• Préface

  • Auteur Louis Weber , Dominique Crozat , Maxime Benatouil | 14 Feb 17
  • L’édition de cette année paraît dans un contexte où les incertitudes sont grandes.

    En France, la menace Marine Le Pen, la victoire de Fillon aux primaires de la droite, celle de Trump aux États-Unis, le Brexit en Grande- Bretagne, la progression importante de l’extrême droite dans une grande partie de l’Europe, de la Hongrie à Allemagne en passant par l’Autriche, la Pologne, le Danemark ou la Suède… sont sources d’inquiétudes et mettent la gauche face à de grandes responsabilités.

    Dans une récente tribune du journal Le Monde, Bernard Spitz, responsable du pôle international et Europe du Medef, s’inquiète et alerte sur « les peurs et la colère que suscitent partout les inégalités face aux progrès techniques et à la mondialisation. Le libre-échange est désormais perçu comme facteur de régression… La perception dominante est celle d’un peuple de perdants face à une petite tribu de super-gagnants. » Il appelle à sauver le système face aux conséquences imprévisibles de la colère des peuples.

    Son inquiétude est bien sûr directement liée aux intérêts qu’il défend avec son organisation, c’est-à-dire ceux du grand capital et des multinationales dont la voracité est une des sources des peurs et des colères qu’il fustige. Elle est d’autant plus justifiée que, dans de nombreux pays d’Europe, des signes plus ou moins forts laissent apparaître une forte envie de changement progressiste.

    En 2016 ce sont, en France, le succès des films Merci Patron et La Sociale, le large rassemblement opéré par « Nuit debout » dans le prolongement de la vaste mobilisation contre la loi El Khomri ou la victoire remportée par Benoît Hamon contre Manuel Valls à la primaire du PS. Ce sont aussi la lutte contre la réforme du Code du travail en Belgique, l’élection confirmée de Jeremy Corbyn à la tête du Parti travailliste en Grande-Bretagne, le succès rencontré par Bernie Sanders aux États-Unis, notamment parmi les jeunes…

    Nous avons essayé dans ces pages de nourrir la réflexion sur les réalités de la situation, les obstacles au changement mais aussi les perspectives qui peuvent émerger de ce paysage contrasté si la gauche répond aux défis qui lui sont posés.

    Cet ouvrage s’ouvre sur un article de Gregor Gysi, élu président du Parti de la gauche européenne lors de son Congrès en décembre dernier. Il développe une analyse des défis posés à la gauche par la construction européenne. Dans une interview, le ministre grec des Finances, Euclide Tsakalotos, aborde la question de la préservation de l’identité et des fondements essentiels d’un parti de gauche radicale lorsqu’il est au pouvoir et doit faire des compromis douloureux avec l’austérité. Il esquisse les quelques possibilités laissées à un pays dirigé par un parti de gauche radicale, sous la férule de l’UE. Mais, pour lui, un repli dans la sphère nationale est vain. Contre un Lexit (« Left exit »), il affirme que seule la gauche peut proposer un programme de réduction des inégalités tout en affrontant les problèmes transfrontaliers de changement climatique et d’évasion fiscale.

    Avec les évolutions actuelles du néolibéralisme – la financiarisation, l’externalisation du travail, le développement de l’auto-entrepreneuriat… – il faut décrypter les changements, ce qui est toujours présent dans un mode de vie fondé sur le capital et ce qui est nouveau ainsi que les rapports existants entre l’ancien et le nouveau. C’est ce que fait Ursula Huws dans sa réflexion sur le travail et ses évolutions à l’ère du numérique.

    Ces évolutions, ainsi que les défaites, les échecs ou les insuffisances de la gauche sociale-démocrate, communiste et radicale, ont permis l’émergence d’un nouveau populisme au sein d’une partie de la gauche et d’une tendance à remettre en question la distinction gauche-droite.

    Sous la forme la plus reconnaissable du populisme, la droite radicale nationaliste propose un conflit entre une entité ethnique (ou, dans sa forme plus moderne, les citoyens nés dans le pays) et les institutions financières et culturelles parasites, les élites. Son image du « peuple » est, dans certains cas, un mélange flou d’« ouvriérisme » et de « nativisme » embrassant aussi la classe économique du pays. Les effets négatifs de la gouvernance économique de l’UE la conduisent à vouloir soustraire la souveraineté nationale à la domination bureaucratique étrangère.

    Le populisme actuel dans une partie de la gauche ne considère pas le pôle populaire comme une entité ethnique ou comme ceux qui sont nés dans le pays, mais comme les pauvres, les 99 pour cent, les exclus, les immigrés, etc., face aux riches, aux privilégiés.

    Pour Walter Baier, la gauche, pour affronter la droite nationaliste, doit prendre au sérieux les revendications de son électorat populaire. Celui-ci se sent menacé par les politiques nationales et européennes néolibérales de la plupart des partis au pouvoir. La condamnation morale ne suffit pas. Une lutte politique acharnée est nécessaire pour enrayer sa progression. Les électeurs de la droite radicale proviennent principalement des classes moyennes inférieures redoutant une perte de statut alors que les abstentionnistes sont essentiellement issus des parties de la classe populaire qui se sentent déjà dépouillées de leurs droits. Il n’y a pas de « parti » permanent des abstentionnistes et ces derniers peuvent revenir aux urnes si on leur propose quelque chose qui réponde à leurs aspirations. Cette question est développée par Horst Kahrs, Bernhard Müller et Gavin Rae qui analysent la situation en Allemagne et en Pologne.

    Pour Roger Martelli, il n’est pas pertinent d’identifier de façon automatique « gauche » et « droite » à des groupes sociaux. Les catégories populaires existent concrètement, mais le peuple est à construire politiquement. On ne le construit pas en se référant nominalement à lui, ou en le distinguant de son contraire supposé, l’élite, mais en le rassemblant autour d’un projet qui l’émancipe et permet en même temps à la société toute entière de s’émanciper. C’est sur la base du triptyque égalité, citoyenneté, solidarité que peut se construire durablement un mouvement populaire reposant sur autre chose que la peur de l’autre et le ressentiment, ferment de toutes les droites extrêmes. Vue à travers ce prisme, la polarité gauche-droite est toujours pertinente. Serge Wolikow, partant de l’expérience française, présente une approche historique de la gauche et des conditions qui génèrent les différences entre gauche « radicale » et de « gouvernement ». Jukka Pietiläinen montre que l’étiquette de gauche repose sur des aspects bien différents selon les pays européens. Mais on retrouve toujours les questions et les préoccupations à la base des pôles d’attraction délimités par Roger Martelli.

    Ludmilla Bulavka utilise la perspective du « nouvel homme » soviétique des années 1920 pour critiquer le postmodernisme et affirmer un sujet politique en capacité de démystifier la réalité et de la transformer. Dans ce cadre, elle considère l’appropriation de la culture et la création culturelle comme une nécessité.

    Walter Baier, Gregor Gysi et Pedro Chaves soulignent le renforcement de la gouvernance économique technocratique postdémocratique de l’UE et le besoin de rupture et de refondation radicale de l’Union européenne. Mais si l’UE s’écroule, elle ne sera pas remplacée par un ordre moins capitaliste ou plus pacifique. Les constitutions nationales et les traités de l’UE ne permettront pas le changement social sans luttes sociales massives, à tous les niveaux. Pour Geoff Eley, une approche historique est essentielle et, dans la réalité, les capacités démocratiques vont bien au-delà des seules législations. Il analyse les conditions d’émergence d’une dynamique démocratique qui résulte beaucoup plus du militantisme populaire que de l’importation des institutions de la société civile, comme le veut l’idéologie postcommuniste en Europe de l’Est.

    Susan Zimmermann aborde la dialectique de l’émancipation des femmes et de l’anti-homophobie comme de précieux atouts de l’Occident. Elle souligne que la notion des droits des femmes a été imprégnée de celle de la supériorité des sociétés occidentales blanches. Cela a contribué à l’obtention d’acquis en matière de droits des femmes dans le monde mais peut aussi expliquer une partie de la résistance à cette idée dans les sociétés et cultures non occidentales.

    Michael Löwy développe une approche historique de l’écosocialisme, en citant William Morris et Walter Benjamin comme ses prédécesseurs. Il s’intéresse à l’écosocialisme d’Hugo Blanco et aux mouvements indigènes en Amérique latine. La Table ronde sur les changements climatiques et la stratégie de gauche propose de nombreuses informations et analyses sur les expériences pour associer justice sociale et écologique, notamment celles qui ont développé la capacité des populations à s’engager dans le changement écologique.

    Gregory Mauzé souligne l’importance d’un droit à la mobilité internationale qui articule en permanence accueil des migrants et principe d’égalité des droits de tous ceux qui vivent dans un même pays.

    Dans la partie concernant la gauche en mouvement et son organisation, Alberto Garzón, partant des rapports complexes entre Podemos et Izquierda Unida, souligne la nécessité de tisser des réseaux partant de ceux qui se mobilisent autour de conflits sociaux pour relier les classes populaires et les organisations politiques de gauche. Pour Lutz Brangsch, l’idée d’un parti politique de gauche est toujours pertinente, malgré la privatisation et la fragmentation de l’espace public et le développement d’internet comme substitut commercial.

    Yann Le Lann déconstruit les clichés médiatiques sur la composition sociale des participants à « Nuit debout ». Richard Seymour explique comment la faiblesse de la gauche, du Parti travailliste a paradoxalement rendu possible mais fragile la victoire de Jeremy Corbyn. Pablo Sánchez fournit un bilan de la municipalité de Barcelone, « Barcelone en comú ». Anej Korsika montre que la situation actuelle dans les Balkans trouve son origine dans les mouvements de gauche et de droite durant la Seconde Guerre mondiale et dans les courants libéraux des années 1970, parallèles à l’avènement du néolibéralisme en Occident.

    L’ouvrage se clôt avec un rapport collectif sur les activités et initiatives organisées par Transform ! Europe en 2016.

    Ce livre annuel est publié simultanément en plusieurs langues ; il paraît maintenant en anglais, français, allemand, grec et italien. Le développement de notre audience et l’élargissement de l’horizon des expériences reflétées dans Transform ! ne sont pas les seules raisons pour lesquelles nous publions notre revue en plusieurs langues. Traduire est au cœur du travail de Transform ! Europe. C’est un moyen de rapprocher des cultures politiques qui trouvent leur expression dans des langues différentes et dans l’utilisation variée de concepts politiques apparemment identiques. Cela permet de mieux comprendre ce qu’est aujourd’hui la gauche en Europe et de rechercher l’unité dans la diversité en combinant différentes expériences, traditions et cultures.

    Nous remercions tous ceux et toutes celles qui ont apporté leur contribution à cet ouvrage, auteurs, traducteurs et traductrices, collaborateurs et collaboratrices à tous les niveaux – coordination, mise en page, impression… – ainsi que les éditions Le Croquant.