• L’abstention, un vote de classe, ou le talon d’Achille de la gauche

  • Auteur Horst Kahrs | 21 Aug 17 | Posted under: Allemagne , Élections
  • La participation électorale, qu’il s’agisse des scrutins locaux, régionaux, nationaux ou européens, baisse dans presque tous les pays de l’Union européenne – en tout cas dans ceux où le vote n’est pas obligatoire1. Depuis quelques années, il est question, dans le débat public allemand, d’« élections précaires » et d’une « démocratie socialement fracturée »2. Depuis plus de dix ans, le vote de classe des ouvriers ne se caractériserait plus par une probabilité plus forte de voter social-démocrate (SPD) mais par une probabilité de 50 % et plus de ne pas aller voter du tout3.

    I.

    Il n’existe pas de « parti des abstentionnistes ». L’évoquer est une invention politicienne censée avaliser la perte croissante de légitimité, dans l’ordre néolibéral, des partis, des assemblées et des institutions démocratiques face aux marchés et aux puissances économiques. L’abstention passe pour l’expression d’une lassitude et d’un désintérêt à l’égard du système partisan et de la démocratie représentative parlementaire. Cependant, l’abstention est un phénomène hétérogène sur le plan tant social que politique, elle est le produit de motivations très diverses et reflète plusieurs préférences partisanes différentes.

    L’abstention peut être stratégique. À chaque scrutin, les partis perdent des voix au profit de l’abstention ou au contraire progressent parmi les abstentionnistes. Aux dernières élections fédérales allemandes de 2013, 44 % des voix supplémentaires obtenues par la CDU/CSU (droite chrétienne-démocrate et conservatrice) étaient celles d’anciens abstentionnistes4. Ces abstentionnistes « stratèges » décident, à chaque élection, de participer ou de ne pas participer. Leur comportement est à rapprocher de celui des électeurs dont le vote fluctue.

    Certains des abstentionnistes « stratèges » deviennent des abstentionnistes « notoires » s’ils boudent les urnes plus de deux fois de suite. Ceux-ci, qui en général déclarent ouvertement dans les sondages d’opinion leur choix de ne pas voter, se sont détournés du système politique. On les trouve dans toutes les couches sociales : il y a autant de membres des classes supérieures au niveau de vie aisé qui « n’ont pas besoin de la politique » et se désintéressent de la collectivité, que d’électeurs chez qui la déception, l’indifférence ainsi qu’un désintérêt délibéré ont grandi au fil des ans, voire des générations. Environ 60 % de ces abstentionnistes permanents sont issus des deux quintiles les plus bas sur l’échelle des revenus, et les 40 % restants des trois quintiles supérieurs5. Outre les revenus, le niveau d’éducation formelle est aussi un indicateur important : de même que les personnes à faibles revenus, celles ayant un niveau d’éducation formelle faible à moyen ont une probabilité sensiblement plus forte de s’abstenir que celles dont les revenus comme le niveau d’éducation sont élevés6.

    Il ne s’agit pas ici de décisions individuelles mais collectives. Les travaux d’Armin Schäfer montrent qu’un chômeur vivant dans un environnement où la participation électorale est élevée va probablement plus aller voter qu’un chômeur, ou qu’une personne ayant des revenus faibles, vivant dans un quartier où la participation est basse de toute manière. Le cadre de vie du quotidien, la vision qui y prévaut de la société, de la politique et des partis ainsi que la place et l’importance que l’on y a, jouent un rôle décisif à cet égard. La « fracture sociale de la démocratie » a une empreinte sociospatiale forte : la participation peut varier jusqu’à 40 % entre les quartiers populaires et les quartiers aisés d’une ville.

    Outre le voisinage, l’origine familiale a aussi son importance dans la constitution d’un vote de classe. Depuis deux générations, le nombre de ceux qui voient aussi dans le droit de vote un devoir civique diminue sensiblement chez les jeunes. Si, en 1983, 82 % des 21-25 ans votaient aux élections fédérales, ils n’étaient plus que 60 % en 2013. Chez les 60-70 ans, ils étaient 80 % à voter en 2013 mais presque 93 % en 1983. Certaines analyses notent un recul de l’intérêt pour la politique dans les jeunes générations, d’autres un fossé toujours plus grand entre les sujets de préoccupation politique des jeunes et ceux des partis politiques. Toutes partagent en revanche le constat que les jeunes ayant un faible niveau d’études vont deux fois moins voter que ceux ayant un niveau d’études élevé, et qu’il existe une forte corrélation avec les expériences faites dans le foyer parental. Lorsque les parents ne vont pas voter, il est très probable que les enfants n’y aillent pas non plus.

    Un second groupe d’abstentionnistes « stratèges » distingue les scrutins selon leur importance : primordiale et secondaire (voire tertiaire). La participation aux élections fédérales est en moyenne plus forte de 10 à 15 points que celle aux élections des parlements régionaux, qui est à son tour généralement supérieure à celle aux élections communales et européennes. Un bon sixième des électeurs ne voit un intérêt à voter que pour les élections fédérales. Les expériences collectives quant à l’importance des différents échelons institutionnels dans le quotidien des individus jouent un rôle primordial à cet égard7.

    En Rhénanie-du-Nord-Westphalie, de 1946 à 1966, la participation moyenne aux élections communales (75 %) était supérieure à celle aux élections du parlement régional (73 %) ; celle aux élections fédérales étant de 86 %. À partir de 1969, la participation aux élections communales a baissé tandis qu’elle augmentait pour les élections fédérales et régionales. À partir de 1984, la participation aux élections communales ne diminuait plus que faiblement tandis qu’elle baissait fortement pour les élections fédérales et régionales. À partir de 1999, on constate une chute vertigineuse pour les communales (53 %) et les régionales (à peine 60 % en moyenne), un peu moins marquée aux élections fédérales (75 %). Pourquoi la participation aux élections communales diminuait-t-elle déjà à une époque où elle augmentait aux régionales et aux fédérales ? Pourquoi baisse-t-elle différemment selon l’échelon institutionnel concerné ?

    II.

    Une réponse possible est que la participation électorale est le reflet d’expériences de classe différentes. Au cours des vingt premières années de la République fédérale d’Allemagne, les enjeux primordiaux de la vie quotidienne relevaient de la compétence des communes : construction de logements sociaux, services techniques municipaux, intégration des migrants (les « expulsés »), construction d’une infrastructure de proximité s’appuyant sur l’ancrage local de la grande industrie. Dans la seconde moitié des années 1960, ces tâches étaient largement accomplies. D’autres, du ressort du Land, prirent de l’importance : éducation, planification scolaire et universitaire, aménagement du territoire. Une première vague de réformes territoriales et administratives a provoqué un retrait des institutions démocratiques de la vie quotidienne locale en soustrayant aux communes toute une série de missions. Dans le même temps, la promesse nationale de progrès de la démocratie – à l’image de la loi allemande sur la cogestion en entreprise –, la politique d’inclusion sociale et les possibilités d’ascension sociale qui en découlaient ont poussé davantage d’électeurs vers les urnes. L’inclusion et la protection sociales mettent en exergue le rôle de la politique et de la démocratie.

    Dans les années 1980, la contre-offensive néoconservatrice connaît un attrait grandissant. Un chômage de masse nouveau apparaît, la dette publique augmente, la pérennité du système de cotisations sociales est ouvertement remise en cause. On parle de plus en plus de division internationale du travail et de fuite des capitaux vers les pays à bas salaires. Dans la bataille perdue pour le maintien de la sidérurgie, et donc celui de la grande industrie dans la Ruhr, un phénomène s’aggrave et se répète, après avoir sévi à de nombreux endroits, notamment dans les industries textile et navale d’Allemagne de l’Ouest. Les responsables politiques nationaux et régionaux ne peuvent ni ne veulent arrêter la fermeture des mines et des aciéries. Les institutions démocratiques et sociales de l’État ne freinent pas la dépréciation de la qualification professionnelle, le déclassement social et la baisse des revenus. De plus en plus, les échelons démocratiques inférieurs, communes et Länder, se déclarent incompétents et impuissants. Par conséquent, la participation électorale s’effondre pour la première fois, une première couche sociale réalise que la politique ne peut ou ne veut pas offrir de protection contre les effets néfastes du marché. Parallèlement, la trilogie libéralisation-dérégulation-privatisation s’impose dans les discours politiques. Le primat de l’économie, la critique fondamentale du rôle de l’État et l’homo œconomicus comme conception dominante de l’être humain : mis bout à bout, ces éléments dressent un mur imperméable à toute revendication de protection sociale collective. Sur le plan politique, les sociaux-démocrates perdent leurs anciens bastions dans les grandes villes parce que leurs électorats traditionnels ne vont plus voter.

    Dans les années 1990, l’Est et l’Ouest de l’Allemagne font leurs premières expériences communes : l’élévation du niveau de formation ne débouche plus sur des emplois de qualité et n’est plus source d’ascension sociale. De sociostructurel, le problème du chômage est désormais perçu comme un problème individuel. De plus en plus de jeunes grandissent avec l’expérience faite par leurs parents que l’ancien monde des ouvriers qualifiés est frappé par la désindustrialisation. Au déclassement subi à cette époque répondait encore une promesse sociale-démocrate, celle de garantir l’inclusion sociale grâce à la politique industrielle et à une politique active de l’emploi. Puis la réforme du marché de travail adoptée au début des années 2000 par le chancelier Gerhard Schröder, à la tête d’une coalition entre les sociaux-démocrates et les verts, a rayé du programme d’un SPD modernisé l’inclusion sociale de tous les « salariés ». Cette politique y renonçait ostensiblement, renforçant au contraire la menace de l’exclusion sociale. En 2009, le deuxième recul massif de la participation électorale au niveau fédéral en fut la conséquence.

    La démission rampante des institutions démocratiques pour ce qui est de la vie quotidienne sur le plan social, le renvoi de la responsabilité politique sur d’autres institutions ou sur des « contraintes matérielles » ainsi que le recul de la capacité d’action réelle, par suite des privatisations et de l’endettement, dressent le tableau de la perte de confiance des citoyens quant au poids et à l’influence de leur vote. Si l’on ajoute à cela le fait que, dans les programmes politiques des partis dont on se sent proche, l’amélioration de la situation matérielle et socioculturelle figure à la dernière place, l’impression générale s’impose que l’abstentionnisme apparaît comme une attitude de classe.

    III.

    Comme l’a établi l’institut de sondage Allensbach, jusqu’en 1980 environ, l’opinion selon laquelle chacun serait l’artisan de son destin s’était répandue jusqu’à être partagée par plus de 60 % des personnes interrogées. Avec le début du démantèlement de l’État-providence, l’idée que les uns seraient en haut de l’échelle sociale et les autres en bas, sans ascension possible pour ces derniers dans les circonstances actuelles, était partagée en 2013 par 42 % des personnes interrogées contre 25 % autrefois. Pour la première fois depuis 60 ans, l’idée qu’il existerait un « destin de classe » prime sur celle de la méritocratie (38 %). Et il ne s’agirait pas là « d’un changement d’appréciation à la marge mais d’un mouvement de fond »8. La prise en compte grandissante de cette imperméabilité sociale par les citoyens correspond à celle de leur absence de poids démocratique et du manque de considération qu’ont la politique et les partis à leur égard.

    Ces expériences collectives sont inégalement réparties sur le plan social et cela se manifeste aussi dans la baisse de la participation. Plus le niveau d’études, les revenus et le statut social d’une personne sont élevés, plus sa participation aux élections est probable. Lors des élections fédérales de 2013, 39 % des abstentionnistes étaient issus du quintile le plus bas sur l’échelle des revenus et 23 % du quintile immédiatement supérieur, soit 62 % issus des deux premiers quintiles. À l’opposé, seuls 19 % des abstentionnistes étaient issus des deux quintiles situés en haut de l’échelle des revenus9. Lors des dernières élections fédérales, Armin Schäfer et la Fondation Bertelsmann ont analysé les résultats de 28 grandes villes et ont noté, dans chacune d’entre elles, un écart maximal de près de 30 points entre les circonscriptions ayant respectivement la participation la plus faible et la plus forte. Ils en ont tiré la conclusion que les élections fédérales de 2013 étaient « socialement précaires »10.

    Les données et situations socio-économiques n’expliquent pas à elles seules l’abstentionnisme. Il est d’abord le fruit de la communication sociale sur ces situations, dans les familles, entre voisins, dans les quartiers et avec l’entourage, et du contact quotidien avec des chômeurs, des travailleurs à bas salaire, des migrants et des personnes n’ayant pas le droit de vote, dans les quartiers à l’infrastructure négligée et bénéficiant de peu d’investissements publics. Le clivage social est redoublé dans les quartiers résidentiels. Ne pas aller voter n’y est pas une attitude individuelle mais une démarche collective, au moins implicitement. À cela s’ajoute la dynamique de campagne entre les partis et les électeurs dans les quartiers populaires. Ceux que l’on a du mal à convaincre qu’il faut s’intéresser aux élections sortent rapidement du radar des militants. De plus, leurs intérêts réclameraient une autre politique de redistribution, faisant d’eux des trouble-fête plutôt que des électeurs conquis11.

    IV.

    Quiconque explique l’abstention croissante par une « lassitude » à l’égard des partis ou de la politique occulte l’essentiel. Les inégalités sociales se muent en inégalités politiques. Ce n’est pas le niveau de participation qui importe, mais son inégale répartition entre les classes sociales et l’abstention excessive des classes sociales inférieures. Cela semble être un cercle vicieux : la participation aux élections repose sur le sentiment d’être un citoyen comme un autre, doté des même droits démocratiques. Historiquement, cette conscience provient du fait que les interventions de l’État ont engendré une « propriété sociale » (Robert Castel), sous la forme de droits sociaux garantis, qui est le pendant de la propriété bourgeoise des terres et du patrimoine. Elle formait un bouclier contre la dépendance économique immédiate. Dès lors que cette dernière menaça à nouveau, la participation à la démocratie perdit sa justification. Pourtant, pour défendre l’État-providence, c’est justement d’un surcroît de participation électorale qu’il aurait fallu car ce n’est qu’ainsi qu’aurait pu se dégager une majorité favorable à une autre politique de redistribution. Sans cette perspective, il y a encore moins de motivation à voter, car chacun s’attend à ce que ses intérêts soient traités en dernier, à supposer qu’ils le soient. Somme toute, les majorités de gauche et les politiques de gauche, qu’elles soient d’inspiration réformiste ou socialiste, reposent nécessairement sur le pouvoir du grand nombre. Toute politique de réforme pérenne devra s’employer à susciter l’intérêt pour la participation démocratique justement auprès de ceux dont le réformisme de gauche souhaite améliorer les conditions de vie au nom de la justice sociale.

    Selon Bourdieu, « on comprendrait mieux “l’intérêt” ou “l’indifférence pour la politique” si l’on savait voir que la propension à user d’un “pouvoir” politique (le pouvoir de voter, de “parler politique” ou de “faire de la politique”) est à la mesure de la réalité de ce pouvoir ou, si l’on préfère, que l’indifférence n’est qu’une manifestation de l’impuissance »12.

    Il y a plusieurs facettes à cette impuissance : le sentiment de ne pas avoir, ou insuffisamment, les compétences factuelles nécessaires pour prendre part au débat, celui de ne pas être légitime pour donner son avis ou encore de ne pas disposer des attributs sociaux nécessaires pour pouvoir investir le champ politique, débattre, décider et voter. Cette impuissance tire d’une part son origine de la répartition inégale des compétences politiques spécifiques que sont l’éducation, le langage, l’habitus, etc., et résulte d’autre part d’une structure et d’une nature particulières du champ politique. Maîtriser un langage de classe moyenne particulier, généralement académisé, disposer d’une série d’informations et de connaissances permettant de se forger une opinion politique, d’agir politiquement, de prendre part au débat et de se faire comprendre, savoir appréhender tant l’intervention des médias dans le champ politique que l’attribution de pouvoirs de décision à des experts et technocrates censément compétents – ce ne sont là que quelques marqueurs qui délimitent le champ politique, distinguant ceux qui en font partie de ceux qui en sont exclus.

    À cela s’ajoute le sentiment, socialement renforcé mais inégalement réparti, d’être ou de ne pas être légitime pour prendre part au processus politique, notamment chez les bénéficiaires de prestations sociales. La dépossession et la désaffection du droit à la politique ont aussi leur origine dans le sentiment d’impuissance des individus à l’égard des changements permanents de leur cadre de vie, qui s’opèrent – avec l’assentiment des responsables politiques – au nom de puissances supérieures comme « la concurrence entre sites de production », « la croissance », « la confiance des marchés » ou encore « l’équité intergénérationnelle ». Dans la sphère démocratique, il est de plus en plus rare de rencontrer des responsables ; par conséquent la « résonance démocratique » (Hartmut Rosa) fait défaut.

    Il y a un autre aspect : le changement de la perception que les partis ont d’eux-mêmes et leur manière de communiquer. Ils se voient de plus en plus comme des entreprises agissant sur un marché électoral, qu’il s’agirait d’explorer pour trouver quels électeurs sont susceptibles de devenir de nouveaux clients, en leur proposant les « produits politiques » appropriés. Dans la théorie économique de la démocratie, les clients prennent une décision d’achat et payent avec leurs voix. Dès lors que les clients-électeurs voient la politique de cette manière, la déception grandit à mesure que les prestations ne sont pas à la hauteur.

    V.

    Il faudra du temps pour que s’inverse cette tendance, fruit d’une expérience collective de plus de deux générations : celle du renforcement réciproque de l’impuissance sociale, du mutisme politique et de la monopolisation de la parole et de l’action politiques. Sur ces entrefaites surgit en Europe un nouvel acteur politique, les partis d’extrême droite, qui mobilise contre les « élites » et « le cartel des partis » au nom de l’appartenance au peuple et à la nation. Jusqu’à présent, « Alternative pour l’Allemagne » (AfD) n’a pas particulièrement gagné de voix parmi les abstentionnistes notoires, ni au sein des couches sociales inférieures, mais elle engrange un succès notable auprès des actifs ayant une formation d’ouvrier qualifié – soit précisément les milieux sociaux que ciblait autrefois la social-démocratie. Les sondages montrent en outre que les abstentionnistes revendiqués partagent largement avec les sympathisants des partis d’extrême-droite des opinions autoritaires, antidémocratiques et xénophobes13.

    Une issue possible, dans laquelle s’inscrit une politique de gauche susceptible de recoller les morceaux, serait de batailler pour rendre visible le monde du travail comme il est, pour en faire l’analyse et pour y faire pénétrer les idées politiques : que l’on observe la société et l’économie du point de vue des possédants ou des exécutants, de celui de la nouvelle classe des « créatifs » ou du prolétariat tertiaire moderne, la différence est de taille, aussi grande que celle existant entre les conceptions politiques qu’ont respectivement ces derniers d’une « bonne société ». Il faut reconquérir la pluralité des visions légitimes du monde. Seules des conceptions partagées de la division du monde permettent de prendre parti. Les grèves dans les crèches et les hôpitaux l’an dernier, et chez Amazon ou à la poste, avaient nettement les caractéristiques de cette lutte pour « rendre visible le monde du travail », pour l’estime et la reconnaissance, pour un ordre de priorités dans la division sociale du travail. Elles espèrent trouver un écho dans le discours politique ainsi qu’une représentation tant matérielle qu’immatérielle dans le champ politique.

    Bannir de son discours et de ses actes la vision économique de la politique : les partis et politiques progressistes mettent en œuvre des projets permettant aux citoyens de mieux façonner leurs propres vies et de s’approprier les structures et les institutions. Il s’agit là aussi, sans s’y limiter, de garanties existentielles, car seule « la décompression de la vie rend possible une nouvelle structure de l’espace social : les horizons ne sont plus limités aux soucis les plus immédiats, il y a du jeu, il y a place pour un projet de vie nouveau »14. Ce sont l’optimisme et l’assurance quant à la possibilité d’influer sur sa propre vie qui nourrissent l’envie de changement, pas l’inquiétude et le pessimisme.

    Renforcer la politique locale : en définitive, c’est dans l’espace public local que l’on discute de sa capacité et de sa légitimité à s’impliquer politiquement. C’est là que se fonde la reconnaissance réciproque entre semblables, sur le plan démocratique, dans l’interaction entre infrastructures sociales publiques, entreprises locales et institutions démocratiques ancrées sur le territoire. C’est là qu’il est possible de faire l’expérience de son « auto- efficacité ». C’est là qu’il est le plus possible de venir à bout des frontières de classe barrant le champ politique, si l’on parvient réellement à circonscrire les compétences et les ressources de manière à ce que les controverses publiques portent sur ce qui intéresse la collectivité tout entière et ne virent pas au faux-semblant. « La culture politique, sans laquelle il ne peut y avoir de lutte durable pour l’adoption de droits collectifs, se fonde sur le fait que la raison et les sentiments, l’intelligence et les sens, soient reconnus dans leurs rapports pratiques, et que des actions concrètes soient trouvées pour le quotidien des êtres humains. »15

    Ce chemin est long et difficile et les chances de réussir sont incertaines. En effet, le caractère de classe de l’abstention se retrouve complètement sur le plan sociospatial. On peut identifier et décrire les quartiers où celle-ci est forte. Toutefois, leur seul point commun est qu’ils se détournent des partis et du système politique, faisant ensemble l’expérience de ne pas être entendus. De surcroît, les classes inférieures modernes s’avèrent à bien des égards diverses et distinctes. Les exceptions existent partout où, dans ces quartiers, se trouvent des personnalités considérées comme authentiques et légitimes pour articuler et représenter les expériences du champ social, et sachant créer de la confiance et de la réceptivité chez les citoyens. Cependant, les personnalités de ce genre se font de plus en plus rares à gauche.


    Notes

    1. Cet article est le résumé de deux études et fait l’économie, à de nombreux endroits, des références bibliographiques. Ces dernières peuvent être retrouvées dans les deux publications suivantes : Horst Kahrs, « Abschied aus der Demokratie. Zum sozialen Klassencharakter der wachsenden Wahlenthaltung und der Preisgabe staatsbürgerlicher Rechte » [L’adieu à la démocratie : l’abstention croissante et l’abandon des droits politiques comme marqueurs de classe sociale], Berlin : 2012 – disponible (en allemand) sur : https://www.rosalux.de/fileadmin/images/publikationen/Studien/Studien_Abschied.pdf ; et : Horst Kahrs, « Wahlenthaltung als Klassenwahlverhalten » [L’abstention comme vote de classe], rls-paper, Berlin : 2015, disponible (en allemand) sur : https://www.rosalux.de/publikation/id/8279/ .

    2. Cf. les analyses de plusieurs auteurs de la Fondation Bertelsmann parues depuis 2013, disponibles (en allemand) sur : www.wahlbeteiligung2013.de

    3. Cf. Armin Schäfer, Der Verlust politischer Gleichheit. Warum die sinkende Wahlbeteiligung der Demokratie schadet [Le recul de l’égalité politique : pourquoi la baisse de la participation électorale nuit à la démocratie], Frankfurt/New York : 2015.

    4. Cf. Horst Kahrs, Wahlenthaltung als Klassenwahlverhalten, Berlin : 2015, p. 12-13.

    5. Cf. Armin Schäfer 2015.

    6. Pour des évaluations portant sur l’Allemagne et les pays européens, voir : Michael Kaeding, Stefan Haußner, « Gut bekannt und unerreicht ? Soziodemografisches Profil der Nichtwähler innen » [Profil sociodémographique des abstentionnistes : insaisissable et pourtant bien connu ?], Berlin : Fondation Friedrich-Ebert, 2016.

    7. Il y a des exceptions, telles que les dernières élections des parlements régionaux allemands de 2016, fortement marquées par la question des réfugiés et transformées, par le parti populiste de droite « Alternative pour l’Allemagne » (AfD), en référendum sur la politique (migratoire) de la chancelière Angela Merkel.

    8. Thomas Petersen, Dominik Hierlemann, Robert B. Vehrkamp, Christopher Wratil, Gespaltene Demokratie [La démocratie divisée], Gütersloh, 2013, p. 30.

    9. Cf. Armin Schäfer 2015, p. 98.

    10. Armin Schäfer, Robert Vehrkamp, Jérémie Felix Gagné, Prekäre Wahlen. Milieus und soziale Selektivität der Wahlbeteiligung bei der Bundestagswahl 2013 [Élections précaires : milieux sociaux et sélectivité sociale de la participation électorale lors des élections fédérales allemandes de 2013], Gütersloh 2013, p. 10, disponible (en allemand) sur : www.wahlbeteiligung2013.de

    11. Armin Schäfer 2015, p. 89.

    12. Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris : Les Éditions de Minuit, 1979.

    13. Cf. Oliver Decker, Johannes Kiess, Elmar Brähler, Die enthemmte Mitte. Autoritäre und rechtsextreme Einstellung in Deutschland [Le centre décomplexé : opinions autoritaires et extrême droite en Allemagne], Gießen : 2016.

    14. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris : Gallimard, 1945.

    15. Oskar Negt, Der politische Mensch. Demokratie als Lebensform [L’être politique : la démocratie comme mode de vie], Göttingen : 2010, p. 357.


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