• Conséquences du changement climatique pour une stratégie de gauche

  • Auteur Judith Dellheim , Sabine Leidig , Ulrich Brand , Christoph Görg , Andreas Novy , Melanie Pichler , Daniela Setton | 07 Mar 17 | Posted under: Écologie , Stratégies de transformation
  • Les défis lancés à la gauche par l’écologie. Débat modéré par Ulrich Brand.

    Dans les périodes de crise, les questions socio-écologiques semblent toujours repoussées à la marge. En dehors des Verts, les partis de gauche ont du mal à faire des liens systématiques entre les questions économiques, sociales et écologiques, et à formuler des projets politiques. C’est une raison suffisante pour que la rédaction de Transform ! lance un débat à propos de la crise actuelle ainsi que de l’importance et des perspectives d’une politique socio-écologique de gauche.

    Les participants et participantes à la discussion, venus d’Allemagne et d’Autriche, sont : Judith Dellheim, chargée d’études pour l’économie solidaire à la Fondation Rosa-Luxemburg de Berlin, active depuis plusieurs années dans les mouvements de forums sociaux ; Christoph Görg, professeur à l’Institut pour l’écologie sociale de l’Université de Klagenfurt ; Sabine Leidig, porte-parole du groupe parlementaire Die Linke pour les questions liées à la politique des transports et ancienne présidente d’Attac en Allemagne ; Andreas Novy, professeur d’économie politique à l’Université d’Économie de Vienne et président de la Grüne Bildungswerkstatt1 en Autriche ; Melanie Pichler, postdoctorante à l’Institut pour l’écologie sociale de l’Université de Klagenfurt et rédactrice sur mosaik-blog.at; Daniela Setton, ancienne collaboratrice de la Fondation Heinrich-Böll, activiste pour l’arrêt de l’exploitation du charbon et aujourd’hui membre de l’Institute for Advanced Sustainability Studies (IASS) de Potsdam. Ulrich Brand, de l’Université de Vienne, membre de la Fondation Rosa-Luxemburg et du Conseil scientifique d’Attac en Allemagne, modère le débat.

     

    Ulrich Brand : Nous vivons un paradoxe évident, et nous en souffrons : d’un côté il y a un vif débat public sur la crise écologique, reconnue politiquement, et des propositions et engagements politiques plus ou moins contraignants, mais souvent non contraignants ; et, de l’autre, les politiques de modernisation écologique ne sont pas adaptées au problème et sont contredites par d’autres politiques, non durables. Comment évaluez-vous la situation ?

    Andreas Novy : Ici, j’identifierai deux problèmes. D’un côté la division bien ancrée dans nos têtes entre l’écologie et le social : d’une part le bio et le changement climatique, de l’autre l’équité et des logements abordables. Des champs politiques spécifiques, des ministères et des disciplines scientifiques poursuivent cette fragmentation. Quand la question sociale en général est prise en compte comme un problème central, l’écologie reste sur le bas-côté, « parce qu’il y a plus important ici et maintenant ». Les pistes cyclables et le bio semblent un luxe, alors que créer des emplois à tout prix semble réaliste. Une perspective de gauche devrait pourtant systématiquement penser ensemble le social et l’écologique. Il n’y a pas d’un côté la justice sociale et de l’autre la justice écologique, mais une justice socio-écologique.

    D’un autre côté, il y a un malentendu consistant à penser que des problèmes globaux appellent des réponses globales. Pour être en mesure d’agir sur ce problème, il faudrait plutôt comprendre le changement climatique comme un phénomène à dimensions multiples, et donc mettre en place des politiques climatiques aux niveaux local et régional, pour une mobilité plus juste et plus écologique, pour les loisirs et l’approvisionnement à l’échelle locale, etc.

    Daniela Setton : Actuellement, malgré un discours très répandu sur le climat et la durabilité, il n’est manifestement pas possible de mettre en place des politiques plus progressistes, car la réorientation écologique dans de nombreux domaines doit aller de pair avec de profonds changements politiques, sociaux et économiques. Cela rencontre une grande résistance des multinationales et de certaines parties des élites politiques et économiques. Une pression politique massive est nécessaire, mais elle n’est souvent possible que sous certaines conditions. Et même en cas de « succès », cela ne permet généralement qu’une progression à un rythme d’escargot. Ou alors, les initiatives politiques pour plus de protection de l’environnement sont massivement influencées par les intérêts des opposants et perdent ainsi une part significative de leur efficacité, voire sont totalement contrecarrées – on le voit avec le commerce européen des émissions de gaz.

    Christoph Görg : Vous avez raison, il y a une forte opposition, bien ancrée dans la société, contre des changements fondamentaux, opposition qui comporte aussi des contradictions frontales : ce qui relève de l’écologique contre ce qui relève du social, ce qui est réaliste contre ce qui est fondamental/Fundis2, le global contre le local, le discours de spécialiste contre le quotidien. Il est difficile, en particulier, de dépasser le réalisme supposé de la « question sociale » parce qu’il est fortement lié à des rapports de force dans la société. Mais c’est justement cela la tâche : prendre ces fausses polarisations pour objet d’étude et débattre du « social » comme problématique socio-écologique.

    Les responsables de la situation sociale critique et de la crise qui lui est liée sont bien les stratégies concrètes de croissance. Et ces stratégies de croissance sont aussi responsables des crises écologiques. Ce sont un mode de production et un mode de vie qui sont en crise – et la question est de savoir sur qui doivent peser ces multiples crises et les stratégies soi-disant « réalistes » en réaction à ces crises. On ne parle ainsi que de problèmes complexes, difficiles à analyser et encore plus à traduire en termes politiques. Il faut prendre ce défi au sérieux. Comment s’emparer des problèmes et comment les étudier : dans une discussion d’experts en cercle fermé ou lors d’un débat de société (incluant le savoir des experts)… c’est déjà une question politique.

    Ulrich Brand : C’est donc la population elle-même qui ne veut pas savoir exactement ce qu’il en est des problèmes écologiques ? N’y aurait-il pas des résistances contre un projet socio-écologique large ?

    Sabine Leidig : De mon point de vue, ce qui détermine les politiques dominantes, ce ne sont pas tellement les résistances que l’on redoute dans de larges secteurs de la population mais, bien plus, et comme Daniela l’a déjà indiqué, les interventions de grandes multinationales, ou plutôt la protection des intérêts du capital en général. On le voit de la même façon pour la question des coûts de la transition énergétique, comme par exemple le fait que les propriétaires immobiliers laissent à la charge des locataires les coûts des rénovations énergétiques des bâtiments, le prix croissant des transports publics de proximité ou les valeurs maximales d’émissions de CO2 absurdement élevées pour les grosses voitures. Aussi longtemps que l’accumulation de capital et la logique de profit ne seront pas limitées voire dépassées, il sera très difficile d’associer le social et l’écologique.

    Daniela Setton : Je dirais néanmoins que des changements sensibles sont esquissés dans le domaine de la politique climatique en Allemagne ainsi qu’au sein du gouvernement. Il existe de puissantes oppositions concernant les objectifs à long terme de réduction du CO2 autour du Plan de protection du climat pour 2050. Une alliance de plus en plus forte pour un changement se fait jour, quand bien même il reste encore de grandes résistances dans la société.

    Judith Dellheim : Quand l’écologie est subordonnée à une compétitivité globale et à la « sécurité », alors le problème évoqué est logique. Il suffit de lire le discours de Juncker sur l’état de l’Union en 2016. Dans la partie consacrée à la préservation du mode de vie européen, nulle mention de l’écologie. C’est au sein de confrontations politiques autour de la question ancienne : « Comment voulons-nous vivre » ?, que la gauche doit proposer et rendre politiquement efficace l’idée d’hommes agissant de façon autodéterminée et solidaire, et par là écologique. Les décisions irrationnelles pointées du doigt par les citoyens et citoyennes en matière de consommation, de transport, de privatisation de services publics, etc., offrent des points de départs concrets. Des projets de libéralisation du commerce et d’accords commerciaux au niveau supranational, des « politiques de développement » écologiquement destructrices, la financiarisation de la nature sont vus comme des folies à stopper absolument.

    Ulrich Brand : Il me semble que dans le discours dominant dans la société, et dans les stratégies qui lui sont associées, on ne fait quasiment aucun lien avec les questions (socio-) écologiques. Qu’est-ce que cela signifie pour les forces de gauche ?

    Melanie Pichler : La gauche mène aujourd’hui un combat défensif, par lequel elle cherche à préserver les acquis du fordisme/keynésianisme, y compris l’État-providence. En tout cas, il n’existe pas, de mon point de vue, de projet politique cohérent allant au-delà de la politique de redistribution de l’après-guerre. C’est problématique pour l’imbrication de l’écologie et du social, et cela au moins de deux points de vue : premièrement, ce modèle ne peut fonctionner qu’en stimulant la croissance (il n’est donc pas étonnant que les propositions se limitent à l’économie verte et aux green jobs), et deuxièmement le modèle se limite à l’État-nation.

    Sabine Leidig : Je ne suis pas aussi sceptique en ce qui concerne la gauche. Après tout, la revendication concrète d’une ponction d’une partie des énormes revenus du patrimoine n’est pas la même chose que la participation aux profits de la croissance. Et, tout au moins pour une grande partie de Die Linke, il est désormais devenu évident que cette participation doit financer la restructuration socio-écologique surtout comme extension « des services publics d’intérêt général » pour la santé, l’éducation, les cantines, etc. Mais il est vrai que ce n’est pas encore une position offensive.

    Andreas Novy : Pour moi, le cœur du discours de droite est la déclaration « nous ne devons pas changer ». Cela induit qu’on peut défendre le mode de vie actuel, non durable. C’est séduisant, et, en conséquence, l’adhésion est très large. On nie le changement climatique et on propage l’illusion de communautés nationales sans immigration. Une utopie de gauche doit proposer un diagnostic de constat de crise qui montre qu’un « continuons ainsi » n’est pas possible. Peut-être est-il possible de maintenir des îlots de bien-être, mais le prix en est l’abandon de l’idée de droits de l’homme universels et d’un vivre-ensemble en paix. La gauche se trouve donc devant une situation paradoxale : les acquis de la civilisation moderne (droits de l’homme, démocratie, sécurité sociale) ne peuvent être préservés dans notre monde que si nous changeons notre mode de vie. Un projet de gauche est donc bel et bien – pour reprendre les propos de Melanie – un projet défensif.

    Ulrich Brand : Comment peut-on résoudre ce paradoxe ?

    Christoph Görg : En fait, nous devons reconquérir « l’avenir ». Le discours écologique est depuis longtemps un discours de la catastrophe, dans la mesure où ce n’est pas simplement une stratégie pragmatique de modernisation. Mais il y a un troisième terme, et cela s’articule dans des concepts comme Buen Vivir ou le « bien-vivre pour tous ». La question de savoir comment nous voulons vivre contient celle de savoir comment penser la nature en lien avec cette question. Une nature toujours plus exploitée de manière à générer la crise, une nature dans laquelle les fondements de la vie deviennent toujours plus précaires pour la majorité de l’humanité ? Ou bien une nature dans laquelle une bonne vie est aussi possible, parce que les changements climatiques sont limités et que les paysages ne sont plus désertifiés ? Les utopies doivent aussi être vivables et donc attirantes socialement.

    Andreas Novy : La force d’un mouvement politique provient bien en premier lieu d’une telle utopie concrète.

    Daniela Setton : Mais cette discussion reste vraiment abstraite ! J’aimerais donc donner un exemple qui montre que l’imbrication réelle des questions sociales (ou d’équité) et écologiques n’est peut-être pas simple, mais que la gauche peut en faire bien plus. Nous avons actuellement les pires conditions de travail dans les firmes éoliennes et solaires, et les emplois les moins bien payés, avec le moins de droit à la représentation du personnel. S’il y a aujourd’hui un déclin des multinationales de l’énergie au profit de la protection du climat, cela coûte également de nombreux emplois stables, qui ne seront pas facilement remplacés. C’est pour cela que les syndicats se sont jusqu’à présent énergiquement battus contre les tentatives de limiter la production d’électricité à partir du charbon. Il s’agit donc d’améliorer les conditions de travail dans le secteur de l’environnement aux côtés des salariés qui, jusqu’à présent, ne sont quasiment pas entendus dans le débat public. Il s’agirait par exemple de définir concrètement ce que peuvent être les conceptions de la vie et du travail pendant la transition énergétique.

    Judith Dellheim : Le qualificatif « écologique » revient très souvent, mais – et je suis parfaitement d’accord avec Christoph – les barrières et les limites pour une action autodéterminée, solidaire et donc écologiquement responsable, ne sont pas toujours testées au niveau individuel et traduites en termes politiques au niveau collectif. Partant, cette action manque de pratiques adéquates et de crédibilité. Le slogan « nous devons aller chercher les gens là où ils sont » peut servir d’excuse à un certain opportunisme au lieu de travailler à des projets comme « des transports publics de proximité gratuits », « éliminer la dette grecque et rendre possibles des investissements écologiques » ou « effacer les dettes écologiques ». S’il y a des pétitions contre des projets écologiquement destructeurs dans  les pays du  Sud,  mais pas de  véritable confrontation politique avec ce qui crée le problème – les multinationales, la politique économique, les structures économiques et sociales en Allemagne et dans l’UE –, alors on ne peut pas parvenir au changement.

    Ulrich Brand : Du point de vue de l’émancipation en effet, il ne s’agit pas d’abord d’atteindre le but parfaitement abstrait des deux degrés, mais de restructurer des systèmes sociaux fournissant mobilité, nourriture, logement, vêtements. Le problème de la non-durabilité, c’est celui des impératifs capitalistes de l’accumulation et de la croissance, de la domination patriarcale de la nature, de l’externalisation à l’échelle globale. Voilà qui est concret, et englobe dans un même regard les conflits et les alternatives. Mais il y a le risque de s’éparpiller dans des domaines différents. Quels sont les points de départ de l’étude et de la politisation de la crise socio-écologique, multiple, dans toute sa complexité ?

    Sabine Leidig : Dans le groupe parlementaire Die Linke, nous avons concrétisé nos perspectives et angles d’attaque dans quelques domaines avec le « Plan B pour la transformation socio-écologique ». La campagne « Gratuité des transports publics de proximité » est la plus « populaire » dans les rangs du parti. Il est essentiel de prendre comme points de départ les thèmes liés au cadre de vie – là aussi se jouent des conflits de société. Mais le « courant socio-écologique » de Die Linke n’a pas encore réussi à faire de la nécessaire transformation des modes de vie et de production un point de départ solide pour une critique concrète du capitalisme et une campagne de redistribution. Pour cela, il faudrait davantage de stimulations venues de l’extérieur.

    Andreas Novy : En Autriche, beaucoup pensent que les temps sont trop difficiles pour que nous puissions nous occuper de l’environnement et du climat. Le FPÖ devient de plus en plus le parti de la négation du changement climatique. Cela n’a de sens que si l’on veut promouvoir un mode de vie non durable. Le SPÖ et l’ÖVP continuent de facto à nier le changement climatique, parce qu’« on ne peut gagner aucune voix avec ce thème ». Les Verts souffrent de l’absence d’intérêt public sur cette question. Parallèlement, on ne parvient quasiment pas à lier la question écologique avec la question sociale, malgré quelques balbutiements ; en particulier la carte 365-Euro de Vienne3, une carte formidable qui dans une ville de taille mondiale permet de réduire le coût de la vie et, dans le même temps, met en pratique la durabilité. Un regard plus attentif sur la célèbre Vienne la rouge de l’entre-deux-guerres montrerait ce que peuvent faire des gouvernements locaux et régionaux.

    Christoph Görg : Les transformations fondamentales n’ont pourtant jamais été l’œuvre des partis mais des mouvements sociaux. Elles s’articulent ensuite éventuellement dans un système de partis, lorsqu’il le permet. Au regard de la crise globale actuelle de la représentation politique, je n’ai pas grand espoir à ce sujet. L’émancipation implique non seulement de se faire représenter, mais aussi de s’exprimer soi-même. Les intellectuels ou les partis n’ont aucun contrôle là-dessus – et c’est très bien. Par conséquent, le principe de départ n’est pas pour moi un sujet particulier mais les possibilités d’expression politique. Et elles sont aujourd’hui limitées par des formes politiques autoritaires et le populisme. La crise de la démocratie est ainsi le principe de départ réel, et la démocratisation des rapports sociaux, y compris des rapports à la nature, est le grand défi à relever. Mais il est presque impossible dans la situation actuelle d’oser le dire publiquement sans être estampillé utopiste.

    Andreas Novy : Oui. La politique ne doit pas être réduite aux partis et à l’État. Mais tout aussi erronée est la fixation sur les acteurs de la société civile, parce que ces derniers sont bien trop souvent aussi cooptés, ou se replient dans des niches pour former des unions de perdants. L’art de la politique consisterait ainsi à remettre mouvements et société, d’une part, et partis et appareil d’État, de l’autre, dans une relation constructive entre point d’appui et mouvement. C’est un élément important d’une transformation socio-écologique : la transformation du politique, au sens du développement, renforce une organisation décentralisée, parfois auto- administrée, et toujours participative des institutions et espaces publics ; en bref, une démocratisation de tous les domaines de la vie.

    Judith Dellheim : Il est très intéressant d’observer la coalition rouge- rose-vert après les élections au Parlement régional de Berlin : après que la Table ronde sur l’énergie a perdu de justesse le référendum de 2013 pour la remunicipalisation démocratique, sociale et écologique de l’approvisionnement en électricité et en énergie – à cause d’un revirement des dirigeants du SPD malgré une décision favorable des assises du parti et un soutien oral continu, si ce n’est toujours important, de Die Linke et des Verts – les programmes de ces trois partis pour les élections reprennent maintenant nos idées. Sur le papier, Berlin n’a pas non plus une mauvaise loi sur l’énergie et la protection du climat. Les deux porte-parole de longue date de la Table ronde sur l’énergie sont désormais députés au Parlement régional du Land de Berlin. Ce qui est particulièrement intéressant dans cette instance, c’est qu’elle a plutôt démarré comme un projet écologique pour devenir projet socio (-) écologique lorsque sa campagne a commencé.

    Nous organisons désormais une manifestation en direction du public sur le thème « Avec toute notre énergie contre la pauvreté énergétique » et nous avons invité des représentants de l’initiative de Graz « Efficacité énergétique contre pauvreté énergétique ». La manifestation doit déboucher sur de nouvelles initiatives. Cela devient aussi très intéressant du côté des transports publics de proximité. Les membres de Die Linke à Berlin et les anciens membres du Parti Pirate qui les ont rejoints développent un concept de « transports publics de proximité gratuits ». Les Verts les soutiennent.

    Ulrich Brand : Comment devons-nous nous représenter la « démocratisation des rapports à la nature » ? Quels seraient les points de départ aux niveaux européen, national ou local ?

    Melanie Pichler : Pour moi, la démocratisation est aussi bien un processus qu’un contenu. Un processus, c’est-à-dire que des acteurs sociaux différents retrouvent (ou reçoivent) un rôle actif dans l’organisation de notre mode de vie et de travail. Cela inclut l’intégration des salariés, par exemple grâce à de nouvelles formes de démocratie économique : quand il s’agit de la transformation des systèmes énergétiques – sortir du charbon pour aller vers les énergies renouvelables, abandonner les automobiles individuelles pour des formes collectives de mobilité – à l’échelle régionale ou nationale, ou quand il s’agit de l’élaboration participative de budgets à l’échelle locale.

    Un contenu, c’est-à-dire que nous devons écouter le plus possible, mais aussi commencer par nous entendre sur les domaines que nous souhaitons organiser démocratiquement ensemble. Comment manger, les technologies à développer, les formes de mobilité à encourager, les branches de l’industrie à subventionner : tout cela n’est pas dans notre sphère directe d’influence, mais est laissé la plupart du temps au marché et donc à des décisions de consommation. Nous devons redonner une dimension politique à tout cela. Cela semble abstrait, mais c’est à mon avis indispensable pour que nous puissions réfléchir à des mesures concrètes, à des outils pour la prise de décision ou à des voies de développement.

    Judith Dellheim : La démocratisation doit, en tant qu’affirmation collective, signifier aussi une confrontation politique importante et systématique autour des barrières et des limites d’une vie écologiquement responsable. L’énergie, l’alimentation, la mobilité, l’habitat, le temps libre en sont les mots clés.

    Ulrich Brand : La transition énergétique en Allemagne vaut comme modèle pour le monde en ce qui concerne l’entrée dans une restructuration socio-écologique. Qu’en pensez-vous ?

    Daniela Setton : Bien sûr, il y a de nombreux défis pour la transition énergétique et il reste des problèmes non résolus. Mais la critique en bloc empêche de voir que ce grand projet de société, âprement disputé, ouvre des possibilités pour une transformation écologique et sociale et, du même coup, pour une politique de gauche. La transition énergétique n’aurait pas été rendue possible sans l’engagement de centaines d’hommes et de femmes dans ce pays, des gens qui se sont engagés là où ils étaient pour le développement des énergies renouvelables et qui s’y sont aussi investis – parce que les grandes entreprises de l’énergie et la grande majorité des fournisseurs municipaux voulaient continuer à investir dans les énergies fossiles. Cela a visiblement renversé les rapports de force sur le marché de l’énergie. Des recherches empiriques montrent que ce n’était et n’est pas en premier lieu une question d’avantages financiers pour les gens, mais bien une contribution à la protection du climat ou à la création locale de valeur. On voit également que l’engagement local pour la transition énergétique renforce la cohésion sociale et produit d’autres effets positifs sur la société. Bien sûr, celui qui investit, c’est celui qui a de l’argent. Pour beaucoup de gens ce n’est pas possible. Il s’agit maintenant de militer pour que tous les êtres humains puissent participer à la transition énergétique et la façonner. La politique fédérale actuelle va dans une direction diamétralement opposée. Cela dépend donc maintenant de la direction que nous choisirons de donner à la transition énergétique, et de l’utilisation que nous ferons de l’immense intérêt et du soutien dont bénéficie ce grand projet, pour la restructuration en profondeur vers plus de démocratie, plus d’équité et plus de responsabilité écologique. Jusque- là, la discussion a porté de façon trop étroite sur les aspects technologiques, économiques et bureaucratiques.

    Sabine Leidig : L’exemple des services techniques de Wolfhagen est porteur d’espoir : le réseau et le service détenus par le secteur public, la participation de petits actionnaires parmi les citoyens, 100 % d’énergie renouvelable pour tous, pas de coupures de courant, une orientation vers des économies d’énergie et des tarifs qui pénalisent les gros consommateurs.

    Judith Dellheim : Il y a deux gros MAIS dans la success story : tout d’abord le succès de la « transition énergétique allemande » repose seulement – même si c’est important – sur le complément d’énergie produite et consommée. Ce n’est donc pas le remplacement croissant de l’approvisionnement énergétique nucléaire ou fossile par des énergies renouvelables produites localement de façon décentralisée. Ensuite, c’est toujours une politique énergétique favorable aux multinationales qui domine. Les grands projets solaires ou les champs d’éoliennes off shore posent de nouveaux problèmes écologiques et renforcent des structures de pouvoirs ou des entreprises socialement destructrices. La véritable transition énergétique solidaire et solaire est encore absente. C’est justement pour cela que l’engagement à l’échelle municipale et locale est si important pour les projets réellement socio-écologiques, et pour l’organisation de forces pour un changement durable de politique.

    Ulrich Brand : Quelle importance les débats portant sur des thèmes comme le bien- vivre, l’économie solidaire, les communs, la démocratie énergétique, la transformation socio-écologique ont-ils à gauche et dans l’ensemble de la société ?

    Andreas Novy : Le « bien-vivre pour tous » n’est pas qu’une utopie concrète pour moi ; c’est avant tout un défi pour lier la durabilité et la solidarité, l’égalité et la diversité, le bien-vivre de l’individu et celui de tous. En ce sens, cela relie effectivement les questions sociales et écologiques de façon systématique, de même que cela lie les réponses locales avec leur potentiel de généralisation. Face à l’incapacité de la société  (et de la gauche) de travailler ces deux champs de tensions de façon constructive, le « bien-vivre pour tous » aide à orienter et faire converger un mouvement politique de gauche.

    Le gros avantage de cet angle d’attaque est de rendre possible une pensée dialectique et une action qui travaille les contradictions. Tandis que la décroissance réduit une question complexe (« Qu’est-ce qui doit diminuer lors de la grande transformation, qu’est-ce qui doit croître ? ») à une formule simple et provocante, le « bien-vivre pour tous » ouvre pour un mouvement politique un champ de pensée et d’action dans les processus actuels de transformation. Le « bien-vivre pour tous » combine au mieux un mouvement d’éducation et de recherche, qui certes partage un horizon utopique mais ne désigne pas de façon dogmatique les étapes concrètes et les acteurs de la transformation qui réalisent une utopie qui a été esquissée.

    Christoph Görg : Je trouve que le mérite du « bien-vivre pour tous » se trouve aussi dans l’orientation du futur qui touche au cœur du problème : comment voulons-nous vivre, et qu’est-ce que cela signifie pour la nature et nos rapports à la nature ? Est-ce qu’une telle vie est généralisable ? La décroissance renvoie au contraire à une cause très centrale du problème, cause qui n’est pas critiquée aussi directement dans un contexte de « bien-vivre pour tous » : l’impératif de croissance des entreprises de type capitaliste (même si la critique du capitalisme est encore une petite plante fragile chez les décroissants). Le post-extractivisme combat au contraire une stratégie spécifique de croissance, qui est à la base du modèle de développement de bien des pays.

    Tous ces concepts rendent compte d’expériences concrètes et offrent des options différentes pour en faire des sujets politiques. Je ne les opposerais pas, mais je voudrais les amener à échanger. Personne n’a trouvé la pierre philosophale…

    Daniela Setton : Je suis d’accord avec Christoph. Ces perspectives ne s’excluent pas mais tracent des axes différents. Il est en tout cas important de ne pas discuter ces alternatives seulement dans des « niches » mais dans des confrontations politiques concrètes. Il me semble possible de développer les liens entre elles. Jusqu’à présent la gauche a encore très largement laissé le discours sur l’environnement et le climat aux autres forces politiques, et quand elle s’en empare, ces revendications se distinguent à peine de celles qui existent déjà.

    Ulrich Brand : Quel rôle la perspective de la décroissance joue-t-elle au niveau de la politique des partis ?

    Judith Dellheim : Les programmes de Die Linke pour les élections municipales et pour certaines élections au niveau des Länder présentent le projet de « transports publics de proximité gratuits » et, dans le programme politique national du parti, cette idée est même étendue à tous les transports en commun. On mène en particulier depuis 2011 en Thuringe, et dans la capitale régionale Erfurt, des initiatives pour concrétiser cette idée. En matière de transports publics de proximité, on trouve en Allemagne comme en Europe des pistes qui peuvent aider Die Linke au niveau fédéral et le Parti de la gauche européenne dans son ensemble. Mais cela ne se fait pas sous l’étiquette de la décroissance. Des participants à notre atelier lors de la Conférence sur la décroissance de Leipzig voulaient limiter la gratuité des transports publics de proximité à 10 km par jour. Mais dans ce cas, les habitants de mon arrondissement de Berlin, à l’extrémité Est de la ville, pourraient aller jusqu’à la limite de la zone City-Ost, mais pas dans les arrondissements du centre ou dans la zone City-West, et ne pourraient pas rentrer ensuite chez eux. Nous devons mettre en relation le discours sur la décroissance et d’autres discours et initiatives qui visent à la réduction drastique du volume de l’énergie et des matériaux, ainsi qu’à la protection du climat et de la biodiversité.

    Sabine Leidig : Avoir des communes ayant des pratiques vraiment alternatives et socio-écologiques, et en faire une base de pouvoir efficace au-delà de l’échelle communale, voilà selon moi la tâche la plus importante de Die Linke.

    Andreas Novy : Je voudrais revenir à un point développé par Daniela. L’utopie de la réussite d’une transformation socio-écologique se concrétise dans de nombreuses petites histoires de réussites relatives à d’autres façons de travailler et de vivre, et elle semble ainsi réalisable. C’est positif. Dans le même temps, beaucoup de ces projets alternatifs sont organisés d’en bas, par des communautés de personnes partageant les mêmes idées. C’est évidemment attirant pour les nombreuses personnes engagées ; mais cela peut aussi conduire à ce que ces mouvements sociaux restent apolitiques. Le jardinage urbain et les cafés de bricolage ne deviennent politiques que lorsqu’on cherche les conflits et que l’on construit des alliances, afin que des changements systémiques et institutionnels soient mis en branle. Il me semble donc indispensable de vaincre l’illusion, très répandue, selon laquelle il y aurait une main invisible qui transformerait une multitude de petites initiatives en un monde meilleur. C’est une illusion libérale qui, en ces temps du néolibéralisme, séduit beaucoup jusque dans les cercles de gauche. Mais personne ne sait à quoi ressemblent de tels systèmes et institutions émancipateurs dans les domaines des transports, de l’énergie et des soins. De là vient la nécessité d’expérimenter et d’apprendre sérieusement.

    Judith Dellheim : Dans mon arrondissement, où vivent de nombreux pauvres, le jardinage urbain bénéficie d’un grand engouement. Les organisations communales pour le logement veulent permettre des interventions sociales et écologiques. À Berlin, il y a l’Initiative pour un Hôpital climatiquement neutre et la première discussion entre ce projet et la Table ronde pour l’énergie de Berlin…

    Mais la question reste de savoir si des activités concrètes sont soutenues et mises en réseaux et deviennent de nouveaux points de départ pour une intervention politique afin de les promouvoir, de les généraliser et de les poursuivre, et si, par là, la société est démocratisée de façon durable, devenant de plus en plus sociale, équitable et écologique.

    Ulrich Brand : Il est très vraisemblable que l’objectif de réduire à 2 degrés l’augmentation de la température sur la planète, jugé indispensable, ne soit pas atteignable. Cela dépend certes des lieux, mais cela va entraîner dans un délai prévisible de fortes réactions écologiques et donc sociales. La gauche va pourtant rester faible dans la plupart des pays. Quelles en seront les conséquences ?

    Judith Dellheim : Les réactions ont commencé il y a longtemps. Si la gauche ne s’attelle pas avec force à la résolution concrète des problèmes et à la démocratisation, et ne travaille pas à des structures solidaires, alors elle favorise l’accroissement des problèmes et en particulier de la violence. Sa marginalisation ne serait alors que justice, mais aurait aussi des conséquences dramatiques, en particulier pour les plus faibles socialement au niveau global.

    Christoph Görg : L’objectif des deux degrés ne sauve que la politique climatique internationale, pas les conditions de vie de ceux qui sont impactés par le changement climatique. Celles-ci sont déjà menacées dans de nombreuses régions du globe et cela va s’aggraver encore dans quelques endroits (et pas seulement dans les petites îles du Pacifique). La question est simple : jusqu’à quel point cela va-t-il s’aggraver et sommes-« nous » prêts, dans les pays industrialisés et de façon générale dans la classe moyenne mondiale, à sacrifier les autres pour protéger notre mode de vie ? L’un des principaux résultats de la conférence de Paris était certes d’avoir réussi à faire de cet objectif des deux degrés un problème et un but politiques, et à politiser ses implications. Malheureusement, on n’a quasiment pas réussi depuis à traduire en termes politiques cet accord, encore largement insuffisant, vers une équité climatique. Les mouvements sociaux qui ont cette orientation semblent bien faibles, et devraient être liés à des thèmes comme la décroissance ou le « bien-vivre ».

    Andreas Novy : L’histoire montre comment sont généralement relevés les grands défis, et le changement climatique ne fait pas exception : le risque est de voir « le bien-vivre » réservé à une minorité. Des acteurs néolibéraux, populistes et militaires le mettent déjà en pratique. Une base commune des forces encore largement divisées aujourd’hui est de protéger notre mode de vie privilégié, non durable, par tous les moyens économiques et militaires. Pour qu’un tel néolibéralisme autoritaire et nationaliste ne devienne pas réalité, il faut à mon sens une réelle alliance, la plus large possible, qui garantisse un standard de civilisation minimum. Même cela n’est pas une tâche facile, au regard du nombre grandissant de « démocraties manipulées » en Hongrie, en Turquie, au Brésil et dans bien d’autres lieux.

    Melanie Pichler : Je suis d’accord avec Andreas. Une conséquence nodale selon moi est que nous devons effectivement penser en termes d’alliances et d’ententes. Cependant, selon moi, cela ne fonctionne pas comme des « additions » de forces, de mouvements, de groupes, de partis différents, mais cela doit être effectivement vu comme un processus de recherche de nouvelles stratégies. Évidemment, la tâche est difficile du fait que les stratégies autoritaires se développent à une cadence extrêmement rapide.

    Ulrich Brand : Quelles alliances pourraient faire avancer une transformation socio-écologique, c’est-à-dire un changement en profondeur des modes de production et de vie, et des rapports de force et dispositifs qui la portent ?

    Andreas Novy : Premièrement, il s’agit de combattre pour une meilleure variante de ce qui existe déjà – pour un capitalisme moins excluant et pour un État de droit libéral, par exemple. Deuxièmement, il faut montrer qu’à long terme le capitalisme, le consumérisme, l’obligation de croissance et une entente politique qui limite l’action politique à l’État, sont inconciliables avec des modes de vie et de production durables. Par chance, au moins dans la société européenne, on prend de plus en plus conscience, même si c’est encore diffus, que notre modèle de civilisation n’est pas durable. Le travail d’éducation et la mobilisation politique doivent – dans le meilleur des sens gramsciens – aider à percevoir les résistances et à travailler de façon émancipatrice. Cela commence par la prise de conscience, tragique, que les acquis civilisateurs des mouvements ouvriers n’étaient possibles que dans des moments de croissance. Même le capitalisme social suédois ne permettait que peu de redistribution substantielle et peu de limitation du pouvoir de la bourgeoisie locale. Dans les moments de crise, que ce soit dans l’entre-deux-guerres ou aujourd’hui en Amérique latine, cette minorité saisit tous les moyens pour assurer sa propre position de pouvoir. C’est pour cela que le danger de l’autoritarisme, de la répression et de la déconstruction de la démocratie est si gros aujourd’hui.

    Judith Dellheim : Il faut poser et discuter en détails deux questions. La première : pourquoi les néolibéraux, en particulier dans les années 1980, lorsque les écosystèmes étaient déjà lourdement touchés, ont-ils pu gagner leur « révolution » et affaiblir structurellement la gauche ? Et la deuxième : pourquoi la gauche dans son ensemble est-elle restée bloquée dans une politique défensive depuis l’éclatement de la dernière crise financière globale, qui est liée à la crise de l’alimentation, de l’environnement et des ressources ? La gauche aurait dû essayer de faire jouer sa force d’organisation, sa solidarité, pour un projet attractif et des formes d’organisation ouvertes à tous ceux qui avaient un intérêt matériel et/ou conceptuel à dépasser ces crises. Un tel projet de gauche pour un mode de vie solidaire n’a jamais été mené de façon approfondie. Il faut le faire maintenant, enfin – dans la continuité de ce qui existe et ce qui est digne d’être développé, ce qu’on ne peut trouver qu’en étant très réceptif, ouvert à une autocritique productive, prêt à et capable de former des alliances, et ce qu’on ne peut recevoir que de façon critique et solidaire.

    Melanie Pichler : À mon sens, la conscience diffuse que le modèle n’est pas tenable dans l’avenir n’est en aucun cas limitée à la société européenne. Oui, il y a dans de nombreux groupes de la population des pays du Sud un souhait très fort d’accéder à un style de vie occidental. Et parallèlement il y a là-bas des combats et conflits variés (par exemple pour la défense des droits à la terre), dans lesquels on pense tout naturellement en même temps des questions écologiques et sociales. En tous cas, cela ne fonctionne que lorsque l’écologie n’est pas seulement perçue et politisée au travers des produits bios et des zones piétonnes, mais bien comme fondement de vie et problématique des ressources. À mon avis, il est décisif pour la gauche en Europe que les acteurs centraux de tels combats ne soient pas majoritairement des travailleurs et travailleuses pris dans les rapports « classiques » du salariat. Ce sont bien plus souvent des acteurs et actrices qui vivent et travaillent « aux marges » du mode de production capitaliste (petits paysans et paysannes, indigènes, migrants et migrantes, etc.) et qui font découler de cette position leurs intérêts et leurs revendications. C’est, à mon avis, un point de départ important pour une évolution des perspectives de gauche.

     

    Notes

    1. Institut du parti écologique autrichien Die Grünen – Die Grüne Alternative créé en 1987 et chargé de l’étude des répercussions de l’anthropisation du monde sur les conditions de vie des hommes en matières sociale, écologique et économique [NDLT].
    2. Fundis : surnom donné, au sein du parti des Verts, à la minorité considérée comme radicale car opposée à toute participation au gouvernement, contrairement au groupe des Realos (réalistes) mené par Joschka Fischer [NDLT].
    3. Carte de transport valable un an (un euro par jour) permettant l’utilisation illimitée des transports en commun publics à Vienne.

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