• La gauche et le mouvement ouvrier en Europe, quelle histoire ? Du 19 au 21e siècle…

  • Auteur Serge Wolikow | 14 Aug 17 | Posted under: La gauche , Histoire
  • Au milieu de la deuxième décennie du xxie siècle la gauche en Europe est dans un tel état qu’elle semble arrivée au terme d’une histoire séculaire. Éclatée entre diverses composantes, elle paraît vouée à disparaître. Non seulement les observateurs mais aussi certains des responsables politiques gouvernementaux qui s’en réclament, tel le Premier ministre socialiste actuel Valls en France*, pronostiquent sa fin pour s’en féliciter avant de s’en inquiéter pour légitimer un éventuel leadership sur la gauche. Jusqu’où peut- on parler d’une situation européenne globale et d’une évolution générale, alors qu’existent, du point de vue même des forces qui se réclament de la gauche ou qui sont perçues comme en faisant partie, des disparités nationales considérables ? Quelle est la part d’originalité dans l’état actuel de la gauche alors que son histoire a connu en Europe de nombreuses péripéties depuis plus d’un siècle ? Mais en définitive de quoi parle-t-on ?

    Dans le débat politique, il n’est pas nouveau que l’on proclame que la crise de la gauche la renvoie définitivement dans le passé des sociétés industrielles. Tel a été, en particulier, le discours de la révolution conservatrice et du néolibéralisme depuis bientôt 40 ans. Plus nouvelle est la montée, au sein même des forces politiques de gauche, d’une inquiétude majeure sur leurs références et leurs repères. D’aucuns insistent sur la disparition des paradigmes politiques et sociaux fondateurs de la gauche, notamment celui du combat pour l’égalité, la prise en compte de la lutte des classes au profit de nouveaux clivages structurant les affrontements politiques qui opposeraient désormais conservateurs et progressistes, peuple et élite. La distinction souvent faite par ailleurs par les analystes entre gauche radicale et gauche de gouvernement pour rendre compte de l’évolution contrastée de la gauche à l’échelle de l’Europe décrit-elle une différenciation définitive et stabilisée ou seulement l’épisode d’une énième transformation de la gauche ?

    L’approche historique ne  peut  ignorer ces questions même si elle  ne  prétend pas  leur  apporter des  réponses définitives. Mais, grâce à elle, il convient de faire un détour pour mieux retrouver les interrogations actuelles. Il faut,  en premier lieu, revenir sur l’usage inégal de la terminologie de gauche dans le discours, l’action comme les affrontements politiques au sein des différents pays européens. Il convient également de voir comment s’est nouée ou pas une relation forte entre gauche et mouvement ouvrier, gauche et politique publique sociale. Il est impossible de ne pas aborder la longue histoire des divisions unions de la gauche comme celle de ses expériences gouvernementales et de ses mobilisations militantes.

    En 2016, évoquer la gauche en Europe c’est renvoyer à des réalités politiques différentes mais qui se réfèrent conjointement à un certain nombre de principes caractéristiques de courants et forces politiques qui associent liberté et égalité, démocratie politique et sociale, la solidarité internationale.

    Si la gauche apparaît aujourd’hui en difficulté majeure, c’est qu’elle a connu une embellie remarquable à la fin des années 1990, du moins en Europe occidentale, sinon dans quelques pays de l’Europe centrale. Au cours des années 2010, les reculs électoraux et la perte d’influence globale des partis sociaux-démocrates n’ont épargné aucun pays même si les modalités de l’affaiblissement ont divergé. Dans la plupart des pays, cet affaiblissement a profité aux forces politiques d’extrême droite mais il y a également eu émergence de nouvelles forces politiques critiques se situant à l’extrême gauche… Le pluriel apparaît nécessaire pour désigner et caractériser ces différentes forces dont l’alliance improbable laisse place le plus souvent à l’affrontement. Pour autant peut-on les distinguer seulement comme étant les unes du côté du gouvernement, les autres du côté de la contestation ?

    Dans ce panorama troublé mais marqué par un affaissement global des forces de gauche, la réflexion historique est instructive pour l’analyse de la situation présente. Elle implique une démarche rétrospective sur plus d’un siècle en considérant l’ensemble européen actuel même si les variations géopolitiques y ont durablement fragmenté les conditions de la vie politique.

    On proposera un schéma de réflexion centré sur le xxe siècle sans s’interdire des incursions sur le xixe siècle finissant et le xxie siècle commençant. La structuration et l’influence des forces politiques et sociales se réclamant de la gauche ont connu des fluctuations fortes, des cycles à travers les évolutions sociales et politiques qui ont transformé la carte géopolitique et sociale de l’Europe. De ce point de vue, lorsque l’analyse politique embrasse le continent européen sur une  longue période, une des difficultés conceptuelles principales est d’envisager l’imbrication entre persistances et transformation, entre spécificités et évolution communes.

    Dans le cadre de cet article, on essaiera d’apprécier comment la gauche en Europe a revêtu des visages différents et connu des périodes contrastées.

    S’il est un cliché qu’il faut combattre, c’est celui d’une évolution linéaire selon  un  schéma  où  elle aurait connu après  une difficile émergence, par exemple à la fin du xixe siècle, une première affirmation qui l’aurait amenée au cours de xxe siècle à se consolider avant d’entrer dans une phase de déclin avec le xxe siècle finissant. Bien sûr, une telle représentation simplificatrice fait l’impasse sur les moments de crise, voire de décomposition de la gauche au cours du xxe siècle, que ce soit au temps des conflits mondiaux ou face au fascisme et aux régimes contre- révolutionnaires. Il faut également raisonner en prenant en compte les recompositions et transformations internes aux forces politiques de gauche, la scission du mouvement ouvrier au lendemain de la Première Guerre mondiale, la division  géopolitique Est/Ouest après  1945, la crise puis l’écroulement du système soviétique. Ceci étant rappelé, on distinguera quelques grands moments permettant de proposer une mise en perspective des heurs et malheurs des forces politiques et sociales de gauche en introduisant les différenciations géographiques qui s’imposent tout au long de la période : avoir une approche européenne de la question implique la prise en considération de ces différences qui ont pu jouer et n’ont pas disparu. Cette histoire européenne est à distinguer d’une histoire mondiale souvent bien différente tant dans sa chronologie que dans ses composantes.

    On proposera donc une réflexion sur les origines françaises de la gauche, puis sur trois moments de son évolution au plan européen, dans ses relations avec le mouvement ouvrier. En premier lieu, on examinera l’entre-deux-guerres, le temps des crises, des scissions, des premières expériences gouvernementales mais  aussi des  échecs  et du  reflux ; ensuite la renaissance de la gauche en 1945, l’hégémonie de ses valeurs après la victoire sur le fascisme, dans une Europe détruite mais divisée comme la gauche elle-même mais désormais confrontée à la gestion gouvernementale dans la plupart des pays. Enfin, il faut envisager le derniers tiers du xxe siècle qui est pour les gauches en Europe celui de l’entrée dans une crise majeure selon un processus de décomposition, qui combine fluctuations électorales, décrochage sociologique et incertitudes. Cette ultime période, loin d’être achevée, s’étend jusqu’à la première décennie du xxie siècle.

    Les origines françaises de la gauche

    À la fin du xixe siècle, la France est le seul pays où l’existence de la gauche prend politiquement consistance. La référence à la gauche est plus ancienne puisqu’elle s’enracine dans l’histoire de la Révolution française. Les républicains, par-delà la Restauration monarchiste puis l’instauration du Second Empire bonapartiste, s’identifient à la gauche dont les radicaux deviennent l’aile marchante. Durant la dernière décennie du xixe siècle, la gauche politique s’affirme contre les tenants d’un État appuyé sur les grands corps et l’Église. L’Affaire Dreyfus est le terrain d’un clivage droite gauche qu’on ne retrouve pas à l’identique dans les autres pays européens même si la topologie des forces recoupe l’opposition droite/gauche. De fait, la référence à la gauche est tout autant liée à l’affrontement politique autour de la forme républicaine qu’à celui qui touche à la question sociale, c’est-à-dire la place du monde ouvrier, principalement des salariés de l’industrie, dans l’espace public et politique. Il y a ainsi deux forces qui se considèrent comme des républicains avancés, celles qui se réclament d’une république libérale, d’un côté, et d’une république sociale de l’autre. Elles se retrouvent contre les tentatives réactionnaires qui associent les nostalgiques de la monarchie et les tenants de nouvelles formes autoritaires de l’État. Cette convergence s’exprime, en France, au début du xxe siècle dans l’alliance dite du bloc des gauches, associant radicaux et socialistes mais elle est aussi exceptionnelle en Europe que l’est alors la république et le suffrage universel.

    Le mouvement ouvrier, avec ses organisations politiques et syndicales, est, dans la plupart des pays de l’Europe de l’Ouest et du Centre, la force qui se présente comme porteuse de la protestation mais aussi de l’espérance en une amélioration de la condition politique et des droits du monde ouvrier, concernant à la fois droits de suffrage et droits sociaux. Les revendications politiques proprement dites sur la forme de l’État, l’organisation des pouvoirs publics mais aussi sa dimension nationale sont prises en charge par des forces libérales, souvent liées à la bourgeoisie, qui s’en réclament d’ailleurs : il n’y a pas de vraie rencontre avec le mouvement ouvrier.

    Dans la plupart des pays de l’Europe du Nord, le lien organique entre partis et syndicats ouvriers centre l’action de classe du côté de la réforme sociale sans intervenir sur la question du changement politique global si ce n’est à propos de la question nationale.

    En Europe du Sud, le modèle français se retrouve en partie mais les courants démocratiques et libéraux face à l’Église, principal soutien de l’aristocratie, sont fortement dissociés du mouvement ouvrier naissant dont l’assise se situe dans les petites entreprises et l’atelier. Il se place, en se réclamant de l’anarchisme, largement à la périphérie de l’espace politique.

    L’entre-deux-guerres

    Cette diversité qui puise dans l’histoire européenne avec son développement économique et social inégal et ce qu’on a pu appeler la persistance politique de l’Ancien régime n’est pas effacée par la Première Guerre mondiale. Cependant les bouleversements induits en Europe par la guerre, de 1914 à 1920, modifient largement les conditions des affrontements politiques à l’échelle du continent. L’écroulement des empires, l’émergence des États nationaux, l’irruption des masses ouvrières et paysannes dans l’espace politique, l’impact de la révolution russe, transforment et élargissent la politisation. Dans la plupart des nouveaux États européens, question nationale, question institutionnelle et question sociale sont à l’ordre du jour et imbriquées. Après le temps de l’effervescence révolutionnaire du début des années 1920, la stabilisation conservatrice l’emporte et les réformes sociales esquissées pour faire barrage aux mobilisations populaires des années 1919-1920 restent limitées ou vidées de leur contenu.

    Premières scissions

    Pour autant, le paysage politique est modifié dans la plupart des pays européens avec l’émergence de forces politiques qui se réclament du mouvement ouvrier et de la démocratie sociale. S’amorcent conjointement des clivages qui, à l’échelle du continent, distinguent ceux qui en tiennent pour les thèses gradualistes et ceux qui affirment leurs convictions révolutionnaires. La division entre communistes et socialistes, dès les débuts des années 1920, restructure le mouvement ouvrier sans qu’il y ait véritablement généralisation européenne du modèle de la gauche qui reste encore à cette époque une particularité principalement française. Cette décennie correspond à une période globale d’affaiblissement du mouvement ouvrier, après l’éphémère poussée révolutionnaire de 1918-1920.

    Premières expériences gouvernementales de la social-démocratie

    Cependant l’influence politique de la social-démocratie s’affirme dans les pays du nord de l’Europe. L’expérience gouvernementale après l’épisode de la première guerre mondiale se développe dans quelques pays : en Grande-Bretagne, en Suède et en Allemagne, les partis qui constituent les piliers de l’Internationale ouvrière socialiste, difficilement reconstruite après la crise du socialisme européen consécutif à la guerre, s’engagent dans la participation gouvernementale, souvent en s’alliant à des partis libéraux, pour mettre en œuvre une politique de réformes sociales limitées mais répondant à des revendications du mouvement syndical. Ces expériences sont l’occasion pour ces partis de prendre leurs distances avec le marxisme ou d’affirmer leur hostilité à l’égard de la lutte des classes. C’est le cas, dès l’origine, du travaillisme anglais, mais aussi de la social-démocratie allemande qui se proclame en faveur du capitalisme organisé, ou de la social-démocratie belge qui affirme la nécessité d’aller au-delà du marxisme. Ces avancées réformistes sont frappées de plein fouet par la crise économique face à laquelle ces partis et ces syndicats sont pris de court mais refusent toute inflexion de leurs orientations. Ils restent hostiles à toute réconciliation avec le courant communiste qui les critique avec vigueur.

    Celui-ci globalement très minoritaire dans le mouvement ouvrier de l’Europe de l’Ouest et du Nord, à l’exception de la France et de la Tchécoslovaquie, est, d’autre part, réduit à la clandestinité dans nombre de pays de l’Europe Centrale et du Sud. Dénonçant de longue date la trahison par la social-démocratie des idéaux révolutionnaires, il les réaffirme en s’appuyant sur l’URSS comme modèle en espérant une radicalisation révolutionnaire induite par la crise économique.

    Antifascisme, avancées et échecs

    Après avoir interprété le fascisme comme un signe de la décomposition de la démocratie bourgeoise ouvrant la voie à la révolution, l’arrivée des nazis au pouvoir bouscule ce schéma. Le mouvement communiste s’engage  dans une stratégie antifasciste de défense de la démocratie politique en se tournant vers les autres forces du mouvement ouvrier, les socialistes, mais aussi les partis libéraux.

    L’orientation de Front populaire est importante dans l’histoire de la gauche en Europe dans la mesure où elle légitime la définition et la mise en œuvre d’un projet de réformes politiques et sociales, explicitement destiné à faire barrage aux forces de la droite réactionnaire parlementaire alliée aux projets fascistes d’instauration de régimes autoritaires au nom du nationalisme et de la perspective de guerre. Si la France est l’épicentre de cet antifascisme, il s’élargit à d’autres pays, l’Espagne en premier lieu, mais aussi à certains pays où les forces démocratiques sont réduites à l’illégalité, comme l’Italie. Même si les alliances de front populaire ne se réalisent finalement que dans un nombre limité de pays européens, elles inaugurent des rapprochements politiques interclassistes qui confèrent au monde ouvrier une place politique nouvelle, en particulier en France où la réunification syndicale et les mouvements grévistes de masse viennent appuyer la victoire électorale obtenue grâce aux désistements réciproques des différents partis alliés dans le Front populaire. Cette activité politique, associant manifestation, mobilisation électorale et mouvement social, constitue le creuset d’une pratique nouvelle qui irrigue ensuite l’Europe à travers notamment la participation des réfugiés et des immigrés aux luttes politiques et sociales en France.

    L’engagement antifasciste pour défendre l’Espagne républicaine contribue également à diffuser des idéaux communs et une pratique de combat qui forgent des expériences et des savoirs militants que s’approprient les milieux populaires, ouvriers surtout, certains intellectuels salariés aussi.

    Le mouvement communiste progresse en influence et en audience en France et en Espagne, mais il progresse peu dans les autres pays européens. Dans l’immédiat, le bilan tant du Front populaire en France que de l’antifascisme à l’échelle de l’Europe se révèle limité. Les espoirs d’unité entre les deux Internationales ouvrières, socialiste et communiste, tournent court. Les travaillistes anglais comme les sociaux-démocrates scandinaves marquent  leur  hostilité et  leur  défiance envers une coopération internationale antifasciste, malgré les agressions italiennes, allemandes et japonaises. Les divisions entre les forces antifascistes sont réactivées par les difficultés rencontrées pour mettre en œuvre  une politique novatrice dans le domaine social mais très limitée au niveau des mesures économiques. Les divisions internes au sein des partis socialistes, la montée des répressions de masse et des grands procès en URSS, le manque de soutien apporté à la république espagnole, lâchée par les gouvernements de l’Europe de l’Ouest et du Nord, provoquent de nombreux déchirements et une véritable désillusion parmi les forces de l’antifascisme. En 1939, elles sont au plus bas, divisées et affaiblies bientôt par la répression qui les frappe à l’occasion du déclenchement de la guerre. Incapables de faire front, elles disparaissent corps et bien — c’est le cas de l’Internationale socialiste — ou passent dans la clandestinité — c’est le cas du mouvement communiste. En somme, en dépit de l’émergence puis de la mobilisation antifasciste, les forces du mouvement ouvrier et de la gauche sont particulièrement fragilisées et apparaissent incapables de peser sur la destinée des pays entraînés dans la guerre.

    Renaissance de la gauche en 1945

    Cinq ans plus tard, avec la victoire sur le nazisme, la situation politique est marquée par un retour des forces de gauche au premier plan de la vie politique dans de nombreux pays européens. Les unes et les autres s’inscrivent sous des formes différentes dans  une  même perspective associant démocratie politique et démocratie sociale qui apparaissaient indissociables depuis la mise en œuvre du combat des Nations unies contre les puissances fascistes. Les idées de gauche confortées par l’engagement double de la puissance économique des États-Unis et de la puissance militaire de l’URSS connaissent une expansion sans précédent sur le continent européen. Elles gagnent en influence à travers les programmes des forces sociales et politiques impliquées dans le combat contre le fascisme. Pourtant, dans une Europe dévastée et affectée inégalement par la guerre, dans un territoire partagé entre les vainqueurs, les principes communs proclamés lors de la création de l’ONU au printemps 1945 sont loin de s’appliquer uniformément.

    Les organisations de gauche elles-mêmes connaissent des sorts divers selon les régions d’Europe, leur influence et leur capacité d’action ne dépendant pas seulement de leur  ancrage local mais également du rapport des forces géopolitique en Europe entre les forces soviétiques et les forces dites occidentales c’est-à-dire américaines. Partout les séquelles de la guerre sont très présentes à travers notamment la trace sanglante des régimes fascistes qui ont écrasé les courants de gauche. Dans la plupart des pays, la reconstitution des organisations de gauche s’opère en interrelation avec le contexte international de façon directe ou pas. Dans la péninsule ibérique, ces organisations restent soumises à la répression et ne peuvent avoir de vie légale. En Grèce, l’action résistante du parti communiste est criminalisée à l’instigation des forces britanniques puis américaines qui affirment leur emprise sur la zone sud de l’Europe jusqu’à la Turquie.

    Dans la zone d’occupation et d’influence soviétique, la cohabitation des forces de gauche est de courte durée. Les alliances antifascistes conclues dans la période clandestine de la lutte sont rapidement transformées au profit des partis communistes qui, sauf les deux exceptions notables de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie, acquièrent une position dominante en s’appuyant sur la puissance soviétique dont l’intervention façonne progressivement un pouvoir politique où les partis communistes à partir de 1947 tiennent un rôle hégémonique dans un cadre institutionnel qui, de fait, liquide le pluripartisme et la démocratie politique. En dépit d’une réelle mobilisation sociale autour de la reconstruction et de la promotion des milieux populaires, la gauche communiste complétée par des syndicats dont l’autonomie a disparu va contribuer dans ces pays à dissocier la référence de gauche et les libertés politiques en l’accolant systématiquement à l’efficacité de l’État et des organismes publics.

    Cette présence de la gauche politique et syndicale dans les rouages de l’État se retrouve également dans les pays de l’Ouest et du Nord de l’Europe mais dans des conditions politiques différentes. Le mouvement ouvrier tient désormais une place importante dans le dispositif politique qu’il marque de son empreinte. Sans doute les formes politiques divergent, de la Scandinavie à l’Italie en passant par la Grande-Bretagne, l’Allemagne de l’Ouest ou la Belgique.

    Dans  les anciens pays dominés par  le fascisme  le mouvement ouvrier retrouve un rôle politique par le biais de la résistance puis de la constitution démocratique. En Italie, c’est le parti communiste et la CGIL qui prolongent le combat antifasciste. De même qu’en Allemagne de l’Ouest, c’est un parti lié à l’Église catholique, la démocratie chrétienne, qui prend en charge la démocratie politique en combattant l’influence du mouvement ouvrier et ses objectifs de redistribution des pouvoirs économiques et sociaux. De ce point de vue, en Allemagne de l’Ouest, la reconstitution de la social-démocratie associant parti et syndicat se réalise non sans difficulté du fait des séquelles profondes laissées par le nazisme jusque dans le monde du travail et, d’autre part, de la division de l’Allemagne qui sert à discréditer les idéaux de gauche du fait de la dénonciation de la situation en Allemagne de l’Est. La social-démocratie allemande en position subalterne s’engage alors dans un processus visant à regagner la confiance du monde ouvrier par un programme centré sur l’augmentation des droits dans l’entreprise et une politique salariale impliquant une redistribution de profits.

    En France comme en Grande-Bretagne, le mouvement ouvrier et ses représentants politiques ont  une  audience politique majoritaire qui dépasse les rangs sociologiques du seul monde ouvrier. Malgré les différences dans le dispositif des forces politiques et syndicales, ici un puissant ensemble social-démocrate, là un mouvement ouvrier où le parti communiste domine avec une gauche divisée mais unie sur un programme de gouvernement, des réformes économiques et sociales ont lieu, donnant corps à l’idée d’un État social venant étayer la démocratie politique restaurée ou consolidée.

    Ce que les conservateurs et les tenants du néolibéralisme vont dénoncer comme l’État-providence se maintient en dépit et, d’une certaine façon, à cause du climat de guerre froide en Europe. La régulation publique de l’économie, du système financier notamment, les nationalisations des grands services publics ou entreprises, les développements du paritarisme accompagnent la croissance de l’économie Ouest  européenne, permettent aux États occidentaux de relever le défi lancé par l’URSS et les « démocraties populaires ». Ils sont par ailleurs fragilisés par les crises qui accompagnent l’écroulement des empires coloniaux de Grande-Bretagne, de Belgique et de France (des années 1947 à 1962).

    Progression de la social-démocratie et affaiblissement du mouvement ouvrier

    Après l’unité antifasciste qui n’a duré que quelques années, l’hégémonie culturelle et sociale  des  forces  de  gauche commence à se fissurer.  Dans les pays du Nord-Ouest européen, l’influence du mouvement communiste baisse rapidement, après l’embellie des années de l’immédiat après-guerre. Le parti social-démocrate et le mouvement syndical associé sont désormais la seule force qui compte, au gouvernement ou dans l’opposition, face aux conservateurs. L’Internationale socialiste, difficilement reconstituée en 1947-1949 à l’instigation des travaillistes anglais, affirme sa volonté, à la fin des années 1950, de soutenir le renforcement des partis socialistes contre le communisme de l’Europe de l’Est, et en Europe du Sud. La social-démocratie allemande qui y retrouve un rôle actif va renouer avec le projet idéologique de l’abandon du marxisme au profit d’une nouvelle conception du capitalisme organisé et régulé. En France comme en Italie, les partis communistes, avec leur lien avec les principales centrales syndicales, représentent la force principale du mouvement ouvrier et de la gauche mais leur capacité politique est entravée par leur isolement même si leur puissance freine la remise en cause des conquêtes sociales de l’après-guerre.

    La division des organisations ouvrières, la capacité des partis de droite au pouvoir comme la démocratie chrétienne ou le gaullisme poussent les uns et les autres à rechercher des alliances au prix de compromis programmatiques qui abandonnent l’échéance révolutionnaire au profit d’une démocratisation politique et sociale renforcée. Lorsqu’à la fin des années 1960 les premiers essoufflements économiques et sociaux se combinent avec la montée de nouvelles aspirations du monde salarié des entreprises et des universités, les forces de gauche sont à la fois partie prenante et prises de court par des mouvements de masse dont la complexité et la diversité sont inhabituelles. Si les années 1968 ouvrent une décennie plutôt favorable à la progression électorale des forces de gauche qui dans de nombreux pays européens renforcent leurs positions institutionnelles, elles ne s’accompagnent pas d’un renouvellement doctrinal majeur au moment où les forces de droite commencent à se regrouper derrière la pensée du néolibéralisme qui appelle à la destruction des réformes effectuées après la victoire sur le fascisme.

    Les transformations politiques et sociales en Europe et dans le monde facilitent cette évolution paradoxale. En fait, de nouvelles conditions politiques générales viennent modifier la place du mouvement ouvrier et des forces de gauche en Europe. La crise des dictatures de l’Europe du Sud, du Portugal à la Grèce en passant par l’Espagne, redonne aux forces de gauche en Europe un horizon commun. L’instauration des régimes démocratiques dans ces pays implique à des titres divers ces forces qui vont rapidement se présenter comme les principaux acteurs d’une prochaine intégration européenne présentée comme la solution politique la plus favorable, dissuadant ainsi les luttes en faveur d’une profonde transformation démocratique des institutions et de la société. Conjointement la crise économique et sociale puis politique qui affecte les pays de l’Est européen en relation avec les difficultés internes de l’URSS, renforce le projet de l’Union européenne où social-démocratie et démocratie chrétienne se retrouvent.

    Lorsqu’à la fin de la décennie 1980 le système politique des démocraties populaires se décompose, la gauche sociale-démocrate semble sortir victorieuse de cet épisode historique majeur. La progression électorale des partis socialistes dans l’Europe du Sud, l’augmentation du nombre des partis socialistes adhérents à l’Internationale socialiste qui n’a cessé de grandir au cours des années 1980-1990 et, dans l’Europe de l’Est, le score honorable d’anciens partis communistes ralliés à l’Internationale socialiste laissent présager une nouvelle progression de l’influence socialiste à l’échelle européenne consacrée par de nombreuses victoires électorales nationales et une entrée massive au Parlement européen, alors que l’influence communiste a reculé fortement dans les pays de l’Europe du Sud.

    Des évolutions en profondeur contribuent à miner l’ancrage ouvrier des forces politiques de gauche même quand elles s’en réclament. L’affaiblissement des positions du mouvement syndical coïncide avec des mesures néolibérales qui vont favoriser et accélérer la désindustrialisation et le développement du capitalisme financier.

    En Grande-Bretagne, le mouvement commence par un affrontement avec le mouvement syndical. Au sein du Parti travailliste, la ligne qui s’accommode de  l’évolution libérale favorable  à la mise  en  cause des politiques publiques triomphe et renforce le désarroi à gauche, notamment dans les milieux populaires.

    En France, de manière décalée mais analogue, l’arrivée de la gauche au pouvoir et l’instauration d’une politique économique et sociale publique fondée sur la modernisation de l’appareil de production et des nationalisations est bien vite battue en brèche par un abandon du programme initial et un laisser-faire à l’égard de la désindustrialisation qui entraîne une incompréhension profonde dans le mouvement ouvrier. L’affaiblissement d’un syndicalisme ouvrier désorienté et divisé contribue à l’émergence de mouvements sociaux qui parfois s’organisent en marge ; ce sont les coordinations dont le développement prend de l’ampleur durant les années 1985-1995.

    Dans de nombreux pays européens du Sud ou de l’Est, l’injection de capitaux et les bouleversements induits par la mondialisation commerciale et financière amènent dans un premier temps des revenus nouveaux en même temps qu’ils déstructurent les activités anciennes et fragilisent les organisations syndicales.

    Au tournant des années 1990, l’avenir politique de la social-démocratie européenne semble consolidé notamment grâce à la double extension de son influence à l’Est et au Sud de l’Europe même si de premiers signes de difficultés apparaissent dans le dispositif social-démocrate. Avec l’appui de l’Internationale socialiste, la concurrence communiste disparue, les partis socialistes se sentent dégagés de toute menace sur leur gauche et partent à la conquête de majorité qu’ils disputent à la droite libérale. Leurs gains électoraux, avec des variations selon les pays, s’amplifient tout au long de la décennie. Pour autant de premiers signes de fracture se précisent dans les relations avec le mouvement syndical et au sein des forces de gauche.

    Émergence d’une gauche radicale

    Globalement, du tournant des années 1985-1995 au milieu des années 2000, les liens entre mouvement syndical et partis sociaux-démocrates se distendent. Avec la vague de désindustrialisations, de privatisations dans le secteur public, une partie importante du mouvement ouvrier prend ses distances avec des partis socialistes qui acceptent tout ou partie du démantèlement de l’État social et de ses politiques publiques mises en place depuis 1945. Ces partis socialistes développent une doctrine d’accommodation sinon d’acceptation à l’égard de la financiarisation et de la marchandisation.

    Mais depuis le milieu des années 1990, des forces politiques contestent à gauche cette évolution et proposent non seulement de résister mais aussi de mettre en œuvre des solutions politiques permettant un autre développement politique et social. La réaction à la globalisation et à la financiarisation du capitalisme en Europe s’inscrit dans un mouvement international, celui des forums altermondialistes. L’émergence de ce qui va être bientôt désigné comme la gauche radicale s’effectue avec des processus différents selon les pays. Tous rassemblent des cadres militants politiques et syndicaux en rupture avec les organisations sociales-démocrates mais aussi avec des organisations communistes. Ces mouvements ou partis de la gauche radicale, dont l’audience grandit au tournant des années 2000, traduisent la protestation et l’insatisfaction induites par la dérive de la plupart des partis socialistes qui, arrivés en grand nombre aux affaires, mettent en œuvre une politique dontleslignesdirectricesmarquentune soumissioneffectiveauxattentesdesmilieuxéconomiquesdirigeants.

    Cette évolution a une dimension internationale, mondiale et européenne qui s’exprime dans la mobilisation des forums sociaux de Porto Alegre, de Florence ou de Paris et Londres. La critique de la globalisation financière capitaliste et le déséquilibre Nord/Sud ne sont pas exempts de contradictions entre organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, partis et syndicats, et mobilisations qui se réclament des nouveaux mouvements sociaux. Du Nord au Sud de l’Europe, les gauches radicales s’efforcent de se structurer face aux partis et organisations qui affirment poursuivre la social-démocratie.

    La création du Parti de la gauche européenne en 2004 et la mobilisation lors du référendum de 2005 en France et aux Pays-Bas sur les institutions européennes témoignent d’une réelle capacité des gauches radicales à sortir de la marginalité politique.

    Pour autant, la crise financière puis la récession économique qui balaye l’Europe après 2008 accélèrent la désagrégation de la gauche selon un processus marqué par un affaissement majeur des partis et organisations sociaux-démocrates qui reculent dans tous les pays européens et perdent leurs positions gouvernementales comme leur majorité dans les institutions européennes. Si des forces conservatrices et libérales progressent, ce sont surtout les partis d’extrême droite qui profitent de la désaffection des électorats à l’égard de la gauche gouvernementale. Les gauches radicales connaissent des progressions très variables et globalement faibles alors même que les politiques publiques d’austérité continuent avec des niveaux de chômage très élevé. Les élections européennes de 2014 attestent la faible attractivité de la gauche dans son ensemble, confirmant une géographie politique. En Europe de l’Est, les forces politiques exaltent les prétendues identités nationales. En Europe du Nord et de l’Ouest, s’affirment des courants d’extrême droite associant xénophobie et démagogie sociale. Ici ou là, dans le Sud européen, les courants politiques de la gauche radicale réussissent davantage à conserver l’audience des milieux populaires.

    Dans cette  situation difficile,  l’avenir  de la gauche européenne, comme à d’autres moments de son histoire, est incertain. Divisée, affaiblie, sa reconstruction passe par une capacité à se faire le porte-parole des couches populaires appauvries et précarisées mais aussi à présenter des propositions en faveur d’un nouveau développement économique et démocratique. Cela impose également la nécessité de penser et formuler ce qu’est le renouveau des alliances, des pratiques de l’action politique mais aussi de l’internationalisme.

    La situation de la gauche en Europe est inséparable de la mobilisation du mouvement ouvrier et du monde du travail. De ce point de vue, il n’y a sans doute pas de véritable rebond possible sans cette implication, ce qui suppose des modes d’association à imaginer et développer.

    * Ce texte a été écrit avant la démission de Manuel Valls du poste de Premier ministre en décembre 2016.


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