• Mille milliards de dollars pour sauver l’économie mondiale

  • 21 Jun 11
  • Crise économique mondiale et alternatives

    Le groupe des États économiquement les plus forts (G20) s’est entendu sur un paquet de mesures pour combattre la crise économique et financière mondiale. Le Premier ministre du pays hôte, Gordon Brown, estime : « Un nouvel ordre mondial émerge et nous entrons par conséquent dans une nouvelle ère de coopération internationale ». C’est à coup sûr une exagération. Des principes pour la réforme du système financier ont été débattus à la conférence, avec plus de régulation pour les banques, les hedge funds et les rémunérations des dirigeants. Les pas concrets ne sont pas clairs. Est restée ouverte aussi la manière de se débarrasser des crédits et des titres toxiques. C’est ce que le FMI, soutenu par de nombreux économistes, considérait pourtant comme une condition importante pour combattre avec succès le crise financière.

    Quels sont les résultats concrets ? D’abord l’augmentation de la dotation permettant au FMI de disposer de 500 milliards de dollars, ainsi que des droits de tirage additionnels de 250 milliards de dollars. Par ailleurs, un paquet de 250 milliards de dollars a été alloué au commerce international et les fonds des banques de développement ont été augmentés. L’ensemble de ces mesures se monte à 1 100 dollars. L’élargissement des lignes de crédit est à coup sûr une contribution à la stabilisation de l’économie mondiale mais la mise en œuvre concrète prendra un certain temps.
    Depuis des années, nous voyons le fossé entre les annonces de ce type de sommets et leur mise en œuvre pratique. Il y a de petits progrès mais il n’y a pas eu jusqu’ici de décision marquant un changement d’époque. Cela sera encore le cas avec le sommet de Londres. Les déclarations finales consistent en promesses, vite oubliées, violées sans vergogne et qui, dans le meilleur des cas, n’ont pas de contenu. Pour les responsables politiques participant, le plus important était de donner aux électeurs l’impression qu’on essaie ensemble de sortir de la crise.

    Où en sommes-nous en fin de compte ?

    La crise financière qui a éclaté en 2007 s’est transformée à partir du secteur étroit des prêts hypothécaires – c’est-à-dire des crédits sur des terrains bâtis – en une crise financière et une crise du crédit mondiales. Il n’est plus contestable que la suite nous a confrontés à la décroissance de l’économie réelle, ce qui veut dire que l’industrie, les services et le commerce mondial sont en forte régression.
    La thèse d’une récession mondiale, forte, ayant pris cette fois une forme plus aiguë mais clôturant le cycle économique conjoncturel, donne une image fausse du développement social. Nous sommes confrontés à une crise sévère. De mon point de vue, le débat pour savoir s’il s’agit d’une crise systémique ou de l’effondrement de l’économie capitaliste apporte peu d’explications. Je soutiens par conséquent qu’il s’agit d’une « crise du siècle », que l’on peut comparer à maints égards à la crise économique mondiale des années 1930 (1).

    Certes, la réaction à la rupture structurelle dans l’accumulation monétaire et celle du capital n’a pas été une diminution des revenus ou une politique financière et fiscale restrictive pour les budgets publics, contrairement à ce qui s’est passé dans les années 1920. Que les sociétés capitalistes s’engagent durablement dans une phase déflationniste et dépressive dépendra pour une large part de l’importance et de la forme de l’intervention des États.
    Les problèmes liés à la crise du siècle dureront pendant au moins une ou deux périodes d’un cycle économique (4 à 6 ans). Ce sont les programmes anticrise qui ont été adoptés fin 2008 qui décideront de la longueur et du déroulement de la crise économique. Ils sont certes beaucoup mieux adaptés que dans les années 1930 mais restent cependant insuffisants par rapport à ce qu’il faudrait. La crainte des effets négatifs de l’apport de crédits publics agit comme un élément de blocage des mesures anticrise. Keynes faisait remarquer à juste titre : « Le long terme induit en erreur dans l’action quotidienne. À long terme nous serons tous morts. Les économistes (et les politiques) se rassurent à bon compte quand ils se contentent de dire, en période de tempête, que la mer redeviendra calme quand la tempête sera passée ». Jusqu’ici rien n’indique que la tempête faiblisse et, dans cette mesure, il existe toujours des possibilités d’influencer son cours.

    Double stratégie de la gauche politique

    Fondamentalement, la gauche politique doit adopter une stratégie double de conquête de l’hégémonie politique. D’un côté il s’agit, au cours du processus de crise, de mettre le néolibéralisme, à qui la crise a enlevé les bases économiques et sociales de son action politique, conceptuellement aussi sur la touche dans le cadre des politiques anticrise. D’un autre côté, on peut avancer sur cette base vers une économie solidaire, avec de nouveaux rapports entre le marché et la régulation publique par la société.
    Dans sa prise de position sur les programmes conjoncturels allemands, l’économiste Heiner Flassbeck dit avec raison : « L’Allemagne est dans la phase économique la plus difficile de l’après-guerre. L’auto-stabilisation de la conjoncture n’est pas en vue. Contrairement à ce qui se passait au cours des crises précédentes, il n’existe pas de zones et de secteurs économiques dans le monde qui montreraient une tendance au retour de la croissance et pourraient jouer le rôle de contrepoids à la dépression. L’Allemagne n’est pas moins mais davantage menacée par une récession globale à cause de la part exorbitante des exportations et une faible demande interne due à la faiblesse des salaires réels depuis plusieurs années [...] À côté de sa dimension mondiale, le moment présent est aussi décisif sur le plan de la temporalité : plus la phase de décroissance sera longue, plus elle sera large et forte. Le ralentissement conduit à la stagnation, la stagnation à la récession et la récession peut donner une dépression durable. En même temps, l’inflation, qui était, il y a peu, le problème principal, se transforme en diminution notable et rapide de l’augmentation des prix et en tendance déflationniste qui peut devenir une vraie déflation [...] La crise des marchés financiers et celle de la conjoncture se renforcent mutuellement. Beaucoup continuent à ignorer le problème central de la crise. Ce que nous vivons, ce n’est pas un reflux cyclique normal, comme il en existe régulièrement, mais une chute sévère de l’investissement global, dont la cause est d’abord le fait que, pendant et après la crise financière, la formation des prix, qui est décisive pour les investisseurs, a connu un glissement important, à très grande vitesse, et partout dans le monde. » (2). Cette appréciation vaut pour les autres principaux pays capitalistes.

    Les conclusions découlant de ce schéma de « crise du siècle »

    1. Nous sommes confrontés à un système financier insolvable et à un système bancaire en faillite qui doit être recapitalisé. Jusqu’ici on pensait que les crédits ou les garanties publics pourraient rendre aux actifs dévalorisés leur valeur marchande passée. Marx déjà dénonçait cette illusion pour surmonter une crise financière : un processus social de reproduction qui se développe à partir du crédit ne peut naturellement pas être assaini par une banque, par exemple la banque d’Angleterre, qui redonnerait à tous les perdants, grâce à son statut de banque centrale, le capital qui fait défaut en rachetant les valeurs dévalorisées à leur valeur nominale ancienne.
    Les volumes financiers fortement gonflés auparavant ont été réduits par la crise. C’est la raison pour laquelle la nationalisation des institutions financières n’est pas une solution en soi mais seulement un pas décisif vers un partage organisé de la perte de valeur. Cela concerne aussi bien les corrections de la valeur des titres de toute nature que l’annulation des crédits qui ne peuvent plus être recouverts. L’idée qu’on pourrait assainir la situation par l’injection de crédits publics et de garanties de l’État est une erreur qui ne fait que prolonger le processus d’adaptation à la crise.

    2. Nous sommes finalement devant une conjoncture qui est aussi dégradée – et même davantage, à l’échelle du monde – que la crise du siècle des années 1930. Dans un système productif où la croissance économique des années passées était due pour l’essentiel au développement du crédit, la question des liquidités devient la question clé quand le boom du crédit prend fin et que les actifs sont fortement dévalorisés. Quand la cohésion du processus de reproduction repose sur le crédit, que le crédit tarit brusquement, que seul le paiement en espèces subsiste, la crise et une demande forte de liquidités deviennent inévitables. La critique de l’économie politique considère cela comme une phase particulière du processus de crise : « C’est là le moment particulier des crises du marché mondial qui s’appelle crise monétaire. Le summum bonum qu’en de pareils moments on appelle à grands cris, comme la richesse unique, c’est l’argent, l’argent comptant, et toutes les marchandises, précisément parce que ce sont des valeurs d’usage, paraissent, auprès de lui, des choses inutiles, des futilités, des jouets. Cette subite conversion du système du crédit en système monétaire ajoute l’épouvante théorique à la panique pratique et les agents de la circulation demeurent consternés devant l’impénétrable mystère de leurs propres rapports économiques. » (Karl Marx, Critique de l’économie politique).
    La crise financière résulte fondamentalement du fait qu’une grande partie des actifs, de titres de toute nature (c’est-à-dire des droits à une part future de la richesse sociale), a été brutalement dévalorisée. La crise est là précisément lorsqu’on ne peut plus payer avec ces actifs mais avec de l’argent. La fonction de la monnaie comme moyen de paiement s’impose dans les crises financières ; l’enchaînement des paiements est perturbé parce que la possession de liquidités devient le principe essentiel.

    3. En troisième lieu, certaines dettes doivent être effacées. C’est le cas, par exemple pour celles des ménages privés aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Australie, en Irlande, en Espagne, en Grèce,  etc. Dans la mesure où, à moyen terme, on ne peut s’attendre au nivellement des revenus et à la disparition de la fracture sociale, une réforme du système financier risque de tourner à vide. Une des raisons essentielles de la formation de la bulle sur les marchés financiers est la concentration de la richesse sociale. Une correction substantielle de cette répartition inégale des revenus et des richesses est la condition du succès de la stabilisation. Par ailleurs il faut mettre fin à la privatisation de formes importantes de la sécurité sociale et revenir sur celles qui ont eu lieu (retraites, santé, éducation).

    4. Aller vers un nouveau système économique et financier est indispensable. La crise a montré que le pilotage des marchés et des capitaux sans régulation politique et contrôle démocratique a conduit de nouveau à une catastrophe sociale. C’est pourquoi le contrôle démocratique et la coopération internationale sont nécessaires. La surveillance financière au plan national et la coopération internationale entre les institutions de régulation et les autorités de surveillance, notamment au sein de l’UE, doivent être renforcées et démocratisées. À l’échelle du monde, il faut imposer des limites au libre-échange non régulé et à la mobilité illimitée du capital. Un nouvel accord international doit corriger les faiblesses du régime de l’après-guerre de Bretton Woods et privilégier dans la durée la stabilité financière, la justice fiscale, la justice sociale, au détriment de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des services. Les droits sociaux et les acquis historiques des salariés doivent être garantis.

    Au regard de la crise économique la plus sévère depuis les années 1930, qui a été provoquée par un effondrement du système financier, la défense contre les risques systémiques et la mise en œuvre d’une nouvelle régulation du secteur financier sont au centre des politiques actuelles. La thèse est certainement pertinente : sans stabilisation du secteur financier, il n’y aura pas de reprise économique durable.
    Nous devons prendre conscience du double caractère du système du crédit : « Si le crédit est le levier principal de la surproduction et de la spéculation à l’excès, il en est ainsi parce que le procès de reproduction, naturellement très élastique, est forcé à l’extrême, ce qui est dû à ce qu’une grande partie du capital social est appliquée par des individus qui n’en sont pas propriétaires et qui s’en servent avec bien moins de prudence que les capitalistes produisant avec leurs propres capitaux. Les entraves et les limites immanentes que la mise en valeur du capital oppose à la production dans la société capitaliste sont donc continuellement brisées par l’organisation du crédit, qui accélère le développement matériel des forces productives et la création du marché mondial, base matérielle de l’avènement de la nouvelle forme de production. La dissolution de l’ancienne forme est d’autre part activée par les crises dont le crédit accentue la fréquence. Le crédit a donc ce double caractère d’être, d’une part, le pivot de la production capitaliste, le facteur qui transforme en un colossal jeu de spéculation l’enrichissement par le travail d’autrui et qui ramène à un nombre de plus en plus restreint ceux qui exploitent la richesse nationale ; d’être, d’autre part, un agent préparant la transition de la production actuelle à une forme nouvelle. » (Karl Marx, Le Capital).
    On peut dire aussi : si on n’arrive pas à atténuer la décroissance économique et à stabiliser le processus de reproduction social global, il n’y aura pas de nouvelle régulation des systèmes financiers et monétaires nationaux et internationaux. De là, la critique des tentatives de sauvetage depuis le printemps 2007 : dans l’aide apportée, c’est le système financier qui est au centre. Les financements et garanties publics ne peuvent certainement pas empêcher le redimensionnement inévitable du secteur financier. Dans les opérations de sauvetage, on vise d’abord des institutions financières atteintes par la crise et il manque une conception d’ensemble. En fin de compte, la plupart des programmes d’aide ne sont pas suffisamment amples pour toucher l’économie réelle. La concentration sur les infrastructures sociales (le capital social fixe) conduit à négliger la politique de l’emploi ainsi que des programmes contre la fracture sociale et la pauvreté.

    Le président de la banque centrale américaine, Bernanke, insiste sur le besoin d’une stratégie pour la totalité du système financier et pas seulement certaines de ses composantes. Dans la préparation de la rencontre des ministres des Finances du G20 et du sommet du G20 en avril, dont l’ordre du jour comprend la discussion d’un cadre mondial pour la surveillance du système financier, Bernanke a défini les conceptions américaines : la réforme globale du système financier devrait reposer sur quatre piliers. On devrait d’abord lever la dépendance des instances financières qui comptent pour le système, c’est-à-dire qu’il devrait être possible à l’avenir de développer toutes les institutions financières de manière ordonnée. Deuxièmement, l’infrastructure financière devrait être révisée de fond en comble. Cela concerne le système, les règles et les accords qui régissent les mécanismes d’échange, de paiement et des opérations sur les marchés financiers. Troisièmement, il est important de définir la politique de surveillance et les règles comptables de manière à ce qu’elles n’agissent pas de façon procyclique. Quatrièmement, il faudrait réfléchir à la création d’une autorité indépendante chargée de détecter les risques systémiques et de les désigner. Une nouvelle politique internationale pourrait contribuer à empêcher les conséquences les plus graves et permettre un fonctionnement meilleur de l’économie nationale et mondiale.
    Après l’examen du processus de crise et de ses causes, nous revenons aux tentatives de réforme du secteur financier.

    Action multidimensionnelle

    Pour la période à venir, qui sera décisive pour la profondeur, la durée et les perspectives futures de la crise, il existe quatre domaines d’action parallèles.

    1. Les fonds et les interventions publics pour soutenir le secteur financier touché par la crise.
    Au cours des années du boom du crédit, la part des placements en dehors du système bancaire traditionnel s’est fortement accrue. « L’ampleur des placements à long terme et à risques, relativement illiquides, qui ont été financés par des engagements à très court terme, a exposé beaucoup de porteurs et d’institutions de ce système financier parallèle à un assaut bancaire de type classique, mais sans les mesures de protection comme l’assurance des placements, qui sont à la disposition du système bancaire pour réduire ces risques.
    C’est néanmoins un fait que l’extension du crédit bancaire traditionnel n’a pas suffi, et de loin, pour compenser la restriction du volume des crédits qui a été la conséquence de l’effondrement des banques fantômes. » (3).
    Dans la pratique, on n’évitera pas, après quelques zigzags, la nationalisation complète d’une grande partie du système financier. À défaut, on n’arrivera ni à une stabilisation ni à une répartition organisée des pertes.

    2. Les crédits publics et les interventions de l’État pour amortir la décroissance de l’économie réelle.
    Jusqu’ici, les métropoles capitalistes sont restées en deçà des exigences. Leurs programmes sont soit trop faiblement dotés, soit même contradictoires. Le paquet anticrise chinois est une exception.

    3. La crise financière et économique ayant gagné les pays de la périphérie, un plan global pour l’atténuer est nécessaire, ce qui pose des problèmes plus graves en Europe de l’est et dans les pays en développement de l’Asie.

    4. La construction d’une nouvelle architecture financière est importante aussi, même si la fin du processus de crise n’est pas encore en vue.
    C’est un fait que les élites économiques et politiques néolibérales dominantes ont dû, sous la pression de la crise, abandonner leurs orientations anciennes. Ce qui ne veut pas dire qu’elles sont prêtes à s’engager dans une politique anticrise efficace. C’est vrai : le néolibéralisme comme idéologie et comme projet hégémonique n’a pas encore été battu définitivement. Mais sa capacité à imposer à la société des thèmes et une interprétation sociopolitique est fortement atteinte. La cause de cette faiblesse évidente n’est pas la force de l’adversaire à la gauche du spectre politique mais le mouvement de la reproduction sociale en crise.

    En arrière plan des contradictions de l’idéologie néolibérale, qui continue de peser aujourd’hui comme hier, on trouve, à côté de la preuve empirique de la contraction massive de l’économie globale, les informations sur les protestations de masse de plus en plus fréquentes. L’exemple le plus récent est celui de l’Irlande. Il reste peu de choses de la prospérité du tigre celtique, si longtemps portée aux nues.
    Cependant : on ne peut pas parler d’un mouvement international énergique de protestation et de résistance. Ce qui se passe en Allemagne est typique : la crise économique et financière est perçue par la majorité des Allemands comme une menace qui n’a pas encore atteint son point culminant. D’où, depuis des mois, les signes d’une faible confiance en l’avenir. La majorité de la population ne se sent pas en sécurité devant la crise. Depuis septembre 2008, quand la crise a atteint un premier point culminant avec la faillite de la banque d’investissement Lehmann Brothers, elle est entrée dans le quotidien de la majorité de la population (4).
    Cette majorité a l’impression que les éléments lui permettant de juger manquent. « 78 % sont convaincus que le système financier est devenu si opaque qu’il échappe totalement à la compréhension des citoyens. À quoi il faut ajouter que la grande majorité est consciente du fait que les conséquences de la crise, dont la responsabilité incombe aux Américains, seront énormes en Allemagne. 2 % de la population seulement pensent que la crise touche à peine l’Allemagne. 3 % seulement ne sont pas inquiets. Ceux qui réagissent avec calme et croient à des conséquences limitées sont seulement un cinquième de la population et appartiennent en général à la jeune génération.

    La grande majorité ressent les événements comme angoissants et se demande ce qui va encore arriver. Même si une petite minorité seulement a fait des placements spéculatifs, 52 % de la population se demandent si leurs économies sont en sécurité. Les anciens sont particulièrement inquiets : 60 % des personnes âgées de plus de 60 ans se sont préoccupées ces derniers temps de la sécurité de leur patrimoine, de même que 58 % du groupe des 45-59 ans. Seuls ceux qui ont moins de 30 ans, dont la majorité a jusqu’ici amassé peu d’économies, ressent la crise des marchés financiers comme quelque chose qui ne concerne pas dans l’immédiat leur situation matérielle. » (5)
    Dans ce contexte, la thèse d’une situation historique ouverte proposée par la Fondation Rosa Luxemburg est bien trop optimiste (6).

    Changement de paradigme

    De mon point de vue, la thèse d’un changement significatif de paradigme chez les élites dominantes est pertinente. Ce changement est motivé par la volonté de maintenir des rapports de pouvoir et de propriété malgré les difficultés actuelles. Pour une grande partie de ces élites, l’intervention de l’État reste comprise comme une pure mesure d’urgence, limitée dans le temps et destinée à être relayée par l’ancien cours de privatisation et de dérégulation. Certes, des observateurs un peu critiques posent la question des conséquences sur les mentalités et sur la stabilité politique.
    Il n’y a pas de doute : le système bancaire traverse dans la plupart des métropoles capitalistes une crise systémique. Avec les injections et les garanties publiques, on ne protégera pas l’énorme montagne des dettes d’un large processus de dévalorisation. Parce qu’elle craint les conséquences dangereuses sur le processus global de la reproduction sociale, la majorité de la classe politique hypothèque les finances publiques – c’est-à-dire aussi les futures rentrées fiscales – pour sauver les titres de crédit et de propriété en train de perdre leur valeur. En tentant de contenir la crise financière par des garanties et des injections de capitaux publiques, on ira en fait vers une socialisation des pertes.

    La seule alternative

    Après une nationalisation complète de tout le secteur, on pourrait entamer par des décisions politiques un processus de destruction des dettes et des titres de propriété qui prenne en compte d’un côté les besoins sociaux macro-économiques, et qui, en même temps, dévalorise les titres de crédit en prenant en compte la justice sociale. Il faudra toujours tenir compte du fait que, dans le gigantesque boom des crédits, il y a aussi les fonds de pension et l’épargne de larges couches de la population.
    Sous la pression de la crise, l’ensemble du monde de la finance demande maintenant des réformes. Mais comme toujours dans ce type de situation, ces réformes donnent lieu à débat. Tout dépendra de la nature des intérêts qui détermineront les réformes. Quand les banquiers demandent l’intervention de l’État, ils pensent socialisation des pertes alors que les gains devraient rester privés. Quand les banquiers parlent de réforme, ils veulent dire re-régulation partielle et gestion de la crise à court terme et, en fin de compte, tenter de garder les règles fondamentales du néolibéralisme pour revenir le plus tôt possible au Business as usual.
    Dans l’intérêt de la majorité, il faut pourtant un véritable changement de paradigme en faveur d’un nouveau type d’économie selon les principes de la solidarité : les marchés financiers doivent contribuer à la justice sociale, à la stabilité économique et au développement durable. Nous ne pouvons pas tout simplement retourner l’année prochaine au statu quo ante.

    Notes

    1. Il est évident que la crise actuelle globale se développe simultanément avec la crise écologique globale. En même temps, dans de nombreux pays, les réalités politiques sont bloquées et l’analyse de la crise de la politique devrait faire partie des considérations sur la crise globale. Ces aspects ne peuvent être développés dans ce texte.
    2. Heiner Flassbeck (2009), « Globaler konjunktureller Aufschwung – nur noch vergleichbar mit der grossen Depression », New York 6.2.2009. Audition par la commission d’économie et de technologie du Bundestag allemand, voir Deutscher Bundestag, commission du budget, 16e législature ; document 5801.
    3. Paul Krugmann (2009), Die neue Weltwirtschaftskrise, Frankfurt/Main, page 189.
    4. Renate Köcher (2009), « Wasser auf die Mühlen der Linken », voir Frankfurter Allgemeine Zeitung, 22.10.2008.
    5. Idem
    6. Voir Institut für Gesellschaftanalyse der Rosa Luxemburg Stiftung (2009) : Die Krise des Finanzmark. Kapitalismus-Herausforderung für die Linke. Mars 2009.