• La problématique de l’abstentionnisme et du soutien politique à la gauche en Pologne

  • Auteur Gavin Rae | 08 Mar 17 | Posted under: Europe centrale et orientale , Pologne , Élections
  • Introduction

    Pour la première fois depuis 1918, aucun parti de gauche n’est représenté au Parlement polonais. C’est désormais un parti nationaliste conservateur qui gouverne le pays, un parti qui est parvenu à s’attirer le soutien d’une partie de la société composée de citoyens parmi les plus exclus et mécontents de la réalité du capitalisme en Pologne. Pourtant, environ la moitié de l’électorat potentiel polonais ne va généralement pas voter aux élections parlementaires. Le taux de participation électorale en Pologne est parmi les plus bas d’Europe, avec un pourcentage d’adhésion aux partis politiques extrêmement faible. Pour que la gauche de ce pays puisse se reconstruire, elle doit réfléchir aux moyens de regagner le soutien de ceux qui ne vont pas voter mais qui ne sont pas non plus fermement ancrés à droite. Cet article analyse la problématique de l’abstentionnisme dans les pays postcommunistes de l’Union européenne et cherche à déterminer plus précisément quelles couches de la société sont concernées et quelles raisons peuvent expliquer leur retrait du processus politique démocratique.

    Le poids des abstentionnistes

    De manière générale, la problématique de l’abstentionnisme peut être abordée sous deux angles principaux.

    Selon la première approche, les électeurs ne vont plus aux urnes à cause des changements structurels qui ont touché la société et le monde politique. Ce point de vue part du principe que la transition économique et sociale vers le postmatérialisme s’est accompagnée d’une évolution des valeurs dans laquelle l’individualisme et l’autonomie ont pris le dessus sur les considérations plus matérielles telles que la sécurité ou la rareté1. En ce qui concerne la gauche, cette transition fut incarnée par la théorie de la « troisième voie » et le glissement d’importants partis sociaux-démocrates (comme le Parti travailliste au Royaume-Uni ou le Parti social-démocrate d’Allemagne) vers le centre de l’échiquier politique dans les années 19902. Dans cette optique, la gauche devrait donc s’adapter à ces changements au sein de l’économie et de la société, accepter le diktat de l’économie de libre-marché et représenter les valeurs postmatérialistes d’une classe moyenne soi-disant grandissante. Néanmoins, la crise économique mondiale, l’accroissement des inégalités sociales ainsi que l’incapacité de la gauche à se développer tout en adoptant des politiques économiques libérales sont autant d’éléments qui poussent à remettre en question cette première perspective.

    Une autre approche repose sur l’idée que l’abstentionnisme est dû à l’augmentation des inégalités sociales et à la montée de l’exclusion sociale. En effet, de ces phénomènes résulte qu’une partie grandissante de la société est mécontente du système politique et n’a l’impression de n’être représentée par aucun parti politique. Ces individus ont le sentiment que ce n’est pas le fait d’aller voter qui améliorera leur quotidien ni ne réglera les problèmes d’inégalité dans la société. Lorsque les citoyens ressentent qu’ils ne sont pas correctement représentés dans le système politique, ils décident souvent de ne plus aller voter et de se retirer de la vie politique. Il s’agit généralement des plus démunis et des plus exclus de la société, ce qui ne fait qu’accroître les disparités sociales. Avec le glissement d’une grande partie de la gauche traditionnelle vers le centre de l’échiquier politique, une part grandissante de l’électorat perd ses représentants politiques habituels et se tourne alors vers la droite nationaliste ou décide tout simplement de ne plus aller voter.

    L’abstentionnisme en Pologne et dans les pays postcommunistes

    La transition postcommuniste en Europe centrale et de l’Est (ECE) nécessitait d’instaurer conjointement un système économique capitaliste et un système politique de démocratie représentative. Au début des années 1990, l’ensemble des pays ex-communistes ont connu d’importantes contractions économiques ainsi qu’une très forte hausse du chômage et des pertes d’emploi. S’il est vrai que les replis économiques les plus marquants ont eu lieu dans les pays de l’est du territoire de l’ex-Union soviétique, les économies de l’ouest de la région ont également subi des ralentissements considérables et sans précédent dans une Europe en période de paix. Même la Pologne, considérée comme l’une des économies les plus développées de l’ECE, a vu son PIB chuter de près de 25 % entre 1989 et 1991 et son taux de chômage grimper de 1 % à 16 % entre 1989 et 19933.

    C’est donc dans ce contexte de déclin socio-économique que les systèmes politiques démocratiques d’ECE ont vu le jour dès 1989. Le tableau 1 présente les taux de participation aux différentes élections parlementaires organisées depuis la chute du communisme dans les pays d’ECE membres de l’Union européenne4.

    Tableau 1 : Taux de participation aux élections parlementaires en Europe centrale et de l’Est.

     

     

    Bulgarie

    Croatie

    Republique tchèque

    Estonie

    Hongrie

    Lettonie

    Lituanie

    Pologne

    Roumanie

    Slovaquie

    Slovénie

    Moyenne

    Élections 8

    51,05

    51,05

    59,48

    64,23

    61,84

    58,8

    52,93

    50,92

    41,76

    59,82

    51,73

    54,87

    Élections 7

    52,49

    52,49

    62,6

    63,53

    64,38

    59,49

    48,59

    48,92

    39,2

    59,11

    65,6

    56,03

    Élections 6

    60,64

    60,64

    64,47

    61,91

    67,57

    64,72

    46,04

    53,88

    58,51

    58,84

    63,1

    60,02

    Élections 5

    55,76

    55,76

    57,95

    58,24

    70,52

    60,98

    58,18

    40,57

    65,31

    54,67

    60,64

    58,05

    Élections 4

    66,63

    66,63

    74

    57,43

    57,01

    71,17

    52,92

    46,18

    76,01

    70,07

    70,36

    64,40

    Élections 3

    58,87

    58,87

    76,29

    68,91

    68,92

    71,9

    75,22

    47,93

    76,29

    84,25

    73,67

    69,19

    Élections 2

    75,23

    75,23

    84,68

    67,84

    65,1

    71,9

    71,72

    52,08

    79,69

    75,41

    85,9

    73,16

    Élections 1

    83,87

    83,87

    96,33

    78,2

    -

    89,88

    -

    -

    -

    84,68

    -

    86,13

    Moyenne

    63,06

    63,06

    71,97

    65,03

    65,04

    68,60

    57,94

    48,64

    62,39

    68,35

    67,28

    -

     

    Si l’on considère la région dans son ensemble, on observe qu’au début, le taux de participation était généralement élevé. Ainsi, le taux de participation en ECE a dépassé 86 % aux premières élections parlementaires et 73 % aux deuxièmes. Dans des pays comme la République tchèque, la Croatie ou la Lettonie, les taux étaient particulièrement élevés et dépassaient de loin ceux de l’Europe de l’Ouest à la même époque. Même si l’on pouvait s’attendre à ce que cette participation recule après l’euphorie des premières années de transition politique, la diminution a pris des proportions affolantes. De fait, la moyenne de participation en ECE pour les cinquièmes élections parlementaires tombe à 58 % et à moins de 55 % pour les septièmes. Certes, le taux de participation en Europe de l’Ouest a également connu une diminution constante, mais à une moindre échelle qu’en ECE. À titre d’exemple, le taux de participation aux dernières élections parlementaires était de 75 % en Allemagne, 80 % en Italie, 61 % en France et 63 % au Royaume-Uni.

    En Pologne, le taux de participation aux élections parlementaires a toujours été faible, avec une moyenne d’à peine 48 % (la plus basse d’ECE) et un taux qui n’a dépassé les 50 % qu’à trois reprises. Au début de la transition, la participation en Pologne était particulièrement faible, avec un taux de 42,8 % seulement, le plus bas de tous les pays ex-communistes ici considérés5. En fait, la Pologne n’a pas suivi la tendance de la plupart des autres pays de l’ECE puisque la participation y a légèrement augmenté ces vingt-cinq dernières années. Toutefois, le taux de participation aux dernières élections parlementaires a tout juste dépassé les 50 % et tourné autour des 49 % sur l’ensemble de cette période. Dans le même temps, on a pu observer que d’autres pays de l’ECE se rapprochent du très faible taux de participation électorale de la Pologne- comme la Roumanie qui a enregistré un taux bien plus bas que celui de la Pologne aux dernières élections parlementaires.

    Les pays ex-communistes de l’UE rencontrent donc un déficit démocratique grandissant. Il s’agit de jeunes démocraties dépourvues de partis politiques forts et avec une gauche fragile. Afin de mieux comprendre la situation en Pologne, il nous faut à présent nous intéresser à la stabilité des (non-) votants.

    La stabilité de participation en Pologne

    Le concept de stabilité de participation aux élections permet d’appréhender dans quelle mesure les mêmes personnes vont ou ne vont pas voter d’une élection à une autre. La stabilité de participation est importante car elle permet de prédire les tendances et limite les risques de rupture dans le processus démocratique. Elle facilite également l’instauration d’un système politique de partis bien ancré dans la société et indique qu’au moins une certaine partie de la société se sent liée à certains partis politiques. En revanche, une plus grande instabilité de participation donne naissance à une impression de volatilité et indique une moindre relation entre les couches de la société et les partis politiques6.

    La stabilité de participation se mesure à l’aide d’enquêtes, organisées après les élections et demandant aux citoyens s’ils sont allés voter ou non. Des données comparatives concernant la stabilité de participation ont été récoltées dans le cadre du projet de l’Étude comparative des systèmes électoraux (Comparative Study of Electoral Systems)7. Ces données indiquent que seulement 72,1 % de l’électorat polonais des dernières élections parlementaires avaient également voté aux élections précédentes, alors que la moyenne pour les autres pays ici étudiés s’élève à 78 %. En termes de stabilité de participation, la Pologne se place en avant-dernière position parmi les pays ex-communistes, la République tchèque occupant la dernière place.

    Le manque de stabilité de participation en Pologne s’explique partiellement par le fait qu’il n’existe pas de lien fort entre les électeurs et les partis politiques. Moins d’un pour cent de l’électorat polonais est membre d’un parti politique : c’est le pourcentage le plus faible de l’Union européenne après celui de la Lettonie (la moyenne européenne tourne autour des 5 %)8. Ces données montrent l’ampleur du vide qui s’est créé dans le système politique en Pologne, où les gens ne ressentent aucun attachement fort envers un parti politique et par conséquent ne se montrent pas fidèles à l’égard des partis lors des élections. Cette situation s’est accrue au cours des dix dernières années en même temps que la gauche a connu une forte baisse de soutien.

    Composition sociale des abstentionnistes en Pologne

    Comprendre la composition sociale des abstentionnistes permet de mieux identifier sur quelles tranches de l’électorat la gauche devrait concentrer ses efforts afin d’étendre sa base électorale. Les tableaux ci-dessous présentent les taux de participation de différents groupes sociaux lors des élections parlementaires entre 1997 et 2011. Il n’existe malheureusement pas de données comparatives pour les dernières élections parlementaires de 2015 en Pologne9.

    Le tableau 2 expose le taux de participation aux élections parlementaires selon le revenu : le premier quart correspond à la plus basse fourchette de revenus et le quatrième à la fourchette la plus élevée. Comme on peut l’observer, lors de toutes les élections prises en compte dans le tableau, ceux qui ont des revenus plus élevés sont bien plus susceptibles d’aller voter que ceux qui ont des revenus plus bas, étant donné que la participation électorale augmente avec les revenus.

    Tableau 2 : Taux de participation aux élections parlementaires en Pologne selon le revenu.

     

    1999

    2001

    2005

    2007

    2011

    Premier quart

    48,4

    56,7

    43,3

    53,3

    56,2%

    Deuxième quart

    55,9

    58,4

    50,4

    63,4

    59,8%

    Troisième quart

    60,9

    58,2

    57,3

    70,6

    64,0%

    Quatrième quart

    70,8

    71,1

    58,3

    80,2

    71,5%

     

    Lorsqu’on considère l’impact de l’éducation sur la participation électorale (tableau 3), on constate que ceux qui ont atteint un plus haut niveau d’éducation iront plus probablement voter aux élections parlementaires que ceux qui ont arrêté leur parcours plus tôt. Par exemple, lors des élections parlementaires de 2011, la différence entre la participation des citoyens ayant un niveau d’éducation faible ou plus élevé fut de plus de vingt points de pourcentage.

    Tableau 3 : Taux de participation aux élections parlementaires en Pologne selon le niveau d’éducation.

     

    1997

    2001

    2005

    2007

    2011

    Faible

    48,4

    52,1

    39,7

    51,3

    48,6%

    Technique

    49,3

    52,3

    49,7

    62,1

    56,7%

    Moyen

    67,1

    62,6

    58,8

    75,5

    65,6%

    Élevé

    78,5

    76,3

    66,1

    90,7

    70,03%

     

    La différence s’amoindrit lorsqu’on prend le critère du genre (tableau 4). Tandis que plus d’hommes que de femmes sont allés voter lors des quatre précédentes élections générales, un peu plus de femmes que d’hommes ont voté en 2011.

    Tableau 4 : Taux de participation aux élections parlementaires en Pologne selon le genre.

     

    1997

    2001

    2005

    2007

    2011

    Femmes

    54,2

    58,3

    49,7

    63,8

    61,6%

    Hommes

    60,7

    59,2

    54,2

    70,1

    59,0%

     

    Les différences sont plus marquantes lorsqu’on considère la participation électorale selon l’âge des votants (tableau 5). La tendance générale montre qu’il existe une corrélation réelle entre l’âge et la participation électorale. Pour toutes les élections, ceux qui se sont le plus rendus aux urnes sont les citoyens âgés de 56 à 65 ans, tandis qu’on observe les plus faibles taux de participation dans les tranches des 18-25 et des 26-35 ans. Un changement important mérite toutefois d’être souligné : la participation électorale du plus jeune groupe d’âge a augmenté de manière significative lors des dernières élections, même si environ la moitié des électeurs de cette tranche d’âge ont encore tendance à s’abstenir de voter.

    Tableau 5 : Taux de participation aux élections parlementaires en Pologne selon l’âge.

     

    1997

    2001

    2005

    2007

    2011

    18-25

    38,1

    47,2

    44,2

    55,8

    54,3%

    26-35

    51,7

    46,9

    39,9

    62,5

    51,9%

    36-45

    60,3

    60,1

    52,7

    63,5

    58,7%

    56-55

    64,6

    67,3

    61,2

    73,9

    61,1%

    56-65

    69,3

    69,1

    64,2

    76,9

    73,1%

    66+

    61,1

    65,1

    51,9

    68,4

    63,2%

     

    Enfin, il nous faut considérer la question de la religion, ici mesurée par la fréquentation hebdomadaire des églises. Le tableau 6 montre que ceux qui vont régulièrement à l’église ont plus tendance à aller voter que ceux qui s’y rendent moins d’une fois par semaine. Il s’agit là d’un facteur important, car la Pologne est un pays assez religieux, avec plus de 90 % de sa population qui se définit comme catholique. La montée au pouvoir de la droite conservatrice a rapproché les domaines politique et religieux, et certaines fractions de l’Église catholique jouent désormais un rôle direct en politique.

    Tableau 6 : Taux de participation aux élections parlementaires en Pologne selon la fréquentation des églises.

     

    1997

    2001

    2005

    2007

    2011

    Une fois par semaine ou plus

    68,7

    68,1

    61,1

    73,1

    68,6%

    Moins d’une fois par semaine

    46,3

    49,3

    43,1

    61,7

    53,9%

     

    En résumé, on constate que les citoyens ayant un niveau d’éducation plus élevé et de plus hauts revenus sont plus susceptibles d’aller voter aux élections. Cela signifie que les électeurs potentiels compris dans les couches les plus exclues et défavorisées de la société constituent une part importante des abstentionnistes. Parallèlement, les électeurs plus âgés ont plus tendance à se présenter aux urnes, tandis que les jeunes restent de manière importante en retrait du processus électoral. Par ailleurs, les personnes plus religieuses semblent voter plus régulièrement que les moins pratiquantes. Cet élément profite plus probablement aux partis de la droite conservatrice, très proches de certaines parties de l’Église catholique.

    Ces statistiques au sujet de la composition sociale des électeurs révèlent des aspects intéressants lorsqu’on étudie certaines élections en particulier. Premièrement, le premier gouvernement conservateur nationaliste (mené par le parti Droit et justice - PiS), qui avait gagné les élections de 2005, est tombé en 2007. À la lumière des statistiques ci-dessus, on peut observer un changement majeur dans la participation électorale, avec une forte augmentation de la participation de ceux qui ont de plus hauts revenus, un niveau d’éducation plus élevé et qui fréquentent moins les églises. On peut donc en conclure que cette partie de la société est davantage attirée par le libéralisme et la laïcité et a rejeté le gouvernement du PiS. Deuxièmement, en 2001, l’Alliance de la gauche démocratique (SLD) a obtenu plus de 40 % des voix, un pourcentage retombé à 15 % en 2005 (voir ci-dessous). Le vote de 2001 résultait principalement d’une hausse de la participation électorale des citoyens aux plus bas revenus, ayant un niveau d’éducation plus faible et fréquentant moins les églises – une partie de la société dont la participation électorale avait considérablement chuté lors des élections de 2005 et de la défaite de la SLD. Ces événements montrent, d’une part, comment la gauche était parvenue à mobiliser non seulement les couches les plus défavorisées de la société mais aussi les citoyens moins religieux et, d’autre part, que son déclin est partiellement dû à la perte du soutien de ces groupes sociaux.

    La gauche et l’abstentionnisme en Pologne

    Suite à l’effondrement du communisme, la gauche ne récoltait que très peu de voix car les idées et organisations de gauches étaient discréditées. Au début des années 1990, la gauche a commencé à se réorganiser autour du parti « postcommuniste » de l’Alliance de la gauche démocratique (SLD) qui a émergé comme principal parti de gauche. À côté de la SLD, d’autres partis de gauche se sont constitués autour d’organisations et d’individus proches de l’ancien mouvement d’opposition, principalement l’Union du travail (UP). En 1991, l’ensemble des voix de gauche dépassait à peine les 10 % (figure 1)10. Cependant, en 1993, ce pourcentage s’est élevé à plus de 22 %, et la SLD a pu ainsi former un gouvernement de coalition avec le Parti paysan polonais (PSL). Bien que la SLD ait perdu le pouvoir en 1997, le parti avait tout de même accru sa popularité, avec une gauche qui récolta plus de 30 % des voix. Ensuite, en 2001, les partis de gauche ont enregistré leur plus grand succès électoral, remportant plus de 41 % des voix, ce qui a permis à la SLD de former un gouvernement de coalition avec l’UP et le PSL.

    Ce gouvernement mit en place une série de réformes économiques néolibérales, n’introduisit pas de réformes sociales progressistes (comme libéraliser la loi sur l’avortement) et soutint la guerre en Irak. Tous ces éléments conduisirent à une baisse drastique du soutien pour la gauche, qui tomba à tout juste 15 % des voix en 2005. Depuis lors, la gauche n’est pas parvenue à regagner sa popularité, et la scène politique polonaise a été dominée par deux partis de droite : Droit et justice (PiS) et Plateforme civique (PO). La popularité de la gauche a continué de chuter jusqu’aux élections de 2011 où la SLD s’est vue remplacée par le mouvement libéral populiste Mouvement Palikot au statut autoproclamé de principal parti de gauche. Ce nouveau parti a perdu son soutien puis fut intégré à la SLD par le biais d’une alliance avant les élections de 2015, où le soutien pour la gauche n’atteignit que 11 %. Ces élections représentèrent une défaite historique pour la gauche car ce fut la première fois que la gauche ne parvint pas à entrer au Parlement depuis la formation de la République de Pologne, après la Première Guerre mondiale. La SLD, qui s’était présentée au sein d’une coalition électorale, n’est pas parvenue à passer la barre des 8 % des voix nécessaires pour entrer au Parlement en tant que coalition (pour les partis, le pourcentage exigé est de 5 %). Entretemps, un nouveau jeune parti de gauche fut créé, Razem (Ensemble), remportant plus de 3 % des voix, ce qui signifie que bien qu’il ne puisse entrer au Parlement, ce parti peut désormais bénéficier des subventions de l’État.

    La figure 1 montre que la hausse de popularité de la gauche dans les années 1990 n’a pas coïncidé avec une hausse de la participation électorale. Par ailleurs, la chute abrupte de la gauche après 2001 ne s’est pas non plus accompagnée d’une baisse notable du taux de participation. Au regard de la faible stabilité de participation de la Pologne évoquée plus haut, il semblerait que la gauche ait perdu une grande partie de ses électeurs et que beaucoup d’entre eux soient devenus abstentionnistes tandis que d’autres se seraient tournés vers d’autres partis. De plus, lorsque la gauche a remporté son plus grand nombre de suffrages en 2001, elle était parvenue à mobiliser davantage les citoyens ayant de faibles revenus ou un faible niveau d’éducation que lors de n’importe quelle autre élection. Pourtant, en 2011, la proportion des votants dans ces groupes sociaux avait presque retrouvé son niveau de 2001, ce qui prouve que les partis de droite sont parvenus à s’attirer le soutien de cette partie de l’électorat qui avait autrefois voté pour la gauche.

    Figure 1: Participation électorale et popularité de la gauche aux élections parlementaires.


     

    Comme mentionné ci-dessus, le nombre de suffrages exprimés pour la gauche s’est effondré en 2005 et ne s’est plus jamais rapproché depuis des 40 % remportés en 2001. L’instabilité présente dans le système politique polonais et le manque de fidélité des électeurs de gauche envers les partis apparaissent clairement lorsqu’on analyse le choix de vote en 2005 de ceux qui avaient voté SLD en 2001. Seuls 30 % de l’électorat de la SLD en 2001 ont revoté pour le parti en 2005, tandis que 19 % ont voté PO et 17 % PiS. 37 % de ceux qui avaient voté SLD en 2001 ne sont pas allés voter en 2005. La désintégration des suffrages exprimés pour la SLD s’observe encore davantage lors des élections de 2007 lorsqu’on examine les choix électoraux de ceux qui avaient voté SLD en 2005. Cette fois, on observe que seuls 30 % d’entre eux ont à nouveau voté pour la SLD en 2007 et qu’un nombre impressionnant d’entre eux, 45 %, se sont en réalité tournés vers le PO. Les personnes se définissant comme de gauche ont également moins tendance à aller voter que celles qui se disent de droite. Ainsi, seuls 66 % des électeurs potentiels de gauche affirment qu’ils iront voter aux prochaines élections, pour 77 % des électeurs potentiels de droite.

    Le déclin des suffrages exprimés pour la gauche a donc entraîné chez ses anciens partisans une hausse de l’abstentionnisme et du retrait politique et/ou un revirement de leur soutien vers d’autres partis politiques.

    Les raisons qui poussent à l’abstention

    Jusqu’ici, nous avons pu constater que les plus défavorisés sur le plan social (du point de vue du revenu et de l’éducation) sont moins susceptibles d’aller voter aux élections parlementaires en Pologne. Cet élément permet de confirmer que les inégalités et l’exclusion sociales forment les principales causes de l’abstentionnisme en Pologne, et qu’on peut écarter l’hypothèse de la transition « postmatérialiste » selon laquelle les citoyens ne vont plus voter car ils sont satisfaits de leur vie sur le plan individuel. Cela signifie également qu’un retour à une stratégie d’expansion du centre politique de type « troisième voie » n’attirerait pas plus les électeurs de gauche. Cette conclusion peut être renforcée par l’analyse des raisons citées par les citoyens pour justifier l’abstentionnisme11.

    Une raison essentielle évoquée par les Polonais est le désir d’influencer les politiques du gouvernement et laction de l’État. Plus de 95 % de ceux qui disent avoir l’intention de voter aux prochaines élections sont d’accord avec l’affirmation selon laquelle cela vaut la peine d’aller voter afin d’influencer l’action de l’État. Néanmoins, moins de 60 % de ceux qui ne comptent pas aller voter sont d’accord avec cette affirmation. Par ailleurs, seuls 9 % de ceux qui s’annoncent comme futurs électeurs sont d’accord avec l’affirmation que cela ne vaut pas la peine d’aller voter car cela ne changera rien, contre 52 % de ceux qui affirment qu’ils n’iront pas voter. De plus, une proportion alarmante de ceux qui ne comptent pas voter sont d’accord avec l’affirmation selon laquelle cela ne vaut pas la peine d’aller voter car les élections en Pologne sont injustes de manière générale : 34 % contre 6 % de ceux qui pensent aller aux urnes.

    On peut donc constater qu’une partie de l’électorat polonais est complètement déconnectée du processus démocratique du pays. Ces personnes, généralement issues des couches les plus démunies de la société, sont souvent convaincues que leur vote n’influencera aucunement les politiques du gouvernement et qu’aller voter ne changera rien. Enfin, beaucoup d’entre elles estiment aussi que le processus électoral en lui-même est inéquitable.

    Conclusion

    La problématique de l’abstentionnisme est une question cruciale dans les anciens pays communistes, surtout en Pologne où le taux de participation électorale est constamment l’un des plus bas d’Europe. Les suffrages exprimés pour la gauche ont également chuté de façon significative au cours des dix dernières années, et les statistiques indiquent que les électeurs potentiels de gauche sont plus susceptibles de s’abstenir ou de choisir de voter pour d’autres partis. Il est donc important que la gauche examine plus en détail la problématique de l’abstentionnisme et améliore sa compréhension des acteurs et des causes de ce phénomène. Comme on l’a vu plus haut, le comportement électoral en Pologne est très instable et la composition sociale des abstentionnistes variable. De manière générale, les plus défavorisés sur le plan social sont plus susceptibles de s’abstenir aux élections. C’est pourquoi c’est sur ce groupe de personnes que les partis de gauche devraient se concentrer lors des élections. Bon nombre d’entre eux ne pensent pas avoir un pouvoir d’influence sur l’État et ne voient pas comment aller voter pourrait améliorer les choses. Pour reconstruire sa base électorale au sein de la société, la gauche doit doncmettre enplace unestructure et unprogrammequiparleront à ces électeurs potentiels et les convaincront qu’unsuffrage exprimé pour la gauche n’est pas un acte vain mais pourrait bien contribuer aux changements sociaux et au progrès.


    Notes

    1. Ronald Inglehart, The Silent Revolution, Princeton : Princeton University Press, 1977.

    2. Anthony Blair et Gerhard Schroeder, The Third Way, Berlin, 1999 ; Anthony Giddens, The Third Way. The Renewal of Social Democracy (Cambridge : Polity Press, 1998).

    3. Gavin Rae, Poland’s Return to Capitalism. From the Socialist Bloc to the European Union, London : Tauris, 2012.

    4. J’ai essayé de rapprocher au maximum les sessions d’élections des différents pays sur la base de celles organisées en Pologne ; toutefois, il va de soi que certains pays auront organisé plus ou moins d’élections sur cette même période.

    5. Pour cet article, les premières élections retenues pour la Pologne sont les élections législatives de 1991. De premières élections partiellement libres se sont tenues en 1989, lors desquelles les candidats du mouvement d’opposition Solidarność (Solidarité) ont remporté la vaste majorité des sièges disputés.

    6. Mikołaj Cześnik, « Voter Turnout Stability – Evidence from Poland », Polish Sociological Review 165 (2009), p. 107-122.

    7. http://www.cses.org/(consulté le 25 septembre 2016).

    8. Ingrid van Biezen, « Le déclin de l’adhésion aux partis politiques en Europe signifie que les partis doivent repenser la façon dont ils démarchent leurs électeurs. » LSE European Politics and Polity, http://bit.ly/YjotAq(consulté le 24 septembre 2016).

    9. Les données de cette section proviennent de l’Étude nationale polonaise pour les élections (Polskie Generalne Studium Wyborcze) et du Centre polonais de recherche pour l’opinion publique (Centrum Badania Opinii Społecznej).

    10. J’ai comptabilisé dans les suffrages exprimés pour la gauche la somme de toutes les voix accordées aux partis qui se disent de gauche. Cette conception de la gauche, basée sur l’autoproclamation, pose problème. Par exemple, lors de l’élection de 2011, le Mouvement Palikot s’est déclaré de gauche alors qu’il se rapprochait en réalité plutôt d’un parti libéral du centre. Toutefois, dans le cadre de cet article, reprendre cette conception autodéfinie de la gauche est la méthode la plus limpide pour calculer le soutien politique en faveur de la gauche. Les partis suivants ont été considérés comme partis de gauche : 1991 : Alliance de la gauche démocratique et Solidarité du travail ; 1993 : Alliance de la gauche démocratique et Union du travail ; 1997 : Alliance de la gauche démocratique et Union du travail ; 2001 : Alliance de la gauche démocratique, Union du travail et Parti socialiste polonais ; 2005 : Alliance de la gauche démocratique, Social-démocratie de Pologne et Parti polonais du travail ; de recherche pour l’opinion publique (Centrum Badania Opinii Społecznej).

    11. Toutes les statistiques citées dans cette section sont issues du Centre polonais de recherche pour l’opinion publique (Centrum Badania Opinii Społecznej).


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