• Gauche, peuple, populisme

  • Auteur Roger Martelli | 14 Aug 17 | Posted under: La Gauche , Extrémisme de Droite
  • Le clivage droite-gauche semble battre de l’aile dans les représentations politiques courantes. Cela remonte en fait à une trentaine d’années, quand la droitisation du socialisme européen s’est mise à estomper les frontières entre les gestions au pouvoir des gouvernements de gauche et de droite.

    Il est vrai que l’extrême droite rêve depuis toujours de l’effacement du grand clivage de la vie politique. En 1927, la formule « ni de droite ni de gauche » est mise en exergue par Georges Valois, ancien disciple de Georges Sorel puis de Charles Maurras, un temps fasciné par Mussolini et fondateur du prototype de parti fasciste français, le Faisceau. Toujours en France, cinquante ans plus tard, le Front national installe son mot d’ordre « Ni droite, ni gauche, Français ! »1.

    Le fait nouveau est que la critique du dualisme s’est généralisée, jusque dans les rangs de la gauche européenne. En janvier 2015, un responsable de la jeune formation politique espagnole Podemos, Jorge Largo, déclarait au magazine français Les Inrocks : « Je suis un républicain de gauche. Mais est-ce que me revendiquer de gauche va aider les gens ? » Il ajoutait avec vigueur : « Défendre le système de santé, ce n’est ni de droite ni de gauche […] Il faut casser le discours idéologique qui empêche de voir la réalité et de bâtir une majorité sociale »2. En 1986, Cornelius Castoriadis affirmait déjà dans le journal Le Monde : « Il y a longtemps, que le clivage gauche- droite, en France comme ailleurs, ne correspond ni aux grands problèmes de notre époque ni à des choix radicalement opposés. »3

    Un axe gauche-droite qui s’estompe, mais…

    En fait, les études d’opinion existantes ne suggèrent pas un mouvement univoque, mais une contradiction.

    En 2014, en France, une vaste enquête du Centre de recherches politiques de Sciences Po (le Cevipof) constate que, pour près des trois quarts des individus interrogés, les notions de droite et de gauche ne veulent plus rien dire. Mais, dans le même temps, la très grande majorité des sondés continuent de se classer sur l’axe droite-gauche. Toujours en 2014, au début novembre, l’institut de sondages CSA relève que 70 % des interrogés se placent à droite (28 %), à gauche (28 %) et au centre (14 %), tandis que 30 % seulement se déclarent ni à droite, ni à gauche, ou ne se prononcent pas.

    Sur la très longue durée, on relève la permanence d’une tripartition à peu près égale entre ceux qui se classent à gauche, ceux qui choisissent la droite et ceux qui refusent de se classer. La conjoncture fait certes varier les trois groupes, à la hausse ou à la baisse, mais sans bouleverser de façon spectaculaire le rapport entre eux. On croit de moins en moins au clivage, mais on persiste à se positionner sur l’axe qu’il dessine…

    Sans doute parce que, dans l’ensemble, ce positionnement recoupe de solides antagonismes de valeurs. On s’interroge sur la pertinence des notions de droite et de gauche, mais les repères fondamentaux continuent de s’opposer, selon que l’on se place à droite ou à gauche. Celles et ceux qui se déclarent de gauche se disent pour moitié « révolutionnaires », préfèrent le collectif, l’égalité, le secteur public, la prévention de la délinquance ; ceux de droite affirment pour moitié qu’ils sont « conservateurs » et aux trois-quarts « réalistes », et ils préfèrent la répression de la délinquance, le secteur privé, l’individualité.

    En revanche, il est vrai que la position sur l’axe droite-gauche se raccorde moins qu’avant au système existant des partis. Ce qui, hier encore, suscitait des mobilisations électorales ne fonctionne plus. Ces dernières années en France, ni l’union de la gauche ni les invocations défensives (« Au secours, la droite revient ! ») n’ont provoqué de sursaut électoral, même face à l’extrême droite. Pour le journaliste Christophe Ventura, « désormais la gauche est ramenée, sur le plan électoral, au noyau de ses bases sociologiques minoritaires (fraction du salariat stable du secteur public et industriel, classe moyenne intellectuelle progressiste) »4.

    À bien y réfléchir, ce ne sont donc pas les valeurs des deux grands regroupements qui s’affaissent, mais la confiance dans ceux qui sont censés les exprimer dans l’espace politique institutionnel. On continue de se référer aux symboles structurants de la droite et de la gauche, mais on ne pense pas qu’ils irriguent l’action des forces qui postulent à les incarner.

    La fin des grands conflits idéologiques ?

    Autrefois, le refus du clivage était massivement le fait de la droite. On citait volontiers le philosophe Alain, membre du parti radical5, déclarant en 1931 : « Lorsqu’on me demande si la coupure entre partis de droite et partis de gauche, hommes de droite et hommes de gauche a encore un sens, la première idée qui me vient est que l’homme qui pose cette question n’est pas un homme de gauche. » Ce n’est plus tout à fait le cas et le doute transcende les barrières anciennes. La gauche est désormais touchée en son cœur.

    L’épuisement du soviétisme, l’affaiblissement des grands modèles d’alternative et le triomphe apparent de l’idée libérale ont nourri, au début des années 1990, l’idée que le temps des grands conflits idéologiques était révolu. L’américain Francis Fukuyama l’a condensée dans sa formule célèbre de la « fin de l’Histoire ». De nouveaux clivages ont accompagné la transformation des sociétés : genre, écologie, inclus/ exclus, Nation/Europe, identités, ouverture/fermeture, matérialisme/ postmatérialisme… Or ces clivages divisent la plupart du temps la gauche et la droite et échappent ainsi à la bipartition traditionnelle6.

    La succession des alternances au pouvoir et, plus encore, l’inflexion centriste du socialisme français ont conforté l’idée que la référence à la gauche est à la fois inefficace et source de confusion. C’est le point de vue du philosophe Jean-Claude Michéa. Dans son essai sur Les Mystères de la gauche, il fait remonter l’origine de la gauche à l’Affaire Dreyfus7. Or, nous dit-il, cet « acte de naissance » a été en même temps « un des points d’accélération majeurs de ce long processus historique qui allait peu à peu conduire et dissoudre la spécificité originelle du socialisme ouvrier et populaire dans ce qu’on appelait désormais le camp du Progrès ». Pour Michéa, le monde ouvrier a troqué le message des figures originelles du socialisme (Leroux, Proudhon) contre le scientisme de Marx et l’opportunisme de Jaurès. L’immersion dans la gauche et la soumission aux normes de la croissance matérielle (« le prête-nom de l’accumulation du capital ») ont étouffé la force critique de la classe.

    Si l’on en croit le philosophe, le recentrage libéral du gouvernement actuel n’est rien d’autre que « l’aboutissement logique d’un long processus historique dont la matrice se trouvait déjà inscrite dans le compromis tactique négocié lors de l’Affaire Dreyfus par les dirigeants du mouvement ouvrier français ». Michéa reprend, en les développant, les critiques anciennes des courants libertaires et du syndicalisme révolutionnaire qui voyaient, dans l’ouverture du socialisme vers la gauche, une trahison de l’autonomie ouvrière et un émoussement du combat prolétarien. En fait, tout le propos de Michéa n’est qu’un décalque exact des propos de Georges Sorel qui, adversaire impitoyable du socialisme jaurésien, fut un théoricien remarquable du syndicalisme révolutionnaire et de la grève générale, ainsi qu’un penseur de l’ultragauche et de la violence révolutionnaire.

    Proposant d’abandonner le mythe de la gauche, Michéa invite à repartir, non pas de la classe, mais du peuple. Ce peuple dont il parle n’aime pas l’individu. Il cultive « le sentiment naturel d’appartenance » qui s’oppose à « l’individualisme abstrait ». À la différence de la modernité dévoreuse du capital et du « cosmopolitisme bourgeois », il préfère l’enracinement national, le respect des « valeurs traditionnelles », le souci de la transmission familiale et des « valeurs de décence et de civilité ». Nous voilà reportés d’emblée… vers la critique contre-révolutionnaire de la fin du xviiie siècle, celle de Louis de Bonald et de Joseph de Maistre.

    À le lire, on s’interroge. Michéa part de la gauche – sa tradition de référence est celle du communisme – mais pour aller où ? Moins vers la lutte des classes que vers le combat des « petits » contre les « gros ». Par ses références explicites, le philosophe se situe quelque part entre le socialisme « utopique » de la première moitié du xixe siècle et le PCF des années 1930, celles de la stratégie sectaire de « classe contre classe ». En réalité, les bases sociales et symboliques de ces époques ayant disparu, il risque de ne plus rester, comme point de repère pour les petits, que… le Front national. Dans une critique mordante parue dans la revue de gauche Contretemps, la philosophe Isabelle Garo estime que son collègue « en vient non pas du tout à rénover un discours de classe, mais à proposer un tout autre clivage, éthique en apparence, qui ne peut avoir pour effet que de décomposer plus encore le paysage politique sur son flanc gauche »8.

    Être du peuple plutôt que de la gauche ?

    Si l’outrance du propos de Michéa le conduit vers des horizons incertains, toute critique d’une gauche épuisée ne conduit pas vers les désastres de la fascination contemporaine pour le Front national. On ne peut balayer d’un revers de main des réticences comme celle exprimée par Podemos en Espagne, ou l’objection majeure réitérée en France par le « Comité invisible », qui s’est fait connaître en 2007 en publiant L’Insurrection qui vient, et qui s’inscrit ainsi dans un courant d’ultragauche ancien préférant l’insurrection à l’action politique. Dans son dernier opuscule À nos amis, ce Comité pose ouvertement la question : « Peut- être pourrions-nous nous interroger sur ce qu’il reste de gauche chez les révolutionnaires et qui les voue non seulement à la défaite, mais à une détestation quasi générale. »9

    Ce n’est pas la première fois, depuis deux siècles, que les errements des gauches françaises au pouvoir poussent la part de l’opinion la plus attachée à l’égalité des conditions à contourner le piège d’une gauche discréditée. En 1870, le proudhonien Auguste Vermorel, qui n’aime pas les républicains « bourgeois », récuse le classement binaire et préfère distinguer le « parti socialiste », le « parti libéral » (dans lequel il place des républicains modérés) et « la réaction ». À la charnière des années 1920-1930, l’Internationale communiste considère que la ligne de clivage oppose désormais le communisme et le fascisme et que les socialistes, de ce fait, ne sont plus des sociaux-démocrates mais des « sociaux-fascistes ». Plus tard encore, dans les années 1950 et 1960, quand le socialisme s’enlise dans l’atlantisme de « troisième force » et dans les guerres coloniales, il semble à une partie de la gauche que le clivage Est-Ouest remise la gauche au rang des accessoires. En ce temps- là, les communistes français dénoncent avec férocité ce qu’ils appellent de façon indifférenciée le « parti américain », tandis qu’un responsable socialiste n’hésite pas à affirmer que le Parti communiste « n’est pas à gauche, mais à l’Est ».

    Nous revivons une de ces phases de trouble, où l’on ne sait plus désigner le ressort principal des grands clivages politiques.

    Le pari de Pablo Iglesias et de Podemos est ainsi de dire que « la ligne de fracture oppose désormais ceux qui comme nous défendent la démocratie […] et ceux qui sont du côté des élites, des banques, du marché ; il y a ceux d’en bas et ceux d’en haut, […] une élite et la majorité »10. Interrogé par Jean-Luc Mélenchon, un responsable bolivien proche du président Evo Morales suit une ligne de conduite identique : « Alors comment vous définissez-vous ? Demandai-je – Nous disons : nous sommes du peuple. »11 Séduit, le leader français saisit la balle au bond. S’il est vrai que, en Bolivie comme en Espagne « le système n’a pas peur de la gauche mais a peur du peuple », alors la solution politique n’est pas de rassembler la gauche mais de constituer le « Front du peuple ».

    La philosophe Chantal Mouffe donne aujourd’hui ses lettres de noblesse au refus du clivage ancien. En 2008, dans un essai sur Les Illusions du consensus, elle acceptait encore sa pertinence tout en rediscutant son usage12. En 2016, dans une interview au magazine Regards, elle revient sur ses affirmations d’hier. Si elle croyait alors à l’importance de la frontière entre la droite et la gauche, c’est qu’elle pensait possible de radicaliser la social-démocratie et de lui redonner une identité de gauche. Dès l’instant où cette hypothèse devient irréalisable, à partir du moment où la social- démocratie a témoigné de son incapacité à résister au tropisme libéral, la référence à la gauche est une illusion. Ce qu’il faut unir n’est pas la gauche, mais le peuple. « Parler de populisme de gauche signifie prendre acte de la crise de la social-démocratie, qui ne permet plus, à mes yeux, de rétablir cette frontière entre la gauche et la droite. » Dans un espace politique agonistique, il faut redéfinir des lignes de partage : si le couple droite-gauche ne fonctionne plus, il faut lui substituer la dualité du « peuple » et des « élites » ou le face-à-face du « eux » et du « nous ».

    L’impasse d’un populisme de gauche

    Le propos de Chantal Mouffe prend acte de l’échec des gauches européennes à enrayer l’essor des extrêmes droites. Il se veut donc réaliste : plutôt que de récuser le concept de populisme, mieux vaut, dit-elle, le retourner contre ses utilisateurs dangereux. Ne pas disserter en général sur la droite et la gauche, mais opposer un « populisme de gauche » à un « populisme de droite »… L’énoncé est simple ; il n’en est pas moins discutable. Pourquoi ? Parce que si les catégories populaires existent concrètement, le peuple n’existe pas : il est à construire politiquement.

    Or on ne le construit pas en se référant nominalement à lui, ou en le distinguant de son contraire supposé (l’élite), mais en le rassemblant autour du projet qui l’émancipe en même temps qu’il permet à la société tout entière de s’émanciper elle-même. Ce n’est donc pas un hasard si, aux xixe et xxe siècles, les partis de l’émancipation populaire n’ont pas fixé leur identification principale sur une dénomination sociologique, populaire ou ouvrière, mais sur le projet qu’ils entendaient promouvoir. Ils se sont dits « sociaux-démocrates », « socialistes », « communistes » ; le contenu de leur projet primait sur leur détermination sociale.

    Ils avaient de solides raisons pour le faire. Dans la vaste lutte sociale, l’addition des composantes mobilisables n’est rien sans le liant qui en fait une force cohérente, et pas un simple agrégat numérique. Suffit-il pour obtenir ce liant que les dominés aient un adversaire commun ? La finance ? Elle ne se voit pas. L’élite ? Ses frontières sont bien floues ; selon les cas, trop extensives ou trop restrictives. L’adversaire ou l’ennemi, ce peut être le fonctionnaire « privilégié » contre le salarié du privé, le travailleur stable contre le salarié précaire, celui trop pauvre qui ne paie pas d’impôt contre celui guère plus riche qui en paie. L’ennemi le plus commode, c’est en fait plutôt le plus proche : en général il est au-dessous de soi et il ne « nous » ressemble pas. L’ennemi immédiat, c’est « l’autre », surtout quand on nous répète que le temps est à la guerre des civilisations et à la défense de l’identité menacée.

    Qu’est-ce donc qui peut unifier le peuple pour son émancipation ? Ni l’adversaire ni l’ennemi. Ni classe contre classe, ni camp contre camp, ni centre contre périphérie, ni bas contre haut, ni peuple contre élites : le cœur de tout antagonisme est dans le heurt des projets de société qui le fonde. Dans les années trente, les catégories populaires à base ouvrière se rassemblèrent, moins par la désignation d’un ennemi que par le risque perçu d’une régression (crise capitaliste et fascisme) et par la possibilité d’une progression (l’avènement d’une République enfin sociale). C’est en se hissant au niveau du « tous » de la globalité sociale, que le « nous » ouvrier et salarial ne s’est pas refermé sur lui-même et a permis l’élan majoritaire qui a sorti le monde ouvrier du ghetto dans lequel les possédants enfermaient les « classes dangereuses ».

    Il est donc plus pertinent de dire que l’affect mobilisateur du mouvement critique populaire doit se trouver, non dans l’exaltation d’un « nous » opposé au « eux », mais dans l’activation des valeurs populaires d’égalité-citoyenneté-solidarité, raccordée à un projet global d’émancipation, qui a nécessairement une dimension nationale mais qui n’est pas « avant tout national ». Ce qui manque aujourd’hui à l’élan populaire, c’est un projet cohérent de rupture avec l’ordre-désordre existant. Ce fut jadis celui de la « Sainte Égalité » des sans-culottes parisiens pendant la Révolution française, du « communalisme » de Babeuf, du socialisme et du communisme du mouvement ouvrier. Ce fut ce que l’on appela la « République sociale », dans la tradition républicaine et ouvrière de la France.

    En raccordant le combat ouvrier et la gauche politique, les responsables du socialisme et du communisme historiques ne sacrifièrent pas la classe. Ils comprirent que la multitude des catégories populaires dispersées ne pourrait pas devenir peuple au sens politique du terme (l’acteur central de la cité) sans que la politique raccorde une expérience sociale concrète, un combat pour la dignité et les institutions existantes. C’est par l’action politique et donc par un travail volontaire de subversion de la gauche, que les ouvriers français sont passés du « nous » au « tous », du repliement communautaire à la société tout entière.

    C’est sur la base de cette ambition large que le socialisme jaurésien, puis le communisme des années 1930-1940, disputèrent le magistère de la gauche aux formations réputées plus modérées. C’est sur cette base que le monde ouvrier put occuper une place majeure au sein du « bloc jacobin » qui souda toutes les majorités de gauche, de l’Affaire Dreyfus jusqu’au programme commun français des années 197013. Sans ce projet, le « nous » des catégories les plus populaires est soit voué à l’isolement et à l’inefficacité politique (le modèle américain), soit placé en position subalterne par des encadrements populistes qui annihilent les progrès possibles de l’émancipation populaire.

    Un tel projet doit bien sûr s’inscrire dans le temps long, il ne procédera sans doute pas des bouleversements brutaux encouragés par les guerres ; mais son horizon doit bien être l’alternative aux logiques dominantes de la concurrence et de la « gouvernance ». Or peut-il s’imposer aujourd’hui dans toute la société, dans tout le peuple ? Non, car le peuple est divisé et désorienté. Mais il est possible, dès maintenant, de créer un mouvement majoritaire en faveur d’une transformation globale, économique, sociale, culturelle, dans laquelle l’esprit de rupture ne serait plus minoré, comme il l’est depuis le début des années 1980.

    Polarité à gauche

    C’est là que l’on retrouve le dualisme de la gauche et de la droite. Encore faut-il convenir que les deux termes ne doivent pas désigner des entités immobiles, des sortes de tiroirs dans lesquels il suffirait de ranger les individus, les courants politiques et les partis. Définir la gauche et la droite par l’accumulation de leurs composantes ne sert à rien. Les mots, les images, les terrains de clivage, les enjeux historiques se déplacent en permanence. À la limite, ce ne sont pas nécessairement les vocabulaires de la droite et de la gauche qui expriment les antagonismes de tel lieu ou de tel moment historique. Ce qui compte n’est donc pas l’intitulé des étiquettes, mais le mouvement qui oppose les courants : chaque pôle n’est rien sans la polarité qui le relie aux autres.

    Renonçons, au moins au départ, à la logique classificatoire. Ne nous demandons pas par exemple combien il y a de gauches14. Ne cherchons pas à décréter qui est de gauche et qui ne l’est pas. Déterminons plutôt ce qui produit, tout à la fois, l’unité relative des gauches et leur hétérogénéité. À la métaphore des cases dans lesquelles sont sagement rangées les « familles », substituons celle des pôles magnétiques. Le pôle agrège des particules et, dans un champ de forces, ce qui compte est la capacité d’attraction de chacun des pôles. À partir du moment où la Révolution installe le politique comme un espace distinct de conflits, elle inscrit une logique de polarité dans l’ordre des comportements et des représentations. La gauche, ancrée dans l’idée non du progrès en général mais de la perfectibilité de l’espèce humaine, considère que l’égalité entre les hommes est le seul fondement légitime du lien social ; la droite, convaincue du contraire (homo hominis lupus [NDLR : l’homme est un loup pour l’homme]) fait de l’ordre et de l’autorité le socle intangible de toute société.

    Mais, en même temps que la Révolution installe la polarité centrale, elle produit une autre polarité à l’intérieur de chaque camp. À droite, elle ouvre un distinguo entre ceux qui se demandent s’il faut introduire de l’ordre dans l’espace nouveau ouvert par la Déclaration des droits et ceux qui estiment que l’ordre ne peut s’obtenir pleinement, s’il ne dérive pas de l’inégalité juridique des corps et de l’autorité de droit divin.

    Dans la gauche française, c’est une autre polarité qui se dessine dès 1789 et qui s’approfondit en se transformant dans les décennies suivantes. Dès le départ, tout dépend de la manière dont on conçoit le champ de l’égalité : doit-elle rester celle du droit ou devenir celle des conditions ? La majorité des membres de l’Assemblée constituante de 1789 (le noyau du futur libéralisme) penche pour la première hypothèse ; les « sociétés populaires » et clubs politiques créés à la même époque (bases du mouvement sans-culotte) penchent plutôt pour la seconde option. Plus tard, une fois acquis que la Révolution va « s’arrêter là où elle a commencé » (Bonaparte), la question se déplace substantiellement. La société bourgeoise nouvelle étant désormais indépassable, faut-il s’inscrire dans ses mécanismes (le jeu du marché et de l’État) pour en corriger les traits les plus négatifs ? En sens inverse, la société nouvelle (« capitaliste », dira-t-on au xixe siècle) étant par nature inégalitaire, ne faut-il pas, pour qui veut l’égalité des conditions, en envisager la transformation radicale, jusqu’à sa disparition s’il le faut ? Le souhaitable est- il impossible ? L’impossible l’est-il à tout jamais ? S’accommoder ou subvertir ? Le rapport global à l’ordre social dominant devient le pivot d’organisation du champ politique de la gauche.

    Les formes concrètes de la tension ont changé (Feuillants et Montagnards, Girondins et Jacobins, à l’époque de la Révolution de 1789, plus tard opportunistes et radicaux, radicaux et socialistes, socialistes et communistes, social-libéralisme et antilibéralisme…). La polarité, elle, a persisté. Les éléments distinctifs se sont déplacés, souveraineté, nation, droit de suffrage, laïcité, droit social, réforme et révolution, mais le principe de distinction est demeuré intact. À chaque moment historique se joue la force propulsive de chaque pôle, adaptation au « système » ou rupture avec lui. De façon volontiers pendulaire, sur des cycles de quelques années, douze ou quinze ans, l’esprit d’adaptation domine, ou celui de rupture. Mais c’est bien dans une polarité duale, à droite comme à gauche, que se répartissent les idéologies (mouvantes), les pratiques (évolutives) et les organisations (éphémères). La polarité de la droite et de la gauche fonde l’unité de la gauche (le principe égalité ou plutôt le principe d’égalité-liberté ou d’« égaliberté », comme le suggère Étienne Balibar). La polarité interne à la gauche construit sa diversité, qui ne se résume ni dans l’existence de « deux gauches » ni dans celle d’un nombre infini de « familles ».

    Ta panta reï, tout coule, disaient les philosophes grecs avec Héraclite. L’avantage de la métaphore des pôles est qu’elle exclut toute continuité simple. Le jeu des contraires se noue à travers une fluidité constante de ses formes, ce qui décourage toute vision statique de catégories fermées ou de « camps » intangibles. Aucune muraille de Chine ne sépare les gauches, quand bien même elles s’opposent vivement. Chaque stabilisation relative d’un pôle ou d’un sous-pôle est à terme remise en cause par de nouvelles différenciations, au fur et à mesure que le système global se transforme. Il n’en reste pas moins que les polarités essentielles se reproduisent, suffisamment pour demeurer des principes actifs de distinction et de classement des courants dans la longue durée.

    Au xxe siècle, dans toute l’Europe, la polarité fondamentale à gauche s’est fixée principalement – mais non exclusivement – sur la concurrence du communisme et du socialisme, l’un adossé au modèle social du soviétisme, l’autre à celui de l’État-providence. En France, il en est résulté l’intégration du socialisme dans les dispositifs institutionnels (1936-1959 et 1981-2012), l’expansion puis l’essoufflement du communisme de filiation bolchevique-stalinienne, la marginalisation des extrêmes gauches dans la diversité de leurs ancrages. Au total, les années 1970-1990 ont porté tout à la fois l’échec de l’État-providence et la disparition du soviétisme. Du strict point de vue formel, il y a un équivalent entre la crise de la vieille social-démocratie et celle de la souche bolchevique ; partant, on peut considérer qu’il y a un double épuisement d’une variante de la réforme sociale-démocrate et d’une forme historique de la révolution. Ce n’est pas pour autant que l’on peut conclure qu’il y a obsolescence du dilemme de la « réforme » et de la « révolution ». S’il y a obsolescence, peut-être la verra-t-on dans la tentation essentialiste du singulier : toute réforme n’est pas « la » réforme et toute rupture n’est pas « la » révolution. Mais le parti pris de rupture et celui d’accommodement restent actifs.

    Un pôle populaire et non populiste

    L’essentiel tient à ce que la polémique de l’égalité est cardinale quand fonctionne la polarité de la droite et de la gauche15. Accepter aujourd’hui la disparition du clivage politique originel présente donc deux inconvénients majeurs.

    C’est oublier tout d’abord que toute transformation, partielle ou radicale, repose sur des mouvements majoritaires. Une ambition transformatrice oblige à penser des majorités qui ne se fondent pas d’abord sur d’incertaines proximités sociales, mais sur des conceptions intégrées de la dynamique sociale. À vrai dire, il ne sert à rien de rassembler « le peuple » si ce n’est autour d’un projet qui met fin à son aliénation. De ce point de vue, le triptyque de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité est sans doute le seul qui permette de fonder en longue durée le mouvement populaire sur d’autres affects que la peur de l’autre, l’amertume de l’insécurité sociale et le ressentiment, ferment historique de toutes les droites extrêmes.

    C’est en cela que la polarité de la droite et de la gauche vaut la peine d’être travaillée. Et si elle est chancelante, rien n’est plus efficace que de la refonder, pour en faire un vecteur de mobilisation antisystème. On peut toujours rêver de gagner des majorités en contournant le clivage, ou en jouant à sa marge et donc au centre16 ; en réalité, c’est dans les noyaux de mobilisation, au cœur de la gauche et de la droite, que se décident les dynamiques électorales profondes.

    Ajoutons que nous sommes à un de ces moments où l’on nous explique, savamment ou plus grossièrement, que le temps de l’égalité est dépassé et que le temps est venu de l’identité17. Ce ne serait plus le partage qui serait la base de l’équilibre social, mais la protection des identités. « Être chez soi » serait le summum du bien-vivre et de la liberté. Nous ne devons pas accepter un seul instant ce paradigme : c’est l’inégalité galopante, couplée à l’exacerbation des discriminations, à l’anémie de la citoyenneté et à l’érosion des solidarités, qui est la cause de tous nos maux. C’est elle qu’il faut donc tendre à résorber.

    Mais si l’égalité doit rester au cœur des combats populaires, la gauche reste un opérateur majoritaire nécessaire ; une gauche transformée, rééquilibrée, refondée, totalement incompatible avec le social-libéralisme dominant. Une gauche, donc, qui doit aspirer à être populaire, critique, innovante, ce qui l’oblige à tourner franchement le dos à ce que le socialisme impose en France depuis plus de trois décennies, et pas seulement depuis la dérive vers la droite de la gestion Hollande-Valls.

    Au fond, plutôt que de contourner la question de la gauche en Europe mieux vaut prendre à bras le corps le problème historique majeur qui est le nôtre : nos sociétés se sont trop accoutumées à l’idée qu’une rupture historique avec l’ordre dominant n’était pas possible et que, quoi que l’on pense, l’horizon d’une social-démocratie recentrée et « social-libéralisée » était le seul envisageable. Quand le mouvement ouvrier, le soviétisme, le tiers- mondisme pesaient sur l’ensemble du champ social, l’esprit de « radicalité », « d’alternative » ou de « rupture » dominaient plus ou moins l’espace de la gauche.

    Plutôt que de se fixer l’objectif utopique de rassembler un « peuple tout entier » qui n’est qu’une abstraction, mieux vaut se fixer l’ambition de s’appuyer sur les attentes populaires et sur le mouvement critique existant pour redonner sens à des majorités populaires de gauche, centrées non sur le combat contre « l’élite », mais contre un « système » social qui produit la division entre exploités et exploiteurs, dominants et dominés, aliénateurs et aliénés, catégories populaires et élites.

    Dès lors s’affirme le lien nécessaire entre la constitution du « peuple » comme objet politique et la refondation radicale du clivage droite-gauche. Pour peu que chacun de ses termes soit reprécisé, la trilogie ancienne de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité peut redevenir un principe de rassemblement pour une majorité (pas pour la totalité) des classes populaires. Il n’est pas de politique populaire conséquente qui ne soit de gauche ; à l’inverse, je crains qu’il n’y ait pas de populisme qui ne soit de droite.

    La tentation d’un populisme de gauche n’est certes pas une abomination, elle a de solides arguments, mais elle peut devenir une impasse. Elle se veut combative, mais elle risque de préparer déjà les défaites futures. On ne dispute pas la nation à l’extrême droite : on ouvre la souveraineté populaire vers tous les espaces politiques sans distinction. On ne lui dispute pas l’identité collective, nationale ou autre : on plaide pour les libres identifications, pour le libre jeu des appartenances et pour la revalorisation massive de l’égalité, seule base durable du commun. On ne dispute pas le populisme à l’extrême droite : on délégitime son emprise en lui opposant la constitution d’un pôle populaire d’émancipation. C’est ce pôle, populaire et non populiste, c’est ce pôle de la dignité populaire qui doit concentrer tous nos efforts.


    Notes

    1. C’est le titre d’un livre publié en 1996 par Samuel Maréchal, alors responsable du groupement Jeunes du Front national.

    2. Mathilde Carton, « Podemos : la “machine de guerre électorale” fête son année d’existence », Les Inrocks, 17 janvier 2015.

    3. Tribune dans Le Monde du 12 juillet 1986, reprise dans Cornélius Castoriadis, Une société à la dérive, Paris, Seuil, 2005.

    4. Christophe Ventura, « Gauche captive », Contretemps, n° 24, 4e trimestre 2014.

    5. Le Parti radical, fondé dès 1901, était à l’époque un parti républicain de gauche. Il a participé au Front populaire en 1936. En 1972, il connaît une scission, son aile gauche rejoint les communistes et les socialistes signataires du programme commun et crée le Mouvement des radicaux de gauche. Ce qui reste du Parti radical fait aujourd’hui partie de la droite modérée.

    6. Sur ce point, voir par exemple Cevipof, « La gauche et la droite : les limites d’une identification politique », résultats du Baromètre Politique Français (2006-2007), 4e vague – Février 2007.

    7. Jean-Claude Michéa, Les Mystères de la gauche. De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu, Paris, Fayard, 2013.

    8. Isabelle Garo, « Au nom du peuple, Jean-Claude Michéa réécrit l’histoire », Contretemps, 26 janvier 2015.

    9. Comité invisible, À nos amis, Paris, La Fabrique, 2014.

    10. Pablo Iglesias, 22 novembre 2014.

    11. Jean-Luc Mélenchon, L’Ère du peuple, Paris, Fayard, 2014 (réédition 2016).

    12. Chantal Mouffe, On the political, Routledge, 2005 (traduction française, L’Illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016).

    13. Roger Martelli, « Les gauches, les classes populaires et les classes moyennes », dans Paul Bouffartigue (dir.), Le Retour des classes sociales. Inégalités, dominations, conflits, Paris, La Dispute, nouvelle édition, 2015.

    14. Par exemple, l’historien Jacques Julliard explique qu’il y a en France quatre familles de gauche, le libéralisme, le jacobinisme, le collectivisme, le libertarisme (Les Gauches françaises 1762-2012 : histoire, politique et imaginaire, Paris, Flammarion, 2012). L’extrême gauche trotskiste, elle, a l’habitude d’opposer les « deux gauches ».

    15. Norberto Bobbio, Droite et gauche, Paris, Seuil, 1996.

    16. En avril 2016, le ministre français de l’Économie, Emmanuel Macron, affirme ainsi : « La droite et gauche sont séparées par une ligne Maginot qui est devenue obsolète et le vrai clivage aujourd’hui est entre les progressistes et les conservateurs. »

    17. Roger Martelli, L’Identité, c’est la guerre, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2016.


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