• Populisme de droite : une réponse à la crise du capitalisme démocratique

  • Auteur Bernhard Müller | 21 Aug 17 | Posted under: Allemagne , Extrémisme de droite
  • Dans de vastes régions d’Europe comme en Amérique du Nord, les mouvements et les partis populistes de droite comptent un grand nombre de sympathisants et des succès électoraux impressionnants. Cette tendance s’est également installée en Allemagne. Les mouvements populistes de droite présentent quatre caractéristiques :

    • Ils rassemblent et articulent la peur et le ressentiment présents dans de larges couches de la population ; ces inquiétudes sont principalement basées sur une future perte de statut, mais aussi sur un sentiment d’insécurité culturelle1.

    • Le populisme de droite considère la population autochtone comme victime par rapport aux étrangers (immigrants, réfugiés).

    • En invoquant le peuple, la droite moderne se dissocie radicalement de la « classe politique dirigeante », à laquelle elle attribue une politique de changement rampant de population.

    • Les mouvements populistes de droite appellent à l’instauration d’une « démocratie citoyenne » autoritaire et charismatique.

    La base de leur mobilisation politique est le sentiment antisystème/ anti-élites. De Copenhague à Rome, de Paris à Budapest, le populisme de droite en Europe est essentiellement composé de ces ingrédients : la xénophobie en général, l’islamophobie en particulier, ainsi qu’un sentiment négatif à l’égard de l’UE et de l’Europe dans son ensemble, un scepticisme profond, voire un rejet agressif de la classe politique.

    Critique populiste de droite des élites et ressentiment

    La méfiance actuelle de nombreux électeurs à l’égard de la mentalité de la classe politique qui sert son propre intérêt conduit à une critique sévère de cette classe politique. La corruption et l’égoïsme de nombreux acteurs politiques sont associés à la désillusion concernant les objectifs idéologiques avancés mais non atteints et les promesses de justice – d’abord de l’État, puis du marché.

    La base sociale du populisme de droite est un ressentiment spécifique. C’est un sentiment d’impuissance permanente face à l’injustice subie et aux frustrations qui sous-tend les attitudes et les actions. C’est littéralement un « re-sentiment », une simple « re-perception » d’une blessure subie autrefois, d’une défaite, d’une dévalorisation structurelle, etc. Avec toutes ses conséquences destructrices – l’autodépossession des États-nations par l’abandon de la réglementation étatique des marchés financiers mondialisés –, la mondialisation néolibérale des dernières décennies crée la base de l’émergence et de la propagation des inégalités sociales, ce qui se traduit par un ressentiment anti-étatique et anti-élite. Le ressentiment n’est pas une réaction spontanée en réaction à une injustice subie. Le sentiment d’humiliation permet la manifestation et la manipulation d’éléments idéologiques ethnocentriques-xénophobes, nationalistes ou antisémites, et de besoins politico-psychologiques. Il s’agit de questions délibérément associées les unes aux autres, comme l’immigration, la criminalité, la mondialisation, la sécurité intérieure et l’identité nationale.

    Selon Bourdieu2, il n’y a pas de ressentiment à l’égard des fractions de classes sociales inférieures. Le petit-bourgeois, qui représente la couche moyenne inférieure, manifeste un ressentiment tourné exclusivement vers les couches supérieures, tandis qu’il n’a que du mépris à l’égard des couches inférieures. Comme la mobilité ascendante est en permanence menacée de tous les côtés, le petit-bourgeois, toujours sur ses gardes par rapport à l’abaissement social et à l’humiliation, se met prudemment à couvert et, de là, lorgne ceux qui sont au-dessus.

    Le ressentiment devient exclusion raciste lorsque l’aggravation de l’inégalité sociale est perçue comme la conséquence de l’action sociopolitique. À la suite de Bourdieu, nous pouvons comprendre le ressentiment comme une réaction à une violation fondamentale de

    la reconnaissance sociale. Il n’y a aucune raison de croire qu’il n’y a de nos jours plus de ressentiment de la part de la classe moyenne inférieure impuissante et en mobilité descendante3.

    Le peuple

    Une caractéristique du populisme de droite est de poser une « rupture audacieuse des tabous », c’est-à-dire de se mettre en scène en tant qu’acteur politique refusant le langage modéré et les formes de communication des libéraux des démocraties parlementaires. Cette mise en scène est en rapport avec les théories du complot. En termes de contenu et d’idéologie, le populisme de droite existe dans une zone grise entre l’extrémisme de droite et les tendances nationales-conservatrices. En fin de compte, le ressentiment raciste entraîne une agression autoritaire contre les boucs émissaires – autrefois les juifs, aujourd’hui les réfugiés des régions de culture islamique.

    Le credo du populisme de droite est « Nous sommes le peuple ! ». Contrairementàl’élaborationdeladécisiondanslessociétésdémocratiques au travers d’intérêts conflictuels, les populistes de droite affirment un accès direct à la communauté du peuple ou une identité avec elle. Celle-ci n’existe pas en tant qu’ensemble d’individus mais en tant que construction mystique au-delà de toutes les formes traditionnelles d’articulation d’intérêts. Contre la politique et les médias, on exprime le désir de suivre la volonté « du peuple ». L’objectif déclaré des populistes de droite est l’établissement de formes de démocratie directe par lesquelles cette volonté populaire peut en permanence être mise en œuvre.

    Étrangers ou boucs émissaires – L’Allemagne

    De nombreuses études, notamment celles menées par le groupe Heitmeyer à Bielefeld, ont démontré, au cours des dernières décennies, qu’il existe depuis longtemps en Allemagne un grand potentiel pour un parti populiste de droite. Malgré cela, et contrairement à d’autres pays européens, cette tendance est longtemps restée sans expression politique. L’évolution de la structure de la conscience quotidienne, à laquelle les populistes de droite réagissent et qu’ils instrumentalisent, est également étudiée dans la nouvelle étude de Decker, Kiess et Brähler (2016)4. Alors que l’antisémitisme et la xénophobie en général sont en déclin, les préjugés contre les musulmans, les Sinti et les Roms, mais aussi contre les réfugiés, sont de plus en plus répandus. 50 % des personnes interrogées sont d’accord avec l’affirmation : « En raison du grand nombre de musulmans ici, je me sens parfois comme un étranger dans mon propre pays. » 80 % disent même : « En ce qui concerne les demandes d’asile, l’État ne doit pas être généreux. »

    « La xénophobie a diminué régulièrement, avec une légère stagnation de 2002 à 2014, mais le rejet se tourne maintenant particulièrement vers certains groupes. Ainsi, en 2014, nous avons dû noter que les musulmans, les demandeurs d’asile, les Sinti et les Roms sont beaucoup plus fortement touchésparlespréjugésàleurégardquelegroupeantérieurd’immigrants.» Parallèlement, on constate la progression de l’adhésion à une politique antidémocratique et autoritaire, à l’acceptation de la violence ou à la possibilité d’utiliser soi-même la violence, par exemple pour faire valoir ses propres intérêts ou pour s’affirmer contre les étrangers.

    Le rejet des musulmans, des Sinti et des Roms, des demandeurs d’asile, mais aussi des homosexuels, s’est renforcé en 2016. Ce constat d’une diminution ou d’une stagnation de l’hostilité à l’égard des immigrés a à voir avec des changements dans la structure de la conscience ordinaire. Ces changements ont également été reconnus par les chercheurs de Leipzig. « Le grand problème est que les groupes de ceux contre lesquels s’oriente l’agression autoritaire sont très variables. Actuellement ce sont surtout les musulmans, mais il y a quelques années, ce sont les Turcs qui ont attiré cette haine et, si nous remontons plus loin dans l’histoire de l’Allemagne de l’Ouest, les Italiens »5. L’islamophobie, c’est essentiellement le même racisme sous un nouvel emballage.

    L’émergence de facteurs comme la xénophobie ou l’islamophobie dans la conscience quotidienne montre que les attitudes extrêmes de droite s’expriment aujourd’hui de façon tout à fait particulière. La xénophobie au sens de concurrence est étroitement liée aux mouvements migratoires des dernières décennies et dépend notamment de la situation économique et du sentiment d’insécurité qui en résulte dans la société et, d’autre part, des revendications légitimes des immigrés. L’islamophobie, c’est-à-dire la peur du grand nombre de musulmans immigrés et/ou de leur pratique religieuse en général ou dans l’espace social à proximité de leur propre quartier, est un phénomène récent. Ce sentiment s’est trouvé renforcé par les mouvements de réfugiés de ces dernières années.

    Dans l’ensemble, on constate un changement de forme du racisme. Le «racismebiologique»recule,maisunracismeculturelleremplace,comme dans le racisme à l’égard des musulmans. Cependant, la discrimination contre un groupe particulier, les Roms, est restée inchangée. Alors que les préjugés traditionnels à cause de la lutte contre la discrimination et le racisme sont en recul, de nouveaux sont en train d’émerger, en particulier autour de la question de « l ‘incompatibilité » des sociétés occidentales avec l’islam. Plusieurs facteurs convergent dans le cas de l’islamophobie, puisqu’il s’agit à la fois d’origine, de religion, d’histoire coloniale et souvent aussi de discrimination sociale.

    C’est pourquoi dans les partis populistes de droite comme l’AfD, à côté de la critique simpliste de la classe politique, ce sont avant tout l’anti-islam et l’augmentation des flux de réfugiés ainsi que la politique d’asilequi sont au centre des programmes politiques. Les nouvelles organisationsde droite modernisées s’éloignent de l’extrémisme de droite traditionnel et de ses fondamentaux et, ce faisant, gagnent une acceptation sociale croissante, c’est-à-dire se dédiabolisent. Les confrontations au sein du Front national ou au sein de l’AfD autour de l’antisémitisme en sont des exemples.

    Le populisme de droite moderne et l’extrême droite

    Peu importe que nous parlions du Front national, de l’UKIP, de la Lega Nord, du FPÖ ou de l’AfD ; la vérité est que les partis populistes de droite gagnent de l’influence en Europe. Les partis du camp conservateur et de la social-démocratie européenne, qui ont façonné la société et ses rapports de force, sont frappés d’impuissance. Les symptômes sont sans équivoque : faiblesse conceptuelle, impuissance croissante à remédier aux défauts au sein de ces partis, et mélange croissant de course à l’auto- enrichissement et de corruption manifeste. Les appareils du parti se révèlent des systèmes clos, avec des cadres qui perdent le contact avec la base sociale compte tenu des divisions sociales croissantes. Aucune des deux familles de partis ne répond de façon convaincante à la baisse de croissance économique, à l’écart croissant dans la répartition des richesses et au déclin des infrastructures publiques.

    Le club des partis d’extrême droite jette la panique parmi les partis démocratiques et les gouvernements, d’autant plus que la frontière entre le populisme de droite et le radicalisme de droite se brouille rapidement. Si différents que soient leurs programmes, la lutte contre les adversaires soude la droite extrême ; elle combat l’islam et la mondialisation, la presse mensongère et le discours de genre ; son principal ennemi est l’Union européenne et les élites politiques qui trahissent le peuple.

    Ceux qui soutiennent les organisations populistes de droite présentent une tendance à des attitudes autoritaires qui aboutissent au mépris des minorités. La perception des fortes inégalités sociales et l’effondrement des anciens concepts de lutte contre l’injustice conduisent à des revendications politiques pour défendre l’État national et l’État- providence contre les « abus », et à la bataille politique contre le « dumping social ».

    Les partis populistes de droite sont très critiques ou hostiles à l’égard de l’UE. Ils critiquent en particulier l’internationalisation et la centralisation croissantes des processus de décisions politiques en Europe ainsi qu’une bureaucratie excessive. Ils y voient un découplage des processus politiques, la perte de contact avec le « monde réel », la vie quotidienne de la population.

    La réussite des partis populistes de droite s’établit et retombe avec une organisation politique étroite et un leadership charismatique. La résonance des partis populistes de droite se nourrit de la forte distance qu’ils maintiennent avec la classe politique et les élites traditionnelles quand ils affirment que « les puissances établies » ont seulement en tête leurs propres intérêts matériels et financiers et que leur incompétence et leur corruption plus ou moins flagrante sont devenues des phénomènes quotidiens. Au moins indirectement, il s’agit d’un changement complet de représentation politique.

    La base sociale du populisme de droite

    Depuis la fin de la guerre froide, l’économie capitaliste mondiale a fondamentalement changé. Depuis les années 1970, la structure de création de valeur globale (déclin des États-Unis, montée de la République populaire de Chine) et le compromis de classe de l’après-guerre ont été bouleversés. Des centaines de millions de personnes en Asie ont été intégrées à la division mondiale du travail. En une seule génération, la Chine est devenue l’établi du monde et le premier exportateur mondial. Le système international de Bretton Woods et l’économie mixte ont été remplacés par le néolibéralisme et la dérégulation conçus par les forces du marché et par une démocratie alignée sur le marché. À la suite des crises et du désordre mondial croissant, le rôle hégémonique des États-Unis en tant que superpuissance mondiale s’est affaibli.

    Les contradictions et les crises ont fait paraître de plus en plus impensable la promesse d’une revitalisation néolibérale du capitalisme. La chute de la croissance économique, la forte dette publique et privée, la politique à faible taux d’intérêt, la multiplication des « États défaillants » et les inégalités sociales croissantes (élites riches contre statut menacé du plus grand nombre) posent la question de l’avenir du « capitalisme démocratique ». L’effondrement du néolibéralisme crée un espace pour les guerres culturelles, notamment sur l’immigration, les préférences sexuelles, le partenariat entre personnes de même sexe, etc. ; celles-ci accompagnent la perte de contrôle de la politique à l’égard du développement social et comblent les lacunes croissantes du discours politique. Dans le même temps, dans presque tous les pays démocratiques, il existe des partis ou des mouvements populistes de droite en mesure d’enjamber les barrières d’entrée des arènes politiques, de provoquer une déformation des institutions démocratiques et de mettre en danger les gouvernements et la viabilité des États démocratiques.

    En Allemagne, la désillusion concernant l’État-providence et l’inaction politique ont depuis longtemps conduit à une tendance au désengagement politique. Particulièrement dans les tranches de revenu inférieures – avec un faible revenu, une plus grande part de transferts sociaux, le manque d’accès à l’éducation, etc., des conditions de travail précaires – la participation électorale est extrêmement faible.

    La mobilisation des anciens abstentionnistes en Allemagne et ailleurs

    Lors des élections législatives en Allemagne en 2016, la participation électorale a augmenté de façon significative. C’est de loin l’AfD qui a réussi à récupérer le plus de votes des anciens abstentionnistes. La politique de réfugiésetd’immigrationestaucœurdeschoixduvotedesabstentionnistes et des sympathisants de l’AfD. Les coalitions gouvernementales des États fédéraux au cours des dernières années ont mené une politique de consolidation néolibérale – la réalisation des excédents budgétaires était plus importante pour eux qu’une amélioration des conditions de travail et de vie de la population. Les sociaux-démocrates et la CDU espéraient qu’on reconnaîtrait les progrès accomplis par rapport au sous-développement et aux discriminations ; les forces de l’opposition – Die Linke et les Verts – ont certes critiqué les inégalités croissantes, mais les alternatives qu’elle proposaient étaient trop ternes. Les faiblesses programmatiques notables des partis traditionnels et établis ne pouvaient pas empêcher le terrain de glisser vers les populistes de droite – essentiellement parce que leur communication politique ne tenait pas compte des émotions ou des ressentiments.

    L’hypothèse selon laquelle on pourrait affronter les préjugés, les ressentiments et les malentendus par l’information relève du domaine du mythe. Ce qui est important pour ceux qui ont des préjugés, c’est que ces préjugés soient confirmés. Les préjugés sont des points de repère dans un monde complexe, c’est pourquoi les gens s’y tiennent, surtout quand ils permettent d’expliquer le monde sans contradictions. Enfin, il ne faut pas penser que le ressentiment profond de ceux qui croient que les réfugiés ou l’islam sont la cause des maigres ratios de distribution et du désordre mondial croissant peut être contré avec de simples interprétations alternatives et l’attention des médias.

    Nous voyons ici se répéter le phénomène intéressant que le populisme de droite est essentiellement fort dans les sociétés relativement aisées d’Europe, par exemple en Suisse, en Autriche, au Danemark et aux Pays-Bas. Aucun de ces pays n’est une région de crise ou de catastrophe ; ce sont des pays qui vont plutôt bien, mais où les gens ont le sentiment d’avoir perdu quelque chose par suite d’un changement d’ordre politique ou de la perte de contrôle démocratique. Pour quelles raisons tant de citoyens accordent-ils leurs voix et donc des mandats politiques à des candidats inconnus et sans expérience ? On peut décrire et résumer ainsi le glissement politique dans la République de Berlin :

    • L’AfD se voit et se présente comme une voix discordante par rapport aux « vieux partis ». Le programme de l’AfD passe à l’arrière-plan par rapport au rejet radical des institutions politiques et des médias (la « presse mensongère »). Le parti lui-même développe et modifie son programme ; ses revendications concernant un marché radical et néolibéral perdent de leur importance. La plupart des électeurs et des partisans de l’AfD ignorent son contenu programmatique. Ils aiment l’image publique qu’il véhicule : contre l’immigration, contre l’islam et contre l’UE.

    • Les électeurs ne se laissent pas influencer par le fait que la direction du parti est en proie à un violent conflit sur l’évolution de son orientation politique et que l’ensemble de la direction est et une position d’exclusion claire à l’égard des contenus et des organisations d’extrême droite.

    • La libération du ressentiment signifie aussi que les opinions populistes de droite et ses résultats électoraux n’ont jamais été moins ostracisés qu’aujourd’hui.

    • Depuis le développement sensible du mouvement de demande d’asile vers l’Allemagne à la fin de l’été 2015, l’AfD a mis l’accent sur la critique de l’euro et de l’Europe face à la politique d’asile et surtout sur une position contre les immigrés des pays islamiques. Elle s’appuie sur les craintes et les préjugés d’une grande partie de la population qui se méfie de l’immigration ou qui la refuse. L’AfD met en avant et renforce une image unilatérale et négative de l’Islam. L’AfD s’adresse également à une clientèle qui veut faire respecter le modèle familial traditionnel en tant que norme sociétale.

    • L’ensemble des questions relatives aux demandeurs d’asile et à l’immigration n’a diminué en importance qu’au cours des derniers mois de cette année. En termes de chiffres, par rapport à 2015, depuis le printemps 2016, on constate un net recul de l’immigration des réfugiés vers l’Allemagne. L’accueil et l’intégration des réfugiés en Allemagne constituent sans aucun doute un défi social majeur, mais on ne peut pas parler de « surcharge » ni de « perte de contrôle ».

    Dans un récent sondage, 63 % des Allemands estiment que la politique actuelle en matière de réfugiés explique le succès de l’AfD. Cependant, le glissement à droite en Europe montre que la question des réfugiés n’est qu’un symptôme d’accompagnement et non la cause fondamentale du glissement politique en faveur du populisme de droite. Partout en Europe et aux États-Unis, on assiste à la montée des partis populistes de droite. L’Allemagne était depuis longtemps une exception.

    On reconnaît insuffisamment l’articulation entre les désillusions profondes concernant l’injustice sociale et les préjugés envers les étrangers, notamment des pays fortement marqués par l’islam.

    L’érosion de la classe moyenne inférieure

    L’hypothèse souvent avancée selon laquelle ce sont avant tout les couches sociales inférieures qui sont responsables de la perte massive de légitimité du système politique est sujette à caution sur le plan empirique et théorique. La question est plus compliquée. La couche sociale inférieure est également déçue par les élites, mais elle n’attend rien de mieux des élections. Ce qui est vrai dans toute l’Europe est que plus les conditions sociales de vie sont précaires, plus la participation électorale est faible. Il s’ensuit que les différences régionales et sociales croissantes mènent à l’inégalité politique. Plus les conditions de vie sont précaires dans un quartier urbain, moins les gens vont aux urnes.

    La conclusion est que le déclin de la participation électorale en Europe est l’expression d’une participation électorale de plus en plus inégale derrière laquelle se trouve une fracture sociale de l’électorat. Le système politique européen est fondé sur une profonde fracture sociale et l’expression démocratique de la volonté devient l’affaire de plus en plus exclusive des citoyens du milieu social moyen et supérieur des sociétés, tandis que les catégories sociales inférieures restent clairement sous-représentées. Les résultats des études à long terme dans les démocraties occidentales montrent dans l’ensemble que l’inégalité sociale va de pair avec une croissance de l’inégalité politique, d’abord dans le sens d’une participation inégale. Il en résulte une « chaîne fonctionnelle composée d’une inégalité sociale croissante, d’une participation politique inégale et enfin de décisions en faveur de ceux qui participent à la vie politique [...], ce qui désavantage les abstentionnistes. »6

    Depuis des décennies, la couche sociale intermédiaire est sous la pression des tendances socio-économiques et se plaint d’un amortissement sociopolitique insuffisant. C’est surtout la couche moyenne inférieure qui traduit cette frustration en sentiment de droite et en contestation politique. Cependant, au cours de son développement, la base sociale du populisme de droite a changé et s’est étendue ; elle devient un mouvement qui réunit des éléments disparates, dans lesquels se rencontrent des parties des couches sociales inférieures et supérieures. Ce genre de chose est d’autant plus efficace qu’il peut y avoir une « dé-diabolisation » des partis ou des mouvements, en particulier par les distances prises avec l’extrême droite. Par la suite, les partis ou mouvements populistes de droite peuvent également exercer un pouvoir d’attraction parmi d’autres couches sociales, mais son pilier central reste la couche moyenne inférieure.

    En Allemagne, par exemple, des enquêtes empiriques indiquent que les partisans de l’AfD ne sont pas en situation de précarité7 : 79 % des partisans de l’AfD considèrent leur situation économique comme bonne à très bonne – 76 % en moyenne des 1 026 personnes interrogées âgées de 18 ans ou plus. L’attitude négative à l’égard de l’immigration est claire : 99 % des sympathisants de l’AfD sont peu ou pas du tout satisfaits de la politique de la chancelière fédérale Angela Merkel en matière d’asile et de réfugiés.

    Le populisme de droite n’est pas un mouvement des pauvres ; il est avant tout un mouvement de la classe moyenne inférieure des sociétés capitalistes riches. À cet égard, le populisme de droite livre bataille pour le « paradis perdu ». Les gens ne votent pas pour les partis populistes parce qu’ils sont heureux. Ils sont mécontents de la façon dont vont les choses. Cela a à voir avec le sentiment qu’ils ne sont plus représentés politiquement, que les partis établis ne les représentent pas. Mais ils pensent également qu’on peut garder le système et qu’il peut fonctionner.

    Depuis le milieu des années 1990, « la base économique des couches moyennes s’effrite. Dans la distribution primaire, les ménages ayant un revenu moyen ont chuté de 8 % en pourcentage du nombre total de ménages, passant de 56,4 % en 1992 à 48 % en 2013. Bien que l’État-providence puisse encore empêcher la descente sociale, de nombreux ménages de couches moyennes ne pouvaient plus compenser complètement l’inégalité de la distribution primaire. En termes de distribution secondaire, c’est-à-dire après impôts, cotisations sociales et transferts sociaux, la part des couches moyennes est passée de 83 % en 2000 à 78 % en 2013. »8

    Graphe 2 : Composition de l’AfD selon les groupes sociaux

     

    4e tr. 2013

    4e tr. 2014

    4e tr. 2015

    4e tr. 2016

    Niveau de formation

    Bas

    27

    22

    21

    20

    Moyen

    35

    51

    54

    55

    Supérieur

    38

    28

    24

    25

    Statut de l’emploi

    Actif occupé

    56

    58

    61

    63

    Sans emploi

    5

    4

    2

    3

    Retraité

    29

    26

    28

    27

    Autre

    10

    12

    9

    7

    Catégorie professionnelle

    Ouvrier

    18

    20

    23

    26

    Employé

    63

    58

    56

    53

    Fonctionnaire

    6

    9

    6

    7

    Indépendant

    13

    13

    15

    14

    Source : Niedermayer/Hofrichter 2016.


    Les sondages d’opinion et les analyses des discours, des tracts et des affiches des partis populistes de droite montrent clairement que « leur potentiel réside dans les couches moyennes conservatrices aisées. Dans ce cas, la propagande se rattache aux préjugés de nombreux citoyens à l’égard de l’immigration et à leurs prétendues prérogatives d’autochtones, mais aussi à des principes autoritaires de sécurité en matière de sanctions en cas de violation des normes. [...] 30 % des Allemands que nous avons interrogés présentent une orientation qu’on appelle économiste. Ils composent les groupes en fonction de leurs coûts et avantages supposés. Ils pensent par exemple que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre davantage. Une conception conservatrice traditionnelle de la démocratie, cependant, s’intéresse au bien commun et aux besoins des gens et pas seulement à leur utilité. Mais socialement et politiquement, il faut que justice soit faite. »9

    L’AfD – comme les autres partis populistes de droite en Europe – n’est que le symptôme d’un problème sous-jacent. Ce problème est que la population est mécontente du système à près de 80 %.

    Supprimer leurs voix résolues ou les ridiculiser ne les fera pas changer d’avis.

    Toutes les études soulignent deux facteurs essentiels : d’une part, ces dernières années, nous voyons partout dans les principaux pays capitalistes une tendance à l’érosion de la base socio-économique des couches moyennes, surtout de la couche moyenne inférieure. D’autre part, en raison de la peur croissante de perte de statut, a émergé un énorme mécontentement à l’égard de la classe politique.

    Pour avoir un succès soutenu, les partis populistes doivent articuler et ancrer sur des objectifs politiques l’état d’esprit de contestation dont ils partent.Lepointderéférenceleplusimportantdetouslespartispopulistes de droite est la profonde désillusion par rapport au système actuel de processus de décision politique. Ce qui fait surtout la différence pour les populistes est celle par rapport aux élites corrompues et incapables face aux problèmes croissants de la majorité de la population.

    Les partis populistes de droite ont marqué des points dans leurs pays respectifs, en particulier avec trois questions politiques :

    • Un mépris profondément ancré pour les classes politiques ou les élites économiques et politiques ;
    • le rejet de l’Union européenne et de la politique d’austérité mise en œuvre jusqu’à présent ;
    • L’exigence d’en finir avec les systèmes sociaux nationaux pour les immigrants, les réfugiés, ainsi que pour ceux qui « ne veulent pas » travailler.

    Comment combattre le populisme de droite en Europe ?

    Peut-on lutter contre un profond ressentiment simplement par l’intelligence et la raison ?

    Si l’on veut atteindre les électeurs dans leur rage et leur haine vis-à-vis des élites politiques et des réfugiés, il faut d’abord préciser quelles sont les exigences, par exemple de justice et de reconnaissance, qui se trouvent derrière l’opposition aux accords de libre-échange et à l’ouverture des portes aux réfugiés. Ce n’est qu’à partir de la connaissance des raisons socio-économiques de la perte et de la peur de perdre, ainsi que de la crainte de mobilité descendante, qu’on peut défaire le lien entre les tendances et évolutions de la société, l’incapacité à résoudre politiquement les problèmes et les réactions émotionnelles.

    Dans le cadre de la mondialisation, de nombreuses couches de la population se perçoivent comme perdantes. Les élites politiques néolibéralesontaccentuélafracturesocialeàtraverslesdéréglementations, déclenchant le sentiment de colère contre les élites et les « nouveaux » boucs émissaires.

    L’expérience de la discrimination n’est généralement pas prise en compte. Le sentiment de non-reconnaissance et de discrimination ne peut être combattu qu’en s’attaquant aux causes. Les responsables politiques devraient d’abord reconnaître l’existence de la fracture sociale, et donc de la discrimination sociale. À écouter les responsables politiques des partis établis au cours des dernières années – aux échelles nationale et européenne – on pourrait penser que la mondialisation, l’unification européenne, le marché commun et une société de plus en plus diversifiée n’ont apporté que des avantages à tous. Cette histoire de succès ignore beaucoup de gens ; elle contredit l’expérience d’une partie des populations européennes.

    La communication « réussie » doit donc prendre en compte le fond du ressentiment. Elle doit proposer une politique permettant de diminuer la fracture sociale et l’injustice, et opposer ainsi une autre logique à l’interprétation raciste et nationaliste. Ce programme politique, en relation avec une stratégie de communication visant à dépouiller les populistes de droite de leur caractère unique, pourrait rendre difficile pour eux de se présenter à ces groupes de population comme les seuls opposants aux élites établies.

    Il n’y a, en effet, pas d’automatisme. La peur de perdre son statut n’entraîne pas « nécessairement » une attitude pleine de ressentiment. Mais quand une grande partie de l’électorat donne libre cours à son ressentiment à l’égard des étrangers, la confrontation, la démarcation et l’ostracisme à l’égard de ces groupes de droite ne peuvent être véritablement et durablement efficaces qu’en abordant et en traitant les causes de leur peur de perdre leur statut. Nous devons redonner aux citoyens qui éprouvent un sentiment d’insécurité l’espoir d’une restauration et d’un développement de l’État-providence. Cela nécessite une autocritique des partis politiques établis10.

    Notes

    1. Ronald Ingelhart et Pippa Norris émettent l’idée que l’insécurité économique est moins un facteur explicatif que le jeu culturel. Selon cette thèse, le soutien au populisme est une réaction des secteurs autrefois dominants à un changement de valeurs qui menace leur statut. La position qu’ils avancent est que l’antipathie envers les élites a pour origine principalement des ressentiments basés sur des angoisses suite à une inégalité sociale croissante. Cependant, les ressentiments culturels (comme la résistance aux pratiques de genre, les valeurs familiales, etc.) jouent également un rôle.

    2. Pour Bourdieu, le ressentiment n’est pas exclusivement lié à une strate ou à une classe spécifique – à la classe moyenne ici –, mais désigne une relation spécifique avec l’espace social (Bourdieu, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001 (collection « Points. Essais »). Bourdieu interprète même les révoltes étudiantes comme le ressentiment de ceux qui n’ont pas eu leur part du gâteau (Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.

    3. Si la petite bourgeoisie traditionnelle est la porteuse typique du ressentiment, la situation est beaucoup plus compliquée dans le cas de la nouvelle petite bourgeoisie (et de ses professions apparentées). Selon Bourdieu, tout individu de cette nouvelle couche qui doit inventer un nouveau mode de vie et redéfinir sa situation sociale est obligé de se resituer dans l’espace social.

    4. Oliver Decker, Johannes Kiess, et Elmar Brähler (eds.), Die enthemmte Mitte. Autoritäre und rechtsextreme Einstellung in Deutschland, Die Leipziger “Mitteˮ- Studie, 2016, https://www.otto-brenner-stiftung.de/fileadmin/user_data/stiftung/Aktuelles/Mitte_Studie/Die_enthemmte_Mitte_Pra__sentation_PK.pdf.

    5. Decker et al., Die enthemmte Mitte.

    6. Arnim Schäfer, Der Verlust politischer Gleichheit. Warum die sinkende Wahlbeteiligung der Demokratie schadet, Frankfurt a.M.: Campus, 2015, p. 88.

    7. Voir par exemple l’enquête Infratest commandée par le magazine Der Spiegel, mars 2016 ; et Renate Köcher, « Die Volksparteien sind noch nicht am Ende », Allensbach-Analyse, dans Frankfurter Allgemeine Zeitung, 20 avril 2016.

    8. Gerhard Bosch et Thorsten Kalina, « Mittelschichten in Deutschland – unter Druck », Sozialismus 2/2016.

    9. Andreas Zick, « Wir dürfen unsere Toleranz nicht überschätzen », Interview Tagesspiegel, 21 mai 2014.

    10. Voir aussi Joachim Bischoff, Elisabeth Gauthier et Bernhard Müller : Droites populistes en Europe : les raisons d’un succès, éditions du croquant, collection « Enjeux et débat, Espaces Marx », 2015.


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