Bien sûr, leur vision des choses ne fait plus recette – depuis le sauvetage des banques, le « plus de marché, moins d’État » ne convainc plus – mais ils dominent toujours idéologiquement une grande partie des élites politiques. Cela pose donc une question de pouvoir (idéologique). Ensuite il se trouve que l’Union européenne est fondée sur un corpus de traités qui renferment l’alpha et l’oméga du néolibéralisme que sont les quatre « libertés fondamentales » du capital. Chacun des États de l’UE est tenu d’éliminer les obstacles juridiques à ces libertés, et le rétablissement d’éventuels obstacles est « interdit ». C’est cela qui a entraîné la dérégulation des marchés.

    L’Union européenne, locomotive des évolutions néolibérales ?

    C’est en tout cas une impression qu’on peut avoir. Il y a, à mon sens, beaucoup de vrai dans cette affirmation, d’autant que des alternatives ont été débattues et n’ont délibérément pas été suivies. Cependant, beaucoup de vrai ne suffit pas à établir toute la vérité, et c’est même toujours un petit peu faux.

    Ce qui est vrai, c’est que la décision de laisser la politique sociale dans le giron des États a provoqué une évolution très dommageable. Du fait de l’intégration économique de l’Europe, les systèmes sociaux nationaux ont été mis sous pression sans qu’il n’y ait de projet d’État-providence européen à même d’absorber cette pression. Si ce n’était pas déjà fait, la crise de l’euro a montré, en particulier en Europe du Sud, ce à quoi pouvait mener le fait de laisser les systèmes sociaux entre les mains des États. Ces derniers peuvent notamment se retrouver contraints à les démanteler, de manière « autonome » mais sous surveillance. Une Europe socialement intégrée aurait pu épargner bien des souffrances aux citoyens de ces pays. Mais le modèle social européen devrait être davantage que le simple État-providence. Il pourrait inclure les syndicats, le droit de grève, les conventions collectives et ce qui s’ensuit. Sur ce point, la jurisprudence de la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) est intéressante, en particulier ses arrêts Viking et Laval. La Cour relativise la liberté syndicale et le droit de grève face aux libertés fondamentales du marché, et ce, même en contradiction avec les directives européennes. Dans le cas de l’arrêt Rueffert, c’est même un conflit constitutionnel entre la jurisprudence du Tribunal constitutionnel fédéral allemand et celle de la CJUE qui se dessine. Il apparaît ainsi que les libertés du marché pourraient mettre à mal les modèles sociaux des États.

    Le défaut d’intégration sociale n’en est qu’un aperçu. Ce à quoi on assiste en Europe est une « intégration négative » au sein du marché intérieur. La méthode d’intégration se caractérise par l’élimination des obstacles à l’intégration concernant les libertés du capital. Il existe certes des possibilités d’« intégration positive », en créant au niveau européen un cadre politique pour le marché européen, mais elles ne sont pas apparues au même rythme que celui de l’affaiblissement voire de la suppression des structures nationales.

    Les États font les frais de ce « déséquilibre politique », allant de la perte de maîtrise jusqu’au scepticisme grandissant quant à la construction européenne. C’est précisément ce dernier qui constitue le terreau favorable  aux partis  et mouvements d’extrême droite. Ils brossent le tableau d’un passé supposé parfait anéanti par la mondialisation et la construction européenne.

    Pour certains, il est tout à fait irréaliste de croire que l’on puisse changer les bases juridiques de l’UE de manière à mettre en place une Europe sociale « sans obstacle » comme il existe un marché unique européen sans obstacle. En effet, il est difficile de mettre d’accord les 27 États membres de l’UE (je ne compte plus le Royaume-Uni qui en est encore membre), notamment en la matière. Cela résulte du primat de l’idéologie néolibérale. Néanmoins, l’exemple du Royaume-Uni montre justement que l’on ne peut plus continuer à prendre à la légère les conséquences politiques d’une intégration qui ne serait que négative.

    L’Union européenne est-elle antidémocratique ?

    Si on applique à l’UE les mêmes exigences que celles communément retenues pour qualifier un État de démocratie, il ne fait pas de doute qu’elle n’en est pas une. Elle n’est cependant pas un no man’s land démocratique.

    On peut sans conteste citer des éléments de démocratie :

    • Le Parlement européen est élu au suffrage universel.
    • Depuis le traité de Lisbonne, le Parlement a davantage de pouvoirs qu’auparavant (certes il ne désigne pas le président de la Commission mais peut refuser la proposition qui lui est faite).
    • Idem pour la procédure législative, dans laquelle il est activement impliqué.
    • Il y a enfin la possibilité de l’initiative citoyenne. Elle ne pèse bien sûr pas énormément, contraignant simplement le Parlement à se saisir du sujet concerné, mais elle renforce incontestablement la participation des citoyens européens au-delà des seules élections.

    Parmi les aspects non démocratiques de l’UE, figure ce qui suit :

    • La modification des traités n’est possible qu’à l’unanimité et est du ressort des gouvernements nationaux.
    • Tout en étant impliqué dans la procédure législative, le Parlement européen peut  aussi être  mis sur la touche sur des points décisifs. Par exemple Martin Schulz, agissant probablement à la limite de ses compétences, a pu interrompre le débat sur le TAFTA et empêcher ainsi l’échec prématuré de ce dernier. Le projet est désormais en phase de « trilogue » et l’on ne sait pas encore ce qu’il en adviendra.
    • L’Eurogroupe : une structure informelle et donc  très opaque, mais qui prend, au moins depuis la crise de l’euro, des décisions à la portée politique considérable.
    • La Banque centrale européenne (BCE) est politiquement indépendante mais – comme on le sait au moins depuis le renoncement du gouvernement Tsípras en juillet 2015 – elle est un acteur si important sur le plan politique que son implication active, sinon plus, dans le processus politique apparaît nécessaire.
    • Comme auparavant avec le pacte de stabilité, le pacte budgétaire, apparu dans la foulée du mécanisme européen de stabilité (MES), contraint les gouvernements nationaux à mener des politiques d’austérité, bien que celles-ci soient contreproductives sur le plan macro-économique. Le rôle de la Commission mérite ici d’être souligné. En cas de manquement aux règles sur le déficit budgétaire, les raisons pour lesquelles elle décide d’intervenir ou de ne pas intervenir semblent souvent mystérieuses.

    Bien entendu, si l’on distingue ce qui est « démocratique » de ce qui ne l’est pas, il faut s’interroger sur ce que l’on entend par « démocratie ». On s’aventure alors sur un terrain glissant, car on sait bien que l’emploi de ces termes est souvent étroitement lié à des intérêts de pouvoir. Ainsi la Russie ne passe pas pour être particulièrement démocratique, même si des élections y ont lieu et qu’une opposition y existe légalement. L’Ukraine, qui est censée se démocratiser, organise des élections tout en interdisant des partis politiques. Des différences existent entre les États, mais ce qui compte, c’est l’appréciation qui en est faite, et c’est là que les intérêts de pouvoir ont leur importance, sans que cela ne soit expressément débattu.

    Ensuite, on entend par « démocratie » des formes  d’État les plus diverses : des  républiques parlementaires, comme l’Allemagne, des républiques  présidentielles semi-parlementaires, comme la  France, et des monarchies constitutionnelles, comme le Royaume-Uni. Si l’on compare l’idée que l’on se fait traditionnellement de la démocratie en Europe continentale avec celle des États-Unis, on remarque que, dans ces derniers, la notion de souveraineté populaire ne trouve pas de véritable traduction institutionnelle. La raison en est que la démocratie américaine se fonde sur des conceptions plus anciennes que la démocratie française, par exemple. Si l’on s’interroge sur ce qui relie entre eux l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, un terme géopolitique a tôt fait de nous venir à l’esprit : l’« Occident ».

    Il ne faut toutefois pas se laisser abuser par le travestissement, à fins politiques, de la notion de démocratie. « Démocratie » a aussi un sens normatif. Conformément à l’idéalisme allemand, on pourrait dire que la démocratie est un régime qui produit des institutions de liberté. Bien sûr, les États créent aussi d’autres institutions, et toutes ne sont pas celles de la liberté. Autant les administrations bureaucratiques sont nécessaires, autant elles sont bien peu démocratiques. Les parlements sont élus et sont donc l’incarnation de décisions libres ; les administrations sont composées de directeurs et d’employés.

    Dans une conception moderne de l’État, l’autorité de ce dernier dépend avant tout du consentement des assujettis. La question du consentement implique au minimum qu’il y ait des motifs vraisemblables, c’est-à-dire compréhensibles par le plus grand nombre, à la nécessité d’une autorité étatique, laquelle comprend aussi des limitations de la liberté individuelle. Qui dit nécessité d’une autorité étatique dit quelque chose comme intérêt général, lequel ne peut être pris en charge que par une entité publique. Hobbes voit par exemple l’effet pacificateur de la loi civile comme une base de légitimation pour l’État. La paix civile ne peut jamais, en tout cas selon Hobbes, résulter d’efforts individuels. Il suppose ainsi l’intérêt de tous, ou du plus grand nombre, à la paix civile.

    Si l’on se demande – au-delà des exemples concrets – quels pourraient être les intérêts ou les besoins susceptibles de donner une base solide à un intérêt général, on pourrait d’abord penser aux préférences et intérêts particuliers de chacun. Peut-être l’agrégation des intérêts particuliers peut- elle constituer une préférence collective. Cependant, les réflexions de ce genre ont abouti à des résultats comme le « paradoxe libéral », semblant indiquer qu’il est peu probable que les préférences particulières puissent former la base de l’intérêt général que l’on recherche. Comme s’ils avaient eu connaissance de ce paradoxe, des philosophes comme Hegel ne voient d’intérêts purement particuliers que dans la « société civile ». Ses intérêts égoïstes mis à part, l’individu membre de la société civile doit se voir comme faisant aussi partie d’une communauté de citoyens amenée à s’entendre sur la question de l’intérêt général. C’est là le passage du « bourgeois » au « citoyen »2. Naturellement, les processus de conciliation des affaires publiques peuvent aboutir à des résultats erronés, c’est pourquoi il faut, par principe, pouvoir revenir dessus. Dans l’idéal, ces décisions doivent être prises par consensus, mais une approche pragmatique serait plutôt d’adopter le principe majoritaire. Dans l’idéal, il faudrait sans doute que tous les citoyens puissent s’exprimer sur les affaires publiques, mais le pragmatisme penche pour leur représentation par une assemblée élue. Son idée est acceptable, surtout si l’on parle d’États très étendus et non de petites bourgades paisibles. Ce qui frappe, c’est l’absence de discours concrets et déterminés sur l’intérêt général. Au lieu de cela, des exigences formelles de procédure : principe majoritaire, élections d’assemblées législatives représentatives, principe de révisibilité des décisions prises.

    Ainsi, la démocratie se caractérise le mieux au travers de procédures de formation de l’opinion et de la volonté. Le consentement à l’autorité démocratique s’obtient avant tout si les procédures sont vues et acceptées comme raisonnables – et c’est là aussi le talon d’Achille de la démocratie. Les discours, développés de temps à autre par certains à gauche, d’après lesquels  la démocratie « bourgeoise » ne  serait  qu’une démocratie formelle, suggèrent qu’elle serait inachevée. Or, si la démocratie est inachevée, c’est d’abord le fait d’idées préconçues. L’une d’entre elles veut par exemple que l’économie capitaliste reste largement hors de portée de la délibération démocratique. Cela se reflète sur le plan juridique par le fait que le droit privé y prédomine. Plus on pourra imprégner l’économie de droit public, moins celle-ci sera d’inspiration capitaliste – ce serait au moins une option possible pour aller vers le socialisme démocratique. Une autre idée préconçue s’exprime dans le slogan « plus de marché, moins d’État », avec pour conséquence que même le secteur public est de plus en plus imprégné de droit privé (avec les partenariats public-privé par exemple), raison pour laquelle son contrôle politique est de plus en plus difficile.

    Je vois une autre forme d’idée préconçue dans l’interprétation particulière de l’« intérêt général » qui  conçoit celui-ci comme une question objectivement identifiable. Celle-ci peut donc être confiée à des comités d’experts tandis que les parlements sont relégués au rôle de pourvoyeurs de légitimité a posteriori. Cette pratique semi-démocratique s’est notamment fait connaître en Allemagne avec les commissions Hartz, Rürup, etc., mais elle domine toute la politique de l’UE. Il y a d’abord les règles de droit primaire, qui donnent la primauté aux libertés du marché et fixent les objectifs de déficit budgétaire, puis l’expertocratie se charge de rendre les projets de l’UE compatibles avec ces règles. Du fait du néolibéralisme ambiant, ces idées préconçues sont particulièrement irritantes, mais elles constituent, d’une façon générale, un problème démocratique qui ne sera pas résolu simplement en remplaçant les règles « néolibérales » par de « meilleures » règles.

    Un autre problème est que tous les débats européens – sur feu le traité constitutionnel, sur le traité de Lisbonne et sur le nouveau régime européen des finances publiques (pacte budgétaire et MES) – éludent systématiquement une question : où va la construction européenne ? Y a-t-il en ligne de mire la création d’un État européen ? Ou bien l’objectif de l’intégration est-il la constitution d’un marché libre et la suppression pure et simple de toute législation nationale faisant obstacle à la concrétisation des libertés du marché ? Ou bien l’objectif est-il un entre-deux quelconque ? Tant que ces questions ne seront pas soulevées une bonne fois pour toutes, la manière dont l’idée de démocratie peut se greffer dans cet ensemble restera incertaine. Si l’UE doit devenir un État, des exigences très strictes envers sa démocratie sont nécessaires. Mais sinon ?

    Les stratégies de sortie de l’Union doivent-elles être soutenues ?

    L’idée selon laquelle on se débarrasserait de difficultés comme le néolibéralisme et le déficit démocratique en quittant l’Union européenne est bien naïve. Elle tire uniquement sa force de persuasion de ce que, soi- disant, tout allait mieux avant. Il s’agit donc d’une utopie romantique visant à faire du passé la référence à suivre. Je tiens à souligner que la droite n’est pas la seule concernée. Cette idée se retrouve aussi à gauche.

    Les stratégies de sortie de droite s’appuient idéologiquement sur les notions d’identité nationale et de souveraineté de l’État. Il est difficile de dire en quoi consiste, par exemple, l’identité allemande, et cela relève peut-être même de la fiction. La langue ? La langue allemande est parlée au-delà des frontières de la République fédérale d’Allemagne. D’un autre côté, de très nombreux Allemands parlent un dialecte sans maîtriser correctement l’allemand standard. L’art ? Cela se complique encore plus. Les traditions artistiques européennes se sont justement nourries des échanges entre plusieurs foyers de création. Il existe sans conteste une littérature de langue allemande, mais que serait-elle sans ses influences anglaises, françaises ou russes ? Il en va de même des sciences et de la philosophie, dont les échanges ont toujours été une source importante. La « culture allemande » est une invention de l’impérialisme de la fin du xixe siècle. Il est temps de se défaire de ces idéologies. De même, la notion de souveraineté fait l’objet d’une controverse. Les conservateurs ont tendance à y voir la substance même de l’État. Aussi, tout ce qui relativise l’État, par exemple la construction européenne, nuirait à la souveraineté de la nation. Alternativement à cela, les Lumières ont défini la souveraineté comme la capacité de légiférer. Il peut s’agir du monarque absolu comme il peut s’agir du peuple qui, se donnant une constitution, forme le point de départ de la production de la loi. Sous ce sens, la souveraineté existe toujours, tout au plus change-t-elle de forme. En d’autres termes, ce que soutiennent les gardiens de l’identité et de la souveraineté relève de la fiction ou de conceptualisations partiales.

    Mais il y a aussi une gauche qui prône la sortie de l’UE. Un de ses représentants les plus notables en Allemagne est le sociologue Wolfgang Streeck qui a développé l’idée, lors de conférences « Adorno » données à l’université de Francfort, que seule l’édification de forteresses nationales solides pourrait faire obstacle aux injonctions néolibérales des élites européennes. Les raisons invoquées sont de toute autre nature que celles sous-tendant les stratégies de sortie de droite. La préoccupation porte ici sur ce qui reste d’État-providence, et la sortie est vue comme la seule manière de pouvoir le sauver. Deux questions demeurent toutefois sans réponse. Premièrement, à supposer que la gauche allemande parvienne à protéger au moins quelques résidus d’État-providence en renonçant au  processus d’intégration, pourquoi  ne  s’intéresse-t-elle  pas  aux plus vulnérables des autres pays de l’UE ? Est-elle vraiment prête à les abandonner à leur sort ? Deuxièmement, pourquoi donc la gauche ne se croit-elle plus capable d’organiser à l’échelle européenne la résistance contre les tendances néolibérales et antidémocratiques de l’UE ? Où est passé l’internationalisme ? La gauche court ici le risque de laisser le pessimisme se muer en un nationalisme étriqué, sans même en avoir conscience.

    Le lecteur remarquera que  je ne pense  pas beaucoup de bien des stratégies de sortie de l’Union européenne. L’échec des idées du gouvernement Tsípras  en juillet 2015 est une  alerte  pour la gauche : nous sommes trop faibles (pour l’instant) pour affronter efficacement les agissements de Schäuble et de ses acolytes. Une Europe où règne la paix est l’héritage le plus précieux de l’UE. Cette paix sera menacée si l’UE échoue. La gauche n’a donc aucun intérêt à ce que les États fassent cavaliers seuls. Elle doit se donner les moyens de batailler pour une meilleure Europe, sociale, écologiquement durable et démocratique, transparente et débarrassée de sa bureaucratie.

    Septembre 2016


    Notes

    1. Loi constitutionnelle n° 2008-103 du 4 février 2008 : est modifié le titre XV de la Constitution : dispositions permettant de ratifier le traité de Lisbonne et rédaction visant à tenir compte de son entrée en vigueur.
    2. NDT : la langue allemande a le même mot pour ces deux notions.

     


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