• Une alternative de gauche : à la recherche du sujet historique

  • Auteur Ludmilla Bulavka-Buzgalina | 14 Aug 17 | Posted under: Culture et arts , La Gauche , Histoire
  • La globalisation nous touche de plus en plus fortement et profondément, tout en nous ouvrant de nouvelles formes de civilisation internet en réseau et en nous entraînant dans ses antagonismes insolubles (du moins dans le cadre de ce type de globalisation).

    Les récents événements le confirment avec une évidence croissante, montrant à quel point est devenu significatif aujourd’hui pour les communautés occidentales et russes non pas le problème de la modernisation – qui n’est déjà plus d’actualité – mais celui de la révision des fondements mêmes de leur développement futur. Ces fondements devraient trouver leur source dans l’affirmation de l’idée que l’homme est le sujet du développement socio-historique et culturel de la société – une idée de gauche. Cela n’est possible que si l’individu transforme de façon créative les rapports sociaux au sein desquels il existe.

    Cette idée de Marx : « dans l’activité révolutionnaire, se changer soi- même et changer ces conditions coïncide »1 fut par la suite développée par les marxistes de premier plan de Russie (Gueorgui Plekhanov, Vladimir Ilitch Lénine) et d’Europe. Erich Fromm l’exprime parfaitement : « Marx avait bien vu qu’aucune force politique ne peut engendrer quoi que ce soit de fondamentalement neuf, si cette nouveauté n’a pas mûri dans les tréfonds du développement social et politique de la société concernée. »2

    Voilà pourquoi c’est précisément dans les fondements de l’idée de l’homme comme sujet des transformations sociales que l’on peut et l’on doit chercher une alternative à une existence dans laquelle l’individu moderne ne se voit accorder que le rôle d’une fonction (de capital et de marché, de technologies bureaucratiques et politiques, de fétichisme des règles et de culture de masse).

    L’obligation de réformer en profondeur le système social en Occident et en Russie est intrinsèquement liée à la quête d’un nouveau vecteur de perspective historique. Comment formuler et résoudre cette question aujourd’hui ?

    L’absence d’alternative engendre une dialectique rétrograde

    Il y a près de cent ans, en 1917, les bolcheviks, en annonçant une alternative socialiste à la fin de la Première Guerre mondiale, ont lancé à l’impérialisme mondial un défi révolutionnaire, un défi de progrès. Dans la Russie postsoviétique de 1991, c’est l’inverse qui a eu lieu. Le vecteur choisi n’était pas seulement libéral, porteur de régression.

    Le refus de chercher une alternative au capitalisme néolibéral ainsi qu’à la bureaucratie soviétique a eu pour conséquence qu’après sa sortie de l’URSS « le développement » du système soviétique s’est fait selon une logique rétrograde (d’inversion). Ce mouvement rétrograde a entraîné d’une part l’effondrement de tout le potentiel de développement réel, d’autre part le renforcement des vieilles formes d’aliénation (soviétiques) et l’apparition de nouvelles, capitalistes et mutantes. Nous en avons vu et en voyons constamment des exemples. Les idéologues du libéralisme russe assuraient que seul le marché pouvait être une alternative à la bureaucratie soviétique, mais les « réformes de marché » ont créé une bureaucratie corrompue synthétisant les pires caractéristiques des systèmes capitaliste et soviétique.

    Les contradictions de l’URSS qui nécessitaient une solution n’ont pas été résolues, tandis que son potentiel positif (éducatif, social, culturel) était mis à bas. C’est là l’essence de ce que j’appelle la dialectique rétrograde qui entraîne l’effondrement d’un système et non son développement. La transformation de la culture russe en industrie marchande, produisant diverses formes d’aliénation, produit par essence un monde de simulacres, c’est-à-dire d’objets, de relations, de valeurs fictives et au final d’un simulacre de l’humain. Ainsi la culture, en étant transformée en espace marchand total, a cessé d’être une alternative au monde de l’aliénation. En conséquence, « la réalité sociale de tel ou tel objet culturel se mesure aujourd’hui principalement selon le fait qu’il est recherché en tant que marchandise, dont la valeur est établie en fonction de son coût marchand et non de sa valeur d’usage. Le marché contemporain a donc apporté une forme fictive de consommation dans laquelle c’est avant tout le prix de l’échange qui compte et non l’utilité du produit. En d’autres termes, le prestige du produit (son label qui indique la marque marchande) devient plus important que son apport au consommateur. »3

    Cette « convergence négative » est l’essence de la dialectique régressive résultant de la soumission des anciens pays socialistes aux processus de globalisation capitaliste. Dans ce qui suit nous nous intéresserons aux leçons à tirer des dernières décennies pour élaborer une alternative socioculturelle de gauche.

    De l’URSS à la Russie : 6 leçons concernant la dégradation du potentiel culturel du pays

    Le capitalisme régressif en Russie assèche tout ce qui était resté vivant dans l’industrie, les sciences et la culture. Ce phénomène frappe durement tout le monde, mais en particulier la gauche. La raison est simple : l’absorption du potentiel culturel de Russie dans le cadre des « réformes » libérales a détruit les possibilités d’un projet culturel alternatif de gauche. Parce que le déroulement de ce processus, autant que les leçons à en tirer, est essentiel pour l’avenir, nous en soulignons ci- après les points fondamentaux.

    Premièrement. Dans le processus de « réformes », l’intérêt public a été réellement supplanté par la domination de l’intérêt privé dont la mise en œuvre est devenue le message principal de toutes les institutions socio- économiques importantes : le marché, l’État, les partis politiques et même l’Église.

    En 25 ans de « réformes », aucun mot d’ordre n’indiquait un programme. Ce n’est pas un hasard : il n’était pas simple, voire impossible, de présenter décemment et de manière convaincante l’enrichissement privé à tout prix comme porteur de progrès social et d’avantages pour le collectif et pour l’individu, notamment dans un pays où les idéaux sociaux et la culture ont toujours méprisé l’enrichissement et l’accumulation.

    Deuxièmement. Une modification qualitative des fondements déterminant le développement du système a eu lieu au cours des années de réformes : alors que le principe de transformation de la réalité (« Nous construirons un nouveau monde ! ») était à la base du système soviétique, le pivot du système russe actuel est la relation d’achat et de vente d’un marché absolu (« Tout est à vendre ! »).

    L’effondrement de l’URSS représente pour la majorité de ses citoyens une catastrophe historique et une tragédie personnelle, mais aussi l’ouverture aux possibilités de consommation de la civilisation occidentale qui sont devenues leur raison de vivre. Au fur et à mesure que le contenu culturel intellectuel était vidé de son activité vivante, l’esprit de consommation s’en trouvait renforcé. Et comme le marché renouvelle en permanence les biens qu’il propose, les possibilités de consommer deviennent inépuisables (pour ceux qui en ont les moyens) et donnent l’impression d’un renouvellement continu, générant ce qu’Hegel nommait « le mauvais infini » comme simulacre de développement.

    Cen’estpasunhasard :lemarchémoderneestleproduitdel’hégémonie du capital. En prenant appui sur les technologies de l’information et les moyens modernes de communication, sur le développement des médias de masse, etc., il devient une sorte de totalité qui pénètre dans toutes les sphères de la vie de l’homme et de la société. Pour finir, l’être humain vit aujourd’hui dans un marché totalitaire où l’on trouve l’hégémonie de l’intérêt privé, affirmant des rapports marchands dans la culture, dans l’art, et même dans les relations interpersonnelles.

    Aujourd’hui, l’espace d’achat et de vente dans lequel l’histoire est privée de mouvement et la culture de relations vivantes est devenu le lieu de vie dominant de l’individu postsoviétique. C’est ce destin marchand qu’on nous propose comme l’idéal de la civilisation occidentale moderne. Mais la course au bonheur dans ces conditions n’est qu’un simulacre de mouvement vide de sens.

    Troisièmement. Le refus de la subjectivité : de « l’homme nouveau » au petit-bourgeois. « L’homme nouveau » est avant tout un homme qui dépasse les frontières de l’ancien monde (le monde de l’aliénation sociale). Il est le sujet de transformation du monde qui l’entoure en proposant une solution concrète aux contradictions liées à la domination des différentes formes d’aliénation. Il n’est pas un « surhomme ». L’homme nouveau est le sujet qui crée l’histoire et la culture, et son activité consiste par essence à créer de nouveaux rapports sociaux. Au contraire, le surhomme affirme sa force, non pas dans une pratique créatrice, mais dans un système de rapports de force par l’instauration de sa domination sur les masses. Même le pouvoir absolu sur les masses ne parvient pas à faire du surhomme un sujet d’histoire et de culture. Étranger à l’action créative et transformatrice, il est intrinsèquement condamné à ne pas être un sujet.

    Autre différence : si l’homme nouveau est la forme concrète et universelle de l’individu révolutionnaire, le surhomme est la quintessence des masses conformistes et petites-bourgeoises sur lesquelles il affirme son pouvoir.

    L’essence de l’homme nouveau (derrière lequel se trouve toujours un individu concret) vient du fait que son action a toujours eu pour objectif premier de pointer les contradictions sociales de la réalité [soviétique] afin de trouver une solution concrète. Et il a dû le faire dans des conditions de lutte permanente non seulement avec des ennemis internes et externes, mais avec les petits-bourgeois de la (contre-) révolution et avec la bureaucratie soviétique. Et malgré cela, l’homme nouveau a su mener la révolution culturelle des années 1920 ; mettre en œuvre l’industrialisation des années 1930 ; vaincre le fascisme mondial en 1945 ; envoyer le premier homme dans l’espace en 1961 et créer une nouvelle culture mondiale, la culture soviétique, tout au long des décennies d’existence de l’URSS.

    Cela ne veut pas dire pour autant que l’homme nouveau était un idéal incarné. En révélant tel ou tel phénomène d’aliénation, il mettait aussi à nu ses propres contradictions – qu’il lui fallait résoudre. Il ne portait pas seulement les contradictions de son époque ; il exprimait aussi les contradictions qu’il a lui-même créées. Il en a payé le prix fort.

    À l’opposé de cette activité vivante, le rejet du principe de subjectivité est le rejet de l’idée que l’homme est le créateur de l’histoire et de la culture. C’est ce qui transforme objectivement l’individu en petit- bourgeois philistin, pour lequel l’espace du marché devient organique.

    Ceux qui tentent de trouver « des alternatives » au capitalisme néolibéral mondial sans sortir du cadre de ce monde d’aliénation, tombent souvent dans le piège du conservatisme, du fondamentalisme et même du fascisme.

    Quatrièmement. L’élimination de l’être humain en tant que personne. Le système moderne d’aliénation ne propose à l’individu qu’un rôle de fonction. Ce dernier est condamné à n’exister principalement qu’anonymement. Il n’existe pas comme individu, mais comme simple porteur de tel ou tel signe abstrait : par exemple, toute une série de numéros différents (cartes bancaires, de crédit, d’assurance, etc.) qu’on lui attribue, ou alors un pseudonyme pour exister virtuellement sur internet.

    Au xixe siècle, le libéralisme naissant a affirmé ses positions et ses idéaux, soulevant dans la littérature russe la question de la tragédie de « l’homme de trop »4. Deux cents ans plus tard, le libéralisme-zombie russe l’exprime cyniquement et de manière différente : « L’homme est de trop ! » Dans la sphère économique, l’homme n’a qu’une fonction de capital et de marché total. En politique, il n’est qu’une unité de plancton électoral. Dans la culture, il n’est pas auteur, il est l’interprète des textes d’autrui ou le commentateur privé des nouvelles.

    Et cela a pris force de loi. L’hégémonie globale du capital, en affirmant la suprématie de l’intérêt privé, ne peut que donner naissance à un individu privé anonyme dans sa forme et aliéné dans son essence.

    Ainsi, la domination du principe de l’intérêt privé dans l’économie, l’augmentation de l’aliénation sociale et de la dépendance aux institutions bureaucratiques du pouvoir, la violente dérive de la politique culturelle, le rétrécissement des perspectives personnelles, tout cela aliène l’individu, le pousse à se retrancher dans des formes réactionnaires et conservatrices d’existence. C’est une pandémie contemporaine dont on peut se demander si elle n’est pas pire que les épidémies de peste du Moyen Âge.

    Cinquièmement. Aliénation de l’individu par rapport à la culture. Les pratiques sociales alternatives au monde de l’aliénation soulèvent la question d’un espace culturel alternatif. C’est le problème posé aux mouvements de gauche du xxie siècle.

    Cette question gagne en actualité avec l’accroissement du niveau d’aliénation des masses face à la culture, ainsi que des évolutions de cette aliénation dans ses formes et dans son contenu. L’individu privé est à la fois de plus en plus atomisé et totalement dépendant des réseaux mondialisés de la bureaucratie et du marché.

    Cette contradiction impossible à résoudre devient la condition principale à l’évolution de la réalité sociale à travers « la mondialisation de l’aliénation totale ».

    L’individu se laisse de plus en plus envahir par les réseaux de culture et d’information de masse et devient ainsi irrémédiablement une fonction. En tant que fonction, l’individu se met à œuvrer à la reproduction de ces mêmes réseaux et, au final, à la production de simulacres de culture, comme cela se produit par exemple avec les joueurs sur leurs téléphones portables ou leurs tablettes, ou avec les sportifs virtuels en ligne5.

    Ainsi l’individu privé de l’époque de la globalisation libérale, contrairement à « l’homme de masse » de la société de consommation du xxe siècle, devient le porteur et le producteur de divers simulacres de culture. Et si l’on considère que la production de produits médiatiques de consommation de masse est devenue l’une des « locomotives » de l’économie mondiale6 prenant progressivement la forme dominante du marché mondial moderne, le rôle des consommateurs participant à la création de ce type d’économie augmente objectivement. Ce n’est pas un hasard si les joueurs professionnels deviennent l’objet d’importants investissements en augmentation constante7.

    La consommation de simulacres de culture transforme la vie de l’être humain elle-même en simulacre. C’est pourquoi l’alternative est aujourd’hui plus étroite que jamais : soit l’individu oriente en toute conscience son action afin de dépasser son aliénation, soit il est condamné à une mutation irréversible, sans possibilité de faire marche arrière.

    Sixièmement. Aliénation de l’individu par rapport à la création artistique. Paradoxalement le capitalisme contemporain, qui permet apparemment le développement de la catégorie des créateurs, aliène de plus en plus le créateur par rapport à son activité créatrice. L’art est évincé par la violence de technologies diverses. L’emprise de cette approche technologique et non artistique transforme progressivement le créateur en fonction, au service des institutions politiques et du marché (d’où l’emploi des travailleurs les plus talentueux dans des domaines de production tels que la publicité, les relations publiques, les opérations financières, etc.).

    Quelle que soit la situation, l’individu contemporain lie la création à quelque chose de complet, à la recherche de mouvement et de transformation. Parallèlement, il ressent la réalité sous l’emprise de laquelle il se trouve, comme transcendantale, immuable dans le temps et l’espace, et donc ne pouvant être soumise à la critique.

    Cette contradiction naît de son aliénation au monde réel, et donc affecte la possibilité de le remodeler de façon créative. Sa vision du monde repose en règle générale sur la reconnaissance des conditions d’aliénation qui prévalent comme une réalité immuable déterminant son existence et ne dépendant jamais de lui. Puisque, en raison de son aliénation à la réalité, l’individu ne peut devenir un sujet social actif, il est privé de la capacité de saisir dialectiquement les contradictions et de les analyser de manière critique. Ces changements de culture, résultat de 25 ans de réformes libérales en Russie, sont le reflet caricatural et grotesque de problèmes analogues en Occident.

    L’idéal de l’homme nouveau en tant que sujet des transformations historiques a été supplanté par l’idéal petit-bourgeois menant une existence confortable, tourné vers le prestige et le marché. Le premier et principal pas dans cette direction a été de rejeter le principe de transformation subjective et artistique de la réalité.

    Pour être juste, il faut reconnaître que cette tendance petite-bourgeoise existait déjà en URSS (c’est ce que décrit Vladimir Maïakovski), mais le capitalisme postsoviétique l’a fortement développée et lui a conféré une légitimité intellectuelle et éthique.

    Sortir du monde de l’aliénation : les défis

    Pour sortir du monde de l’aliénation, trouver une alternative de gauche, nous ne pouvons pas accepter les « règles du jeu » imposées par le capital mondial actuellement dominant. Nous devons et pouvons dire un non catégorique :

    • à la commercialisation totale de la vie humaine dans son ensemble et de la culture en particulier ;
    • au culte de l’individu privé et à son alter ego l’individualisme du propriétaire privé ;
    • au rejet de l’être humain en tant que sujet et à son embourgeoisement ;
    • à l’élimination de l’être humain en tant que personne ;
    • à l’aliénation de l’homme à l’égard de la culture et de la création artistique.

    Ces impératifs peuvent paraître évidents (ils le sont tout au moins pour la majorité des démocrates de gauche en Russie), mais leur « décodage » et leur transformation en pratiques soulèvent des ambiguïtés pour une grande partie de la gauche en Occident. En effet, ces impératifs supposent de renoncer aux méthodes et aux pratiques du postmodernisme, de rétablir les « grands récits », non seulement dans la théorie et dans la politique, mais également dans l’idéologie, l’éthique et l’esthétique. Ils supposent de définir notre position sur les critères du progrès, autrement dit sur le bien et le mal, la beauté et la laideur ; de définir notre position sur les questions d’éthique et d’esthétique. Il ne s’agit pas de dire quel tableau correspond aux critères de progrès et lequel n’y correspond pas. Nous devons toutefois convaincre les gens et la société qu’il existe des critères de progrès que nous proposons sans les imposer.

    Pour une grande partie de la gauche, ces mots vont paraître archaïques et ampoulés, sembler l’écho d’un « état d’esprit totalitaire ».

    Mais la gauche sera toujours perdante face au néolibéralisme si elle ne définit pas une politique en matière de culture. En outre, dans le sillage de la politique culturelle néolibérale nous perdrons aussi contre l’extrême droite – qui a des positions réactionnaires, mais clairement définies. Or pour tous ceux qui sont éloignés de l’esprit du postmodernisme, toute position définie est préférable à son absence.

    Lorsqu’on évoque l’alternative socialiste, nous posons une autre question importante : sur quelle base est-il possible aujourd’hui de rassembler les forces qui pourraient construire une alternative à la mondialisation de l’aliénation ? Peut-être faut-il s’enfermer, se réfugier au sein de l’État- nation pour se protéger du moloch de la globalisation ? Cette tendance « protectionniste » est de plus en plus populaire chez les conservateurs.

    D’où l’importance de se remémorer quelques éléments positifs de l’URSS : ses trois pierres angulaires, la révolution, la culture et la lutte contre le fascisme, s’appuyaient sur le principe d’universalité. Ce sont ces trois piliers solidaires de l’héritage soviétique qui ont donné naissance à l’idéal de fraternité entre les peuples dans notre pays et dans le monde entier.

    Enfin, la question vraisemblablement la plus complexe : sur quelles bases construire les relations entre les peuples en tenant compte de leurs différences culturelles, religieuses, traditionnelles et coutumières ? Sur la base des feux tricolores administratifs et juridiques du « droit international » et de l’OTAN comme policier mondial ? Selon les règles du « libre » mouvement des capitaux et des marchandises établies par l’OMC et le FMI ? Les guerres et les crises postsoviétiques ont montré que l’on ne peut rien en attendre de bon.

    Il faut une alternative, un dialogue interculturel. Ce n’est possible que dans le cadre d’un autre type de développement, certainement pas capitaliste, mais socialiste. Et l’analyse critique du passé peut nous apporter beaucoup pour le présent et le futur.

    Examiner le futur au prisme de l’analyse du passé

    Peut-être est-ce pour cela qu’on s’intéresse de plus en plus à l’analyse des pratiques de l’URSS, en Russie, pays qui semble le concentré des contradictions du capitalisme mondial ? Toutefois les différentes forces sociales qui se tournent vers l’URSS y cherchent des réponses diverses.

    On peut définir trois virages principaux pris dans la suite de l’URSS :

    • Une tendance stalinienne-impériale ;
    • Une tendance sociale-paternaliste ;
    • Une tendance de sujet-acteur.

    Que trouve-t-on derrière ? La nostalgie des garanties sociales et économiques ? Certes, et les sondages publics8 le confirment, mais il ne s’agit pas que de cela. Si on s’intéresse à l’idée de l’URSS, c’est que, malgré toutes les contradictions engendrées par le stalinisme et pas seulement, cette idée porte le précédent historique de la logique de développement qui a élevé la société et l’individu pour les mettre au centre de l’histoire mondiale du xxe siècle.

    Par le passé, la Renaissance s’est intéressée à l’Antiquité pour appréhender et comprendre les lois du développement culturel et humain. Sans une telle démarche, toute avancée dans l’avenir est impossible. L’intérêt actuel pour l’époque soviétique est aussi, outre la nostalgie, une tentative de « construire des ponts » vers le futur par l’analyse critique du passé. L’une des conditions d’élaboration d’une politique culturelle par la gauche d’aujourd’hui répond à l’impératif de ne pas tomber dans la nostalgie ; il s’agit d’une renaissance, de l’héritage critique de l’expérience soviétique, à commencer par son expérience culturelle.

    La créativité sociale : une avancée vers la culture

    Ce débat pourrait commencer par l’examen des pratiques culturelles de l’URSS des années 1920. À l’époque, les déformations staliniennes ne jouaient pas encore de rôle déterminant et les germes de l’émancipation sociale ainsi que les contradictions soulevées par la naissance d’un nouveau monde et d’une nouvelle culture étaient encore relativement clairs. La contradiction entre la nécessité objective d’inclure les masses dans le processus de transformation sociale et l’absence de potentiel culturel nécessaire se faisait également sentir de manière aiguë.

    La résolution de cette contradiction et l’articulation entre l’enthousiasme prolétaire et la culture ont été l’objet de vifs débats entre Lénine et Bogdanov avant même la révolution. L’approche de la plus grande partie de l’intelligentsia de l’époque par rapport à cette contradiction consistait à dire qu’il fallait d’abord relever le niveau culturel du prolétariat qui s’attellerait ensuite à la Révolution.

    L’approche des bolcheviks sur cette contradiction était dialectique au sens marxiste : ce n’est qu’en impliquant les masses révolutionnaires dans la transformation sociale que l’on peut introduire en elles un besoin objectif de culture, en le reliant à leurs intérêts matériels. Contourner cette démarche provoquerait un risque d’effondrement aux premiers signes de fissure de la réalité sociale.

    Dans les années 1920, la reconstruction sociale était liée à la résolution de problèmes concrets socio-économiques et vitaux soulevés par les destructions catastrophiques résultant de la Première Guerre mondiale et de la guerre civile.

    C’est bien la nécessité d’inclure l’individu révolutionnaire dans le mouvement de transformation sociale qui a donné naissance chez lui à un besoin objectif de culture. Ce besoin a été dicté par trois circonstances : premièrement, l’impératif de reconstruire matériellement le monde, ravagé et mutilé par les crises et par une guerre qui venait de s’achever. Deuxièmement, l’aspiration à conserver les acquis politiques issus de luttes de classes difficiles. Troisièmement, comprendre comment reconstruire le monde conformément à ses intérêts de classe.

    Tout cela a transformé la culture en une nécessité vitale.

    En outre, la pratique de transformation sociale a non seulement fait naître le besoin de culture chez l’individu révolutionnaire, mais elle a également exigé de lui cette culture au sens le plus large du terme : compréhension du contexte sociopolitique ; créativité ; compétences et qualités administratives ; capacité à comprendre l’essence du problème à résoudre ; capacité à engager le dialogue avec les représentants de classes et groupes sociaux divers dans un contexte de confrontation politique vive, voire guerrière…

    En un mot, l’affirmation de la qualité de sujet de l’individu révolutionnaire de cette période fut la conséquence de l’activité liée au changement fondamental du système social, et qu’on peut légitimement nommer « créativité sociale » – édification par ces mêmes individus de nouveaux rapports sociaux libérant l’homme de l’emprise des forces d’aliénation externes (pouvoir, marché, capital, État, etc.)9.

    Tout en soulignant l’importance capitale de la créativité sociale des années 1920, il faut également comprendre que ces mêmes masses révolutionnaires inventaient de nouveaux rapports sociaux antagoniques, à la mesure de la diversité culturelle issue du régime tsariste qui avait laissé analphabète la majorité de la population de l’Empire russe. C’est pourquoi la tâche consistant à libérer les masses révolutionnaires de l’aliénation à l’égard de la culture devint prioritaire. Elle permettait non seulement de donner une impulsion puissante au développement de l’individu et de la société, mais devenait aussi le principal facteur de renforcement du pouvoir politique du prolétariat.

    En se déclarant sujet de la transformation révolutionnaire, le prolétariat posait avec objectivité la question de son existence subjective dans la culture. L’existence subjective de l’individu dans l’histoire modifie aussi dialectiquement son action créative subjective dans la culture.

    Voilà pourquoi la créativité sociale des années 1920 non seulement portait en elle la logique permettant de résoudre les contradictions sociales, mais était aussi une forme de développement de la personnalité de l’individu révolutionnaire dans toute la richesse de ses manifestations concrètes et potentielles. Cette expérience de l’URSS a démontré que c’est la transformation commune du monde réel, et non une quelconque idée abstraite (nationale, religieuse, politique) qui jeta les bases de l’émergence d’un internationalisme authentique dans l’histoire soviétique et du principe d’universalité dans la culture soviétique.

    * * *

    En conclusion. Le monde est en train de comprendre dans la douleur que sortir des pièges du capitalisme néolibéral mondial et du monde de l’aliénation n’est possible que dans le cadre d’une perspective de gauche. Pour cela nous avons besoin d’un sujet social possédant un potentiel culturel élevé, un homme sujet de création culturelle. Seul un être de ce type, en participant à la créativité sociale, est capable de libérer ce monde du joug de l’aliénation par la création avec d’autres d’une nouvelle réalité. Ce sera la réalisation du principe de l’existence subjective de l’homme dans la culture et dans l’histoire.

    Rejeter l’existence de l’homme comme sujet de l’histoire et de la culture signifie la fin réelle de l’histoire, de la culture, et finalement, de l’homme.

    Dans une interview avec le journaliste tchèque Gustav Janouch10 qui lui demandait si l’homme n’avait plus de rôle à jouer dans la création du monde, Franz Kafka répondait : « Vous ne me comprenez pas. C’est au contraire l’homme qui s’est brutalement dessaisi de la collaboration et de la responsabilité qu’il assumait dans la marche du monde. […] Mais la plupart des hommes vivent sans avoir conscience d’une responsabilité supra-individuelle et je pense que c’est là l’origine de notre misère. »11


    Notes

    1. Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Paris, Éd. Sociales, 1978, rééd. 2012, p. 208.

    2. Erich Fromm, La Conception de l’homme chez Marx, Paris, Payot, 1977.

    3. Lioudmila Boulavka, « Tvorchestvo v mire massovovo proizvodstva », Sotsiologicheskie issledovania, 2014, N° 11, p. 148-150.

    4. La notion « d’homme de trop » est apparue avec la parution du livre de Tourgueniev Le Journal d’un homme de trop. Cette notion apparaît déjà dans des travaux plus anciens : Eugène Onéguine de Pouchkine, Le Malheur d’avoir trop d’esprit de Griboïédov, Un héros de notre temps de Lermontov.

    5. Les jeux vidéo rattrapent le sport. Les revenus de l’industrie des jeux sur ordinateur augmentent deux fois plus vite que le marché sportif, https://www.gazeta.ru/tech/2015/07/30/7662185/computer-games-growth-exceeds-sports-market.shtml

    6. Le 13e rapport d’études de PwC expose les pronostics suivant de développement de cette sphère : « Perspectives mondiales des sphères du divertissement et des médias 2012 à 2016 » (Global Entertainment and Media Outlook 2012-2016 : « Nous prévoyons sur les cinq années à venir que les dépenses dans les sphères du divertissement et des médias vont augmenter au rythme moyen de 5,7 % par an et passer de 1,6 milliard de dollars en 2011 à 2,1 milliards de dollars en 2016. » Tendances clefs des marchés mondial et russe, http://www.careercatalysts.com/pdf/PwCOutlook2012-Industry%20overview%20(3).pdf

    7. « Le marché américain des sports en ligne avec 111 millions de dollars en 2015 domine le classement mondial, selon les données de l’étude menée par SuperData. Tout cumulé, le bilan du marché pour l’année passée est de 748 millions de dollars. Selon les spécialistes, son volume devrait augmenter jusqu’à 1,9 milliard de dollars d’ici 2018, dont 43,7 millions de dollars pour le marché virtuel russe. » Statut officiel du sport virtuel en Russie : point de vue des joueurs de ce marché.

    8. Selon un article dans lequel les habitants de 11 pays évaluent leur vie avant et après la chute de l’URSS.

    9. La notion de « créativité sociale » telle que mentionnée par l’auteure fut établie par Alexandre Bouzgaline et Andreï I. Kolganov dans l’ouvrage Globalnii Kapital, 2014 [NDLT : Capital mondial, ouvrage non traduit en français].

    10. Gustav Janouch, Conversations avec Kafka, traduit de l’allemand par Bernard Lothodary, coll. « Les lettres nouvelles », Paris, Maurice Nadeau , 1968, p. 167 [NDLR : première publication partielle en 1951].

    11. Ibid., p. 174.


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