• Une double désillusion

  • Auteur Walter Baier | 10 Aug 17 | Posted under: Amérique du Nord , Union européenne , Extrémisme de droite
  • L’élection de Donald Trump 45e président des États-Unis inquiète les responsables politiques, les médias et les intellectuels de toute l’Europe. Non seulement parce qu’ici les parapluies s’ouvrent toujours quand des nuages chargés de pluie assombrissent le ciel de Washington, mais aussi parce que le scénario ressemble beaucoup à ce que nous connaissons en Europe. 71 % des électeurs blancs, sans diplôme universitaire, ont voté pour Trump, lui donnant également une majorité parmi les plus de 45 ans et parmi les couches à revenu intermédiaire – qui constituaient jusqu’à présent le noyau des sympathisants du Parti démocratique. 78 % des électeurs de Trump disent que la situation financière de leur famille s’est aggravée depuis un an et 63 % pensent que la vie de la prochaine génération sera pire que la leur.

    Doit-on considérer la victoire de Trump comme le signe d’un séisme politique imminent en Europe ?

    Francis Fukyama, saluant le « bon populisme »2, a écrit qu’en votant Trump « La démocratie américaine répond finalement à la montée des inégalités et à la stagnation économique subie par la plus grande partie de la population. » Cela peut paraître paradoxal. Mais pas si l’on considère que les décisions électorales sont surdéterminées par les préférences politiques et idéologiques et ne correspondent donc  qu’exceptionnellement au statut économique et social des électeurs.

    Cela explique que l’économie n’était la raison la plus importante du vote que pour une minorité de 42 % de l’électorat de Trump, alors que pour 64 %, ce sont l’immigration et, pour 57 %, le terrorisme qui ont fait la différence.

    Ce que pensent de lui les électeurs de Trump est assez surprenant. Seul un tiers (35 %) croit qu’« il se soucie de gens comme moi », 26 % lui accordent un « bon jugement » et seuls 8 % estiment qu’il a une « bonne expérience ».

    Comment quelqu’un considéré ainsi peut-il devenir président des États-Unis ? La réponse est claire. 83 % de ses électeurs estiment qu’il « peut changer le système »3. Il semble que les électeurs aient un regard tout à fait réaliste sur Trump : il est peut-être un egomaniaque politiquement inexpérimenté, dépourvu de jugement ; il ne se soucie peut-être pas de moi et du mien ; mais il affirme toujours qu’il est possible de « changer le système » quoi que cela puisse signifier.

    La force de ce mouvement heurtant de front le système politique a surpris presque tout le monde. Mais on ne peut nullement le considérer comme apolitique. La désillusion populaire ne concerne pas seulement le personnel politique ; elle concerne aussi le système hégémonique qui garantit aujourd’hui le consensus politique, comme l’a écrit dans le Washington Post la spécialiste de théorie politique de Harvard, Danielle Allen. « La moitié de la nation ne parvient pas toujours à comprendre l’autre moitié parce que les États-Unis sont une nation divisée entre ceux qui regardent les actualités et ceux qui les lisent » ; elle conclut que « Pour comprendre notre dynamique politique, il faut savoir comment ces flux se mêlent et convergent au gré des tourbillons, des courants, contre-courants et des tempêtes »4.

    Europe, « de te fabula narratur »5. L’Eurobaromètre relève le même degré de désillusion populaire. En 2015, 43 % des citoyens de l’UE se disaient insatisfaits de leur démocratie ; 48 % exprimaient leur méfiance à l’égard de leur gouvernement et, pour 62 %, les choses vont dans une mauvaise direction.

    Ces éléments illustrent ce que la théorie politique considère comme la division typiquement populiste entre « le système » et « le peuple », ce dernier constituant ce que Laclau appelle un « signifiant vide »6, capable d’absorber, comme un « trou noir », toutes sortes de désespoir et de frustration populaires. Cependant, cela génère un vide discursif qui peut être rempli de significations diverses, voire antagoniques.

    La lutte pour remplir le « signifiant vide » est la lutte pour l’hégémonie et le pouvoir qui se déroule dans l’arène des rapports de force.

    Contrairement aux interprétations traditionnelles où le populisme de droite est vu comme une déviation « pathologique » de la normalité des démocraties libérales occidentales, le politologue néerlandais Cas Mudde soutient qu’il est le symptôme d’une normalité pathologique, c’est-à-dire que ce populisme de droite est essentiellement une radicalisation des attitudes et des valeurs néolibérales plutôt que leur négation.

    Selon les données de l’Eurobaromètre de 1997, Mudde montre que, déjà à cette date, seul un tiers des citoyens de l’UE-15 se considéraient comme n’étant « pas du tout racistes », un autre tiers reconnaissait être « un peu raciste », tandis qu’un autre tiers avouait des sentiments ouvertement racistes. Et même allant au-delà de ce que proposaient les partis populistes de droite les plus radicaux, 20 % soutenaient le « rapatriement total », s’accordant à dire que « tous les immigrants, légaux ou illégaux, de l’extérieur de l’Union européenne et leurs enfants, doivent être renvoyés dans leur pays d’origine »7.

    Cela signifie que le clivage populiste entre le « bon sens » populaire et ce qui est considéré comme « politiquement correct » existe depuis longtemps. Michael Fleischacker, directeur du comité de rédaction du journal conservateur viennois Neue Zürcher Zeitung, constate qu’avec l’élection de Trump, le populisme de droite, englobant un large éventail de questions socio-économiques, politiques et institutionnelles mondiales a remporté la première grande victoire d’une bataille culturelle durable. « Oui, il est vrai qu’une majorité croissante et agressive, longtemps considérée comme une minorité […] est sur le point de faire disparaître un consensus qui a duré un demi-siècle. Le contrat était le suivant : Nous, la gauche “progressiste”, disons ce qui est socialement et culturellement juste, ce qu’il faut penser et écrire et ce qu’il ne faut pas. Les autres doivent se taire. Mais ils ont le droit de se réaliser sur le plan économique. Nous laissons les plus malins s’enrichir et acheter de l’art subversif. Nous fournissons un soutien social aux moins dégourdis, nous les laissons regarder la télévision et s’amuser. À un moment donné, l’écrasement effectif de la majorité a donné à la minorité victorieuse l’impression d’être une majorité numérique et donc démocratiquement légitimée. Le contrat réussite contre alimentation étant déséquilibré, il ne fonctionne pas non plus sur le plan culturel. »8

    Le constat est d’une lucidité quasi gramscienne. La crise hégémonique ici s’explique par l’effritement des deux éléments constitutifs du néolibéralisme, le libéralisme culturel et l’économie néoclassique de l’offre. Leur interaction a bien fonctionné tant que l’économie a accordé la prospérité à une classe moyenne croissante et optimiste. Avec la stagnation, le libéralisme culturel a rencontré l’opposition active de ceux qui, au mieux, l’ont tolérée sans l’avoir acceptée.

    De nombreux éléments montrent la pénétration des partis radicaux de droite dans les électorats du prolétariat, autrefois sociaux-démocrates.

    Un grand nombre de documents empiriques ont été rassemblés pour expliquer que la progression des partis de droite radicale en Europe traduit la démoralisation et le trouble des classes inférieures contaminant les sociétés de bas en haut. Mais ces observations sont idéologiquement biaisées, car elles ne s’intéressent pas aux parts de vote pour les partis de droite radicale dans d’autres segments de l’électorat, en particulier parmi les classes supérieures.

    Toutefois la progression de l’extrême droite ne peut être abordée que de façon empirique.

    La désarticulation d’une structure hégémonique devenue dysfonction- nelle n’est ni le reflet direct de la crise, ni la réaction spontanée des masses.

    Les composantes politiques et idéologiques entrent en jeu ici. Contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, le rôle que jouent les grands médias pour dynamiser les campagnes des partis de droite radicale est à peine abordé dans le débat en Europe. Le large soutien financier que ces partis reçoivent des grandes sociétés financières n’est pas non plus un sujet de recherche et de débat sérieux9.

    Les griefs exprimés dans le vote pour la droite radicale populiste doivent être pris au sérieux comme étant « le soupir de la créature opprimée » ainsi  que  « l’opium du  peuple ». Cependant, là aussi s’applique l’affirmation : « Les idées dominantes d’une époque n’ont jamais été que les idées de la classe dominante. »10

    L’Union européenne est une cible facile

    L’accusation commune d’inefficacité de l’Union européenne ignore la grande efficacité de l’UE pour imposer l’agenda néolibéral aux sociétés européennes, profitant même de la crise financière pour le faire.

    Cependant, ce qui est vrai, c’est que, depuis les années 1990, l’UE a trahi systématiquement les promesses qu’elle a faites aux peuples d’Europe. En Europe centrale et orientale, elle n’a pas permis le rattrapage rapide promis (sauf dans un très petit nombre de régions métropolitaines). Dans le Sud, les États-providence naissants ont été sacrifiés sur l’autel de l’austérité néolibérale alors que, même dans les pays du centre, le niveau de vie de la classe moyenne stagne et que les systèmes de protection sociale sont réduits.

    Pour toutes ces raisons, l’Union européenne est facilement devenue la cible des critiques populistes. D’autant plus que Bruxelles, contrairement à Washington, n’est pas la capitale communément reconnue d’un État souverain qui pourrait conférer une légitimité historique et politique à son système sophistiqué de contrôles et d’équilibres.

    Certains camarades de gauche ont proposé de jouer la carte du rejet de l’UE. Dans un article publié à la veille du référendum britannique, l’ancien député Syriza, Stathis Kouvelakis, a rejeté l’UE comme impossible à transformer et a appelé à sa dissolution. « Nous devons donc jouer le jeu référendaire, tout en empêchant les forces de la droite xénophobe et nationaliste de gagner l’hégémonie et de détourner la révolte populaire. »11

    De  même, Stefano  Fassina,  ancien ministre des  Finances de l’Italie, appelle la gauche à créer des « fronts de libération nationale » rassemblant les forces progressistes avec « la droite démocratique et les partis souverainistes »12.

    Bien que les deux auteurs semblent différer sur la question de savoir si la gauche doit combattre la droite nationaliste sur son propre terrain ou forger des alliances avec elle, en substance, ils conviennent que l’Union européenne doit être abattue au nom de la nation.

    C’est pertinent dans la mesure où l’Union européenne au-delà de l’Union économique et monétaire constitue un système sophistiqué de relations interétatiques institutionnalisées qui, en raison de son déficit démocratique, suscite des critiques qui peuvent facilement évoluer vers le nationalisme.

    En d’autres termes, contrairement à ce que prétend le discours politique européen dominant et optimiste de l’Europe d’aujourd’hui, l’Europe n’est en aucun cas faite de la « question nationale ».

    La montée du nationalisme en Europe est un indicateur du développement de l’inégalité entre le centre et la périphérie, accompagnée d’une rivalité renforcée entre les grandes puissances, résultant des inégalités croissantes causées par l’austérité néolibérale.

    Eric Hobsbawm, historien britannique, a commencé sa monographie sur la nation et le nationalisme en faisant référence aux « premières tentatives remarquables de soumettre à une analyse impartiale la question des débats importants et sous-estimés des marxistes de la IIe Internationale sur  ce qu’ils  appelaient la “question nationale” », impliquant « les plus grands esprits du mouvement socialiste international, Kautsky et Luxembourg, Otto Bauer et Lénine, pour n’en citer que quelques-uns »13.

    Il est intéressant de noter que, bien qu’il consacre une étude au concept de nation, Hobsbawm recommande à ceux qui s’intéressent à ce sujet « d’adopter une attitude agnostique » et « de ne pas travailler avec une définition a priori de ce qui constitue une nation. »

    Pour Hobsbawm, les nations sont plus que de simples constructions idéologiques liées à l’État déjà existant ou faisant l’objet d’une lutte de libération ; elles constituent un élément de la réalité sociale matérielle.

    Avant 1914, les socialistes s’accordaient sur le principe de l’internationalisme  socialiste, qui  signifiait  toujours  privilégier les intérêts de la classe ouvrière par rapport aux différences nationales. Mais des stratégies opposées ont découlé de ce principe. Tandis  que Karl Kautsky et Rosa Luxemburg attendaient avec impatience une disparition imminente des différences nationales et même linguistiques – évolution qu’ils considèrent comme progressiste – Lénine affirmait, du moins sur le plan théorique, le droit démocratique inconditionnel de chaque peuple à l’autodétermination nationale.

    Dans la mesure où les controverses entre socialistes étaient plus que des préoccupations idéologiques, c’est-à-dire le reflet de conditions différentes rencontrées dans la lutte, elles montrent que les nations ne sont pas des faits essentiels, transcendants et immuables mais des phénomènes historiquement contingents dans le temps et l’espace.

    C’est pourquoi le principe d’internationalisme qui implique avant tout la primauté de l’intérêt de classe sur les différences nationales n’oblige pas les socialistes à opter pour un système particulier de traitement des questions nationales mais à toujours adopter une position politique qui empêche les classes ouvrières des différentes nations de s’opposer les unes aux autres.

    C’est exactement la position du socialiste autrichien Otto Bauer qui a commenté avec ironie la polémique entre les socialistes polonais au tournant du xixe  au xxe siècle se demandant s’ils devaient lutter pour un État-nation polonais indépendant ou non : « À une époque où les militants de la classe ouvrière sont quotidiennement emprisonnés, tués et pendus, les travailleurs de Varsovie et de Lodz se demandent si les relations entre la Russie et la Pologne doivent être réglées par l’assemblée constituante de Saint-Pétersbourg ou de Varsovie, si elles doivent exiger la journée de huit heures de la Douma russe ou du Parlement polonais. »14

    Cela n’entre-t-il pas en résonance avec le débat idéologique d’aujourd’hui sur l’Union européenne qui menace de diviser la gauche ? Le moyen le plus judicieux de procéder consiste à reconnaître qu’une Europe démocratique, sociale,  écologique et féministe ne deviendra jamais une réalité si ce n’est par les luttes populaires – au lieu de se focaliser sur des questions qui divisent autour de plans A, B, C, etc.

    Il y a de bonnes raisons à la montée de l’euroscepticisme, en particulier dans les pays du Sud européen. Une gauche européenne internationaliste peut-elle demander à la gauche dans ces pays d’ignorer les sentiments de leur peuple, d’autant plus qu’ils sont fondés sur des expériences réelles ?

    Personne aujourd’hui ne peut prédire l’avenir de l’euro et même de l’UE. Au lieu de s’enfermer dans des différences concernant l’Union européenne, la gauche a besoin  de débats pour s’accorder sur un ensemble clair d’éléments essentiels pour une plate-forme stratégique commune qui reconnaît également les différences politiques.

    L’attraction européenne en faveur de la droite radicale et la menace imminente qu’elle représente pour la démocratie libérale démontrent une fois de plus que la lutte ne concerne pas seulement les droits socio- économiques. Elle devient encore plus politique puisqu’elle ne peut être abordée que dans le cadre national.

    Comment réagir ? Faut-il  accepter le dilemme du  choix  entre europhilie et euroscepticisme ?

    La plupart des partis de gauche proposent une position nuancée. Tout en soutenant l’unité européenne en général, ils n’ont jamais été « europhiles » au sens courant du terme. Ils étaient contre le traité de Maastricht, contre les traités d’Amsterdam et de Nice, contre le pacte fiscal et le rapport des cinq présidents et, bien sûr, contre le TTIP.

    Si la question n’est pas de savoir s’il faut accepter inconditionnellement l’intégration européenne ou la rejeter en gros, la gauche doit-elle au moins décider si elle est favorable à « plus » ou « moins » d’Europe ?

    De fait, la grande majorité de la gauche rejette déjà les mêmes aspects de la politique de l’Union européenne. En effet, une discussion sur plus ou moins de quelque chose n’a de sens que lorsqu’elle fait référence à un contenu spécifique. Les bonnes questions sont donc les suivantes : quelles politiques la gauche défend-elle ? Quelle Union européenne veut-elle ? Et dans quelle proportion partager les pouvoirs et compétences entre l’Union et les pays ?

    Ce débat exige une double désillusion ; nous devons nous défaire de deux illusions.

    L’une concerne l’UE existante. L’Union européenne n’a jamais été le projet démocratique, social et pacifique qu’ont prétendu les partis au gouvernement. Il est également vain de se faire des illusions sur une éventuelle Europe post-UE. La loi de l’horreur du vide s’applique aussi à l’histoire. Si l’ordre européen actuel s’effondre, il laissera place à un autre qui ne sera pas moins capitaliste et se caractérisera par des rivalités de grandes puissances bien connues au cours des années d’entre-deux- guerres où elles se mêlaient aux petits conflits entre les petits États- nations, en particulier en Europe centrale où les frontières tracées après la Première Guerre mondiale ne correspondent toujours pas à la composition multinationale des territoires concernés. Les conflits concernant le Tyrol du Sud entre l’Italie et l’Autriche ou la Transylvanie entre la Hongrie et la Roumanie, qui étaient contenus dans l’UE, réapparaîtront probablement sous l’impulsion de nationalismes ravivés. Une telle répétition de l’histoire pourrait-elle être dans l’intérêt des peuples européens ou bénéficier à la gauche ?

    Un autre scénario est-il possible ? Les contradictions au sein de l’Union européenne n’entraînent pas nécessairement un effondrement brutal. Peut-être verrons-nous un processus semblable au déclin de l’Empire austro-hongrois qui a duré plus de cinq décennies avant d’aboutir à la Première Guerre mondiale. Combiné avec un système bipartisan de centre droit et de droite radicale, ce scénario ne créerait pas non plus des conditions favorables au progrès social et démocratique pour lequel la gauche se bat.

    En d’autres termes, ni un lent déclin ni l’effondrement brutal de l’UE n’ouvriraient les portes à une sortie progressiste de la crise. Le démantèlement de l’UE ne profiterait aux objectifs de gauche que si les grands problèmes auxquels les sociétés doivent faire face pouvaient être mieux affrontés dans une Europe de 28, 35 ou 50 monnaies nationales, États-nations et régimes frontaliers.

    Mais l’idée de réformer l’UE n’est-elle pas aussi irréaliste que l’idée selon laquelle la démolir conduirait à une Europe meilleure ?

    La question est justifiée car le système des traités et des institutions européens, en particulier après le traité de Maastricht, constitue un puissant rempart contre tout changement social progressiste. Cependant, cela ne signifie pas que toutes les luttes démocratiques sont vaines ; en effet, les constitutions nationales, elles aussi, ne fournissent des espaces de progrès que dans la mesure où elles ont été gagnées par les luttes populaires.

    En politique aujourd’hui, la question de l’Union européenne ne peut être séparée de la question de la lutte contre le nationalisme et la droite radicale. Il est crucial ici de contrer la prétention de la droite populiste à se présenter comme « antisystémique ». En substituant en fait un « État- Führer » autoritaire à la démocratie libérale, la droite populiste empêche toute résistance à un moment où la démocratie populaire est dénaturée et affaiblie par les élites politiques.

    Dans la lutte contre la droite radicale, il est nécessaire de passer de la condamnation morale au combat politique, ce qui oblige d’abord à reconnaître le bien-fondé des préoccupations sociales, des griefs et des critiques des peuples abandonnés par la politique.

    Bernie Sanders a souligné à juste titre dans sa première déclaration après la victoire de Trump à la Maison Blanche que le président élu avait exploité une colère réelle et justifiée.

    On a souvent dit que le champ de bataille décisif avec l’extrême droite est le dépassement du chômage de masse et de la précarité des conditions de travail et de vie. La gauche doit non seulement relever ces exigences mais proposer des stratégies réalisables. Cela signifie une rupture avec le système aux niveaux national et européen – une transformation socio-économique.

    Mais défendre les droits sociaux et économiques du peuple ne suffit pas.

    Nous devons en même temps défendre la démocratie, les droits de l’homme, la libération des femmes et l’État de droit, tous menacés par la droite radicale. Cependant, la démocratie au sens large du terme ne peut ni être défendue ni renforcée en alliance avec les forces au pouvoir – dont le but est d’anéantir les droits politiques conquis par les luttes des travailleurs – mais en s’opposant à elles. Sans devenir des libéraux nous-mêmes, nous devons nous allier à toutes les forces disponibles pour défendre ce qui est démocratique dans une démocratie libérale.

    De même, il ne faut pas confondre la défense de la démocratie au niveau national avec le nationalisme contre lequel la gauche a toujours combattu.

    Il est évident que, dans sa forme actuelle, l’Union européenne fait partie du problème et non de la solution. Cependant, choisir entre la démocratisation de l’État-nation et le renforcement de la démocratie transnationale est un faux dilemme.

    La gauche politique et en particulier ses parlementaires doivent donc se battre pour un Parlement européen à part entière, un Parlement élu au suffrage universel et égal, dont il faut élargir les droits, non pas au détriment des parlements nationaux mais sur la base d’une répartition raisonnable et transparente de l’autorité fondée sur une constitution démocratique.

    La réponse la plus puissante au nationalisme croissant en Europe serait un programme d’intégration pour établir au niveau européen une démocratie respectueuse de l’autodétermination de ses composantes nationales.

    Avant la Première Guerre mondiale, Otto Bauer a proposé une réforme de l’État austro-hongrois qu’il appelait « autonomie culturelle nationale ». Il présentait aussi ce principe comme « le principe des nationalités socialistes » dans lequel seraient attribués des droits nationaux collectifs non liés au territoire mais considérés comme des droits des personnes quel que soit l’endroit où elles vivent. Ce concept pourrait être très pertinent en ce qui concerne les anciennes et nouvelles communautés nationales issues des migrations actuelles.

    Bauer était conscient des implications plus importantes de cette proposition. Ainsi, en 1907, il écrivait déjà qu’il pouvait esquisser le schéma d’un « nouveau type de structure sociale », un « État d’États » dans lequel serait incorporée chaque « communauté nationale ». Ainsi, les « États-Unis d’Europe » seraient le « but ultime d’un mouvement sur lequel ont embarqué les nations et qui, grâce aux forces déjà présentes, s’accélèrera fortement ».

    Le concept de Bauer  d’unification progressiste et démocratique de l’Europe est resté théorique. Il a été apparemment annihilé par la Première Guerre mondiale. L’ordre qui a émergé de la guerre a, à son tour, été le prélude à un affrontement encore plus meurtrier des nations européennes.

    Sept décennies de paix fragile ont suivi, conduisant de nouveau l’Europe à un défi auquel la gauche doit donner une réponse.

    Bien que la gauche radicale ait toujours été internationaliste, il n’y a toujours pas de fondements pour des visions idéalistes. La défense et l’élargissement des droits sociaux et de la démocratie réelle tant sur le plan étatique que sur le plan européen exigent une rupture avec le système existant. Si la formule « reconstruire l’Europe » est pertinente, c’est que sa signification consiste précisément dans l’appel à cette rupture politique et institutionnelle.

    Notes

    1. Herman Hupfeld : « As Time Goes By », 1931.

    2. Francis Fukuyama, « American Political Decay or Renewal ? The Meaning of the 2016 Election », Foreign Affairs 95, 4 (July-August 2016).

    3. The Washington Post : « 2016 Exit polls How the Vote has shifted », Updated Nov. 29, 2016, https://www.washingtonpost.com/graphics/politics/2016-election/exit-polls/ .

    4. Danielle Allen, « Why the establishment was blindsided by Donald Trump », https://www.washingtonpost.com/opinions/why-the-establishment-was-blindsided-by-donald-trump/2016/10/28/1e5dd50e-9ab4-11e6-9980-50913d68eacb_story.html?utm_term=.56f6fbb76d35.

    5. Europe, « c’est de toi dont il s’agit dans ce récit ».

    6. Ernesto Laclau, « Que signifie le vide en politique ? », in Ernesto Laclau, Émancipation(s) Verso, Bibliothèque du MAUSS, 1996. Textes  repris dans Ernesto Laclau, La Guerre des identités, Grammaire de l’émancipation, Paris, La Découverte, collection « Sciences humaines », novembre 2015.

    7. Cas Mudde, « The populist radical Right : A pathological normalcy », http://www.eurozine.com/the-populist-radical-right-a-pathological-normalcy/.

    8. Michael Fleischhacker, « Trump gelaufen », Neue Zürcher Zeitung, 12 November 2016, https://nzz.at/meinung/trump-gelaufen.

    9. https://www.greenpeace-magazin.de/nachrichten/diese-deutschen-firmen-unterstuetzten-trump-im-wahlkampf.

    10. Karl Marx et Friedrich Engels Le Manifeste du Parti communiste, chapitre II, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1847/00/kmfe18470000b.htm.

    11. Stathis Kouvelakis, « L’UE n’est pas réformable » (25 juin 2016), https://www.mediapart.fr/journal/international/250616/stathis-kouvelakis-l-ue-n-est-pas-reformable?onglet=full.

    12. Stefano Fassina, « Pour  une alliance de fronts de libération nationale » (27 juillet 2015), http://russeurope.hypotheses.org/4235.

    13. Eric Hobsbawm : Nations et nationalismes depuis 1780 : programmes, mythe et réalité, Paris, Gallimard, 1992.

    14. Otto Bauer, The Question of Nationalities and Social Democracy, Minneapolis : University of Minnesota Press, 2000, p. 453. Cette critique est rapportée dans le traitement complet de la question de la délégation polonaise à l’Assemblée constituante russe dans le dernier chapitre de Nationalitätenfrage und Autonomie [Question des nationalités et Autonomie] de Rosa Luxemburg.


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