• Le moment Corbyn : une dialectique de la défaite

  • Par Richard Seymour | 22 Aug 17 | Posted under: Grande-Bretagne , La gauche
  • I.

    La défaite est une expérience sous-estimée dans la vie politique. Durant la guerre civile américaine, Charles Eliot Norton écrivit sur « les avantages de la défaite ». Il notait que le premier revers essuyé à Bull Run était non seulement mérité mais nécessaire : il avait sanctionné une mauvaise stratégie assez tôt pour que celle-ci puisse être corrigée.

    Tout comme le souligne Enzo Traverso dans son livre Mélancolie de gauche1, le socialisme est la politique des vaincus. Son histoire est composée de rejets dévastateurs. Le marxisme est une science de la défaite et des ressources secrètes qui s’y cachent. Or, si on pense la défaite en ces termes, on est plus enclin à y réagir efficacement.

    Contre toute attente, Corbyn est à la tête du Parti travailliste. Il dirige, non pas en raison des atouts, mais en dépit de la faiblesse de la gauche. Il s’est élevé à la tête d’un parti dont les mécanismes de reproduction interne sont brisés, un parti en crise grave et potentiellement fatale. Là où le « nouveau » Parti travailliste représentait une tentative de gérer la crise naissante de la social- démocratie en mutant vers un social-libéralisme, le corbynisme représente la première tentative d’appréhender la crise par sa gauche.

    Il est vital de le comprendre et d’être conscient qu’il marche vers le succès avec un cumul de handicaps pour pouvoir réagir avec aplomb aux revers inévitables.

    II.

    La social-démocratie britannique elle-même est issue de la défaite : une culture travailliste, coopérative, issue des nids de poule et des terriers où vivait classe ouvrière, a émergé des décombres de 1848 et de l’éclipse de « l’ère héroïque » du prolétariat britannique. Au cours du capitalisme impérialiste britannique stabilisé de la deuxième moitié du xixe siècle, la classe ouvrière vaincue politiquement et prise dans des stratégies de survie a lentement élaboré son nouveau défi.

    Le Parti travailliste est né d’une série de défaites des syndicats qui a atteint son apogée avec le jugement antisyndical de Taff Vale en 1901 et de l’incapacité des hommes politiques du mouvement ouvrier à obtenir le moindre résultat au sein de l’ordre établi du Parti libéral existant. À ce stade, le travaillisme n’était qu’une tentative de regrouper les forces de « la branche avancée du libéralisme » (selon les termes de Ramsay McDonald) pour influencer plus efficacement les libéraux.

    Dès sa naissance, le Parti travailliste se montre honteux de ses racines sociales, reniant dans un affichage d’épouvante civilisée ces mêmes actions industrielles de masse qui le consolidaient, captivé par la perspective d’absorption par l’État britannique. Bien que le Parti travailliste ait été un parti de classe, la « communauté nationale », perçue comme le fondement du socialisme éthique, a toujours pris le pas sur le reste. En pratique, la « communauté nationale » était un condensé de l’État britannique dans sa forme actuelle, couronne et empire inclus.

    Le Parti travailliste devint définitivement moderne lors de sa participation aux deux guerres mondiales. L’expérience de la Grande guerre, avec l’échec de l’internationalisme socialiste à amorcer ses débuts et la vague révolutionnaire chargée d’électricité annonçant son issue, a abouti à la formation d’un leadership [une position dominante — NDLR] parlementaire intégré à l’État. Lors de sa constitution en 1918, le parti, tout en s’engageant à remplir les objectifs socialistes, mit également en place une structure garantissant qu’il n’essaierait jamais de les mettre en œuvre. Le vote de blocage des syndicats fut utilisé pour garantir une domination incontestée du leadership parlementaire au sein du parti. La Seconde Guerre mondiale a consacré plus encore ce statu quo, provoquant l’alliance des leaders travaillistes avec la branche moderniste plus tournée vers l’avenir des bureaucrates du service public, dont beaucoup ont apporté avec eux une éthique paternaliste acquise en dirigeant l’Empire britannique.

    En termes de classes, la social-démocratie joue un rôle de médiateur. Dans le contexte du Royaume-Uni, ce processus s’est structuré autour d’une loyauté inconditionnelle à l’ancien régime britannique et s’est limité à cela.

    III.

    Dans ce contexte, la question n’est pas de savoir pourquoi le travaillisme a toujours été aussi conservateur, mais pourquoi nous nous attendrions à quoi que ce soit d’autre. En effet, l’histoire du travaillisme est marquée par plus d’échecs que de succès.

    Les expériences malheureuses des gouvernements des années 1920 furent bien plus caractéristiques du rôle du Parti travailliste dans le capitalisme que la période aberrante de l’après-guerre. En matière d’économie, le parti avait des positions assez orthodoxes. Le Chancelier Phillip Snowden a tenté d’obtenir l’aval des riches sur des budgets en équilibre « n’imposant pas de prélèvements drastiques sur leur classe ». Face à la récession mondiale, il a contré les tentatives de supervision parlementaire de la City, dont il considérait qu’elle avait des compétences inégalées pour influencer « les questions extrêmement délicates et complexes » du système financier. Dans le domaine de la politique internationale, le secrétaire aux Affaires coloniales, J. H. Thomas, s’est assuré que « personne ne traiterait l’Empire britannique par-dessus la jambe » et démontra sa détermination en envoyant la puissante Royal Air Force (RAF) bombarder l’Irak. En termes de programme politique, le Nouveau parti travailliste était loin d’être très innovateur.

    En outre, la droite parlementaire du parti a systématiquement prouvé qu’elle opterait pour la scission, plutôt que de remettre en question les rapports de forces de classes2. Lors de la scission brutale de 1931, on a vu les dirigeants se ranger aux côtés du Parti conservateur – avec une attitude familière de martyrs reconnaissable dans la tendance actuelle à sacrifier les politiques de centre gauche – pour gérer la crise capitaliste. À l’ère de bien des « grandes coalitions » entre partis sociaux-démocrates et conservateurs, souvent pour mettre en place une réduction des dépenses publiques, la logique de cette démarche est claire. Les dirigeants sociaux- démocrates sont avant tout des gestionnaires de l’État. Ils préféreraient détruire les bases de leur électorat que de chercher à mettre en œuvre un programme qui, d’un point de vue de l’action parlementaire, est désespérément utopique.

    Le socialisme réformiste ayant échoué et se trouvant en quête d’une nouvelle stratégie, le détour par « l’âge d’or » du capitalisme offrit les conditions d’une nouvelle mutation. Les contours de la démocratie sociale moderne furent dessinés dans la période d’expansion qui suivit la guerre. Ce fut la seule période durant laquelle certaines branches du capitalisme et des personnels d’État furent prêtes à reconnaître qu’il existait une alternative à la « rigueur du marché » : un espace limité de droits sociaux renforcés où les citoyens étaient en partie protégés de la dépendance au marché. Ce fut également la seule période où les bénéfices des entreprises furent assez solides pour supporter des dépenses sociales et des augmentations de salaires. La social-démocratie pouvait raccrocher ses wagons au capitalisme ascendant, tout en dépensant tout ce qu’elle y gagnait pour rembourser les « intérêts ».

    Les gains de cette période sont loin d’être négligeables, même s’ils restèrent limités aux portées générales des politiques capitalistes : système universel de soins de santé, logements sociaux, développement de l’éducation scolaire, services publics. Mais le consensus de classe fut stable tant que le capitalisme l’a été. Les signaux d’alarme de déclin de la fin des années 1960, la tentative par les conservateurs de Ted Heath de resserrer la discipline du marché et de réduire les revenus, et l’effondrement mondial entraîné par la crise de l’OPEP, furent autant d’indications que le bon temps de la social-démocratie tirait à sa fin.

    Le virage à gauche que prirent les syndicats et certaines circonscriptions travaillistes en réponse à ce défi rejoignit une vague de grèves d’une ampleur sans précédent depuis 1926. Cela mit un terme au gouvernement conservateur. Cependant le militantisme, assujetti à un Parti travailliste dont l’aile gauche n’avait jamais été en situation de prendre sérieusement le pouvoir, obtint finalement un « contrat social » décousu : un gouvernement travailliste qui utilisa sa relation exceptionnelle avec la bureaucratie syndicale pour faire taire les exigences salariales dans une période d’inflation galopante. Les revenus réels se sont rarement effondrés aussi vite que durant la seconde moitié des années 1970, débouchant finalement sur l’effondrement du contrat au plus fort de grèves sauvages. Le monde des affaires, qui avait jusqu’alors soutenu les travaillistes, se rangea du côté des conservateurs. Le soutien populaire perdu par la social-démocratie rejaillit au profit des néolibéraux de Mme Thatcher, qui offrirent la discipline du marché en réponse à un corporatisme inefficace.

    La scission de l’aile droite du Parti travailliste en mars 1981 pour créer le Parti social démocrate (SDP) interrogea l’essence même du travaillisme. Il ne s’agit pas seulement d’une remise en question du programme politique, mais de l’idée même d’un parti fondé sur une classe de travailleurs organisée. Les sécessionnistes, personnalités de premier plan durant l’époque de crise de Wilson et Callaghan, accusaient les syndicats et les militants de gauche d’avoir détruit l’accord de l’après-guerre. Leur argument consistait à dire qu’un parti qui ne comptait que sur le soutien d’une classe ne pouvait pas régler les problèmes. En quittant le parti, ils cherchaient un réalignement politique qui marginaliserait la gauche dure et les militants syndicaux afin de sécuriser le soutien d’un centre élargi, mais ils contribuèrent seulement au long règne à la tête du pays d’un Parti conservateur investi par la classe moyenne.

    Sur le long terme, Thatcher réussit là où le SDP échoua, détruisant l’un après l’autre les principaux centres du pouvoir de la gauche : les mineurs, les ouvriers du Livre, les conseils municipaux de gauche et le Conseil du Grand Londres. En alignant l’État sur l’autoritarisme du « marché libre » pour transformer les rapports de classes, les conservateurs ont sapé la base sociale d’un travaillisme déjà rongé par les crises internes.

    Le Parti travailliste répondit d’abord avec la gauche molle de Neil Kinnock, puis avec la droite ferme de Tony Blair, en devenant ce que le SDP avait toujours voulu : un parti au sein duquel la gauche radicale était marginalisée et le rôle traditionnel des syndicats réduit. Le parti bureaucratique de masse de la social-démocratie d’en haut3 devint un parti de professionnels de l’élection, dominé par les spécialistes en communication et stratégies, les groupes de discussion et les gestionnaires de parti. Les notions de propriété d’État, de réglementation et de redistribution cédèrent leur place à un thatchérisme teinté d’une dimension de réforme morale visant à limiter ses pires effets.

    L’ampleur de la défaite infligée à la gauche et au mouvement travailliste à cette époque garantissait que tout gouvernement travailliste nouvellement élu gouvernerait comme l’avaient fait ses prédécesseurs des années 1920. Le nouveau travaillisme s’était distingué en fonctionnant à l’encontre des traditions du travaillisme, ancrant son action dans une ligne atlantiste de droite dure et favorable au marché. Tant qu’il serait sur ces positions, il n’y aurait pas de place pour une version britannique d’un Lafontaine ou d’un Mélenchon.

    Cependant, loin de redresser le déclin à long terme du Parti travailliste, le nouveau travaillisme exacerba la crise. La perte de trois millions d’électeurs, essentiellement parmi les travailleurs, rien que sur le premier mandat, avant même la « guerre contre le terrorisme » ou la crise du système de crédit, indiquait déjà que la réponse principale des électeurs était de se retirer du système plutôt que de chercher des alternatives à gauche. Ces pertes furent néanmoins jugées minimes. Dans les systèmes majoritaires à un tour, on fait peu de cas de la perte du noyau dur des électeurs pour se concentrer sur le moyen de capter quelques centaines de milliers d’indécis. Cette crise de la participation aux scrutins électoraux, avec un pourcentage en dessous de 60 % pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, fut accompagnée d’une chute abrupte de l’adhésion et de l’identification au parti. Cette réduction de l’électorat populaire, qui laissait le champ libre aux riches, convenait à la branche droitiste du Parti travailliste… tant qu’elle avait le contrôle du parti.

    IV.

    Ironiquement, c’est la défaite écrasante de la gauche travailliste dans les années 1980 qui a rendu possible l’avènement du corbynisme. Si la gauche avait eu le soutien, la profondeur sociale et la confiance nécessaires pour rompre avec Blair, elle n’aurait eu aucune chance de prendre le contrôle du Parti travailliste.

    La défaite a également joué d’autres rôles positifs et fortuits. Par exemple, elle a permis aux partisans de Blair d’imposer une réforme de la structure du parti qui l’a rendu plus démocratique, malgré une réduction du rôle des syndicats. Sans cette réforme, le droit traditionnel de la direction parlementaire à diriger n’aurait jamais pu être contesté par des membres de la mouvance de gauche.

    Cette perspective n’est possible qu’avec le recul. Personne, à commencer par Jeremy Corbyn, n’avait prévu que ce dernier participerait au scrutin à la tête du parti, encore moins qu’il parviendrait à mener la gauche à la victoire.

    La gauche radicale n’a jamais été autre chose qu’un courant marginal et éloigné du pouvoir au sein du Parti travailliste. Elle n’a jamais bénéficié du soutien d’une majorité des membres ou des alliés syndicaux, encore moins des leaders syndicaux. Comme je l’ai expliqué précédemment : historiquement, les dirigeants syndicaux avaient pour rôle de soutenir les dirigeants parlementaires, eux-mêmes à la droite ou au centre du parti.

    Mais la décomposition de la social-démocratie a créé des opportunités. La campagne de Corbyn a exploité intelligemment la crise de légitimité et d’organisation de la direction traditionnelle du parti. Cette crise était née de la désaffection du Nouveau parti travailliste, des défaites de 2010 et 2015, et particulièrement du coup de balai électoral en Écosse dans la foulée du référendum sur l’indépendance, durant lequel les dirigeants du parti avaient pris des positions plus à droite que le Parti national écossais (SNP) favorable à l’indépendance. Le Parti travailliste alla bien au-delà de son allégeance traditionnelle au Royaume et de son engagement pour l’impérialisme britannique. Il attaqua le SNP avec des arguments de droite dure sur la question de la réduction des dépenses publiques. L’Écosse, autrefois un des bastions de la vieille droite travailliste, en devint le cimetière.

    La crise était également enracinée dans le déclin des syndicats. Sur tous les plans, que ce soit le nombre d’adhérents, les grèves répétées, l’impact industriel et l’influence politique, les syndicats étaient en chute libre depuis longtemps. Exclus de l’ère du nouveau travaillisme, ils avaient perdu leur capacité traditionnelle à contrer le déclin et durent jouer de plus en plus un rôle politique direct. À la base, leurs membres glissèrent de plus en plus à gauche en réponse aux attaques orchestrées par le gouvernement travailliste qui prétendait être leur gouvernement. En 2015, la loyauté des dirigeants syndicalistes fut mise à l’épreuve jusqu’à épuisement, puisque même la direction d’Ed Miliband, soi-disant favorable aux syndicats, a mené une attaque pour contrer l’influence syndicale dans le parti. Les syndicats avaient été incapables de contrer les politiques d’austérité qui décimaient le nombre de leurs adhérents, incapables de défendre leur rôle au sein du Parti travailliste, et étaient menacés d’américanisation : devenir la clientèle d’un parti centriste glissant de plus en plus vers la droite. Dans ce contexte, il était logique qu’ils agissent radicalement et soutiennent un dirigeant favorable au syndicalisme comme Corbyn.

    Un autre facteur qui contribua paradoxalement à la victoire de Corbyn fut la faiblesse idéologique de la gauche, si on en juge par les standards traditionnels de diffusion par les médias. Il gagna le droit de figurer sur le bulletin des primaires en faisant pression sur les députés travaillistes par le biais d’une campagne intelligemment menée via les réseaux sociaux. Néanmoins, pour gagner, il fallait attirer de nouvelles couches sociales vers le Parti travailliste. Lors des élections à la tête du parti de 2015 et 2016, une coalition entre une minorité radicale de jeunes gens dont l’avenir avait été saccagé par la crise et l’austérité et la gauche radicale de retour après une longue période de latence l’emporta dans l’électorat travailliste. Aucun de ces deux groupes n’attendait quoi que ce soit des médias écrits ou audiovisuels. Au contraire, plus ceux-ci attaquaient Corbyn, plus il gagnait en popularité auprès des adhérents du Parti travailliste. En 2015, près de 57 % des membres du parti attendaient plus des médias sociaux que des bulletins d’information pour leur campagne. Celle de Corbyn mit à profit cette attente pour remettre en cause la représentation que les médias diffusaient de lui et amplifier les valeurs d’une gauche sociale depuis longtemps exclue du spectre médiatique.

    En d’autres termes, là où la vieille garde travailliste comptait sur les réseaux d’influences au sein des appareils d’État, sur les connexions avec les médias et sur le soutien des lobbyistes, des experts de think-tanks [laboratoires d’idées — NDLR] et des professionnels des relations publiques pour avancer dans sa carrière, Corbyn, qui n’a jamais eu la possibilité de réussir dans ce type de carrière, n’a pas eu d’autre choix que de choisir les atouts de la gauche : la force du nombre, l’organisation et un degré de clarté idéologique qui manquait singulièrement chez ses opposants au répertoire riche de phrases chocs vides de sens. Ces forces alternatives le portèrent à la victoire en 2015 et le protégèrent de la tentative d’usurpation du leadership en 2016.

    V.

    Vu ce contexte historique, la renaissance de la gauche doit être envisagée comme très fragile et les probabilités de voir son succès contrecarré sur le long terme très élevées.

    Les germes de cette renaissance et la nature étouffante de la machinerie dans laquelle elle se redéfinit soulèvent de sérieuses questions quant aux orientations stratégiques de la base de Corbyn. À commencer par sa capacité à dépasser le travaillisme. Si elle ne veut pas se rabougrir en une version de gauche de ce qui a été fait jusqu’à présent, où tous les moyens sont justifiés pour parvenir à l’élection d’un gouvernement travailliste, elle aura besoin d’une conception alternative du pouvoir politique.

    Sur le terrain de la politique électorale conventionnelle, Corbyn est faible. Il obtient de bons résultats dans les sondages au sein du noyau dur des électeurs travaillistes, en rupture avec le blairisme ; il communique bien avec la minorité radicalisée de la société britannique qui a toujours eu de la sympathie pour la gauche ; mais il ne sait pas s’y prendre avec la petite strate des électeurs indécis qui font la différence lors d’une élection dans un scrutin uninominal à un tour. En plus d’affronter l’hostilité des députés de son parti, l’opposition du Parti conservateur, le mépris du monde médiatique, et même l’inimitié chatouilleuse de l’armée, Corbyn devra se battre pour convaincre le monde des affaires.

    Si le Parti travailliste remporte les élections législatives de 2020, les vrais problèmes commenceront pour Corbyn. Le capitalisme ne produit plus les rentrées d’argent nécessaires pour financer un programme de gauche, même aussi modéré que celui de Corbyn. Corbyn aura besoin du monde des affaires, qui fait aujourd’hui de la rétention de capitaux, pour investir de nouveau dans la production. Il devra persuader le monde des affaires que sa stratégie pour le capitalisme est meilleure pour eux sur le long terme que celle d’un régime de faible imposition. Même si le chancelier de l’ombre, John McDonnell, parvient à convaincre les universitaires, les journalistes, les fonctionnaires et les électeurs de la viabilité de sa stratégie, le monde des affaires britannique n’est pas connu pour penser sur le long terme et de manière éclairée.

    La campagne de Jeremy Corbyn pour prendre la tête du parti a fait appel au mouvement social, contre l’électoralisme, aux côtés de la classe politique traditionnellement tournée vers les syndicats. Il a en effet mené campagne selon une politique des « mouvements », en comptant sur le militantisme de base et les rassemblements de masse. Or, même si cela ressemble à la concrétisation de notre conception d’un mouvement social, ce n’en est pas un. Personne ne peut donner vie à un mouvement par un vote. Cela exige du temps et de la patience, plus de temps que Corbyn n’en a.

    Il devra également affronter l’énorme enjeu de la question nationale qui réfracte toutes les questions essentielles des dépenses sociales, de la démocratie, du militarisme et du racisme. Qu’il s’agisse de l’indépendance écossaise ou de la sortie britannique de l’Union européenne, ces solutions nationales ont pour objectif une réorganisation fondamentale des rapports de classes et du monde politique. Ce qui frappe le plus, c’est l’absence d’objectif au sein de l’équipe Corbyn, à la fois sur la question de l’indépendance et sur celle du Brexit. On sent que le Parti travailliste, qui doit déjà affronter nombre de batailles, préférerait ne pas avoir à s’en occuper.

    Malheureusement, cela va sérieusement affaiblir le Parti travailliste. On ne peut plus considérer que donner une réponse cohérente à la question nationale soit optionnel. Le Parti travailliste a peut-être su rester ambigu sur le Brexit, mais il ne peut plus se défausser sur la question du Royaume-Uni. S’il veut être un parti de l’Union, il devra développer un programme logique et cohérent à cette fin, et expliquer comment il compte se relever de ses pertes en Écosse où les partis parlementaires n’ont ni la capacité ni le désir de capter de nouvelles couches de militants de gauche, et dont la plupart sont entrés dans le champ de gravitation du SNP il y a déjà longtemps.

    Corbyn est pris en étau entre des impératifs conflictuels. Il peut reconstruire le noyau dur des électeurs du Parti travailliste, mais vraisemblablement pas sans perdre le soutien des centristes. Il peut donner un virage à gauche au programme du parti, mais non sans perdre constamment la bataille de la couverture médiatique. Il peut s’employer à donner plus de pouvoir aux militants au sein du Parti travailliste, mais non sans déclencher des querelles préjudiciables et constantes avec les élites du parti.

    Si l’on considère tout cela, la question qui se pose est la suivante : que ferons-nous de la défaite ? Si nous vivons dans le déni, dans une bulle d’optimisme béat – comme nous y poussent les internautes de gauche –, nous nous aveuglerons. Préparés, nous pourrons répondre avec créativité aux retours de manivelle. Cela est et reste le défi de la gauche.

    Janvier 2017


    Notes

    1. Enzo Traverso, Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (xixe-xxie siècle), Paris, La Découverte, 2016.

    2. En français dans le texte.

    3. En français dans le texte.


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