• L’expérience de la nouvelle municipalité de Barcelone : premier bilan

  • Auteur Pablo Sánchez | 22 Aug 17 | Posted under: Espagne , La gauche
  • Pour évaluer complètement une gestion, il faut plus d’un tiers de mandat. Mais compte tenu de la vitesse des événements politiques en Espagne depuis 2008, il est intéressant d’avoir déjà un premier aperçu de l’expérience de la municipalité de Barcelone.

    L’exemple de Barcelone est intéressant non seulement parce qu’elle est la deuxième ville de l’État espagnol mais aussi parce qu’elle a des traditions révolutionnaires et rebelles et qu’elle est désormais sous les projecteurs de la communauté internationale. Le but de cet article est d’identifier les éléments de réflexion et de présenter un premier bilan.

    Contexte général

    Les élections municipales de 2015 ont sans doute été la compétition locale la plus importante depuis les premières élections municipales de la restauration démocratique en 1981. Pour la première fois, les gestions locales ont été contestées par une pléthore de listes municipales destinées à briser l’emprise du système bipartite. Les deux principaux partis, le Parti populaire (PP) et le Parti socialiste (PSOE), à eux deux n’ont pas atteint 50 %.

    L’irruption de Podemos aux élections européennes de 2014 et le déclin électoral de la gauche unie ont ouvert un débat parmi les activistes et au sein des deux partis sur la nécessité d’une liste d’union aux élections locales. Cette alliance devait permettre l’émergence des mouvements sociaux qui avaient été très actifs dans la lutte contre les politiques d’austérité du PSOE et des gouvernements du PP.

    Podemos, pleinement engagé dans l’organisation des élections régionales et des futures élections générales, a laissé ses membres libres de faire campagne sur des listes municipales. Le processus d’unité s’est donc trouvé entre les mains de membres de l’organisation plus ouverts à la construction de larges alliances, ainsi que de ceux qui avaient été liés aux luttes sur le terrain au cours des dernières années.

    IU avait participé à la gestion locale dans de nombreuses villes et avait environ 2000 conseillers élus. Ce résultat – le meilleur – pouvait justifier la prétetion d’IU à être la troisième organisation politique. La situation a créé un dilemme mettant en jeu l’identité du parti : se joindre à une nouvelle organisation politique perçue comme concurrente ainsi qu’à des mouvements sociaux souvent très critiques à l’égard de l’organisation, ou l’occasion historique de briser l’emprise du système bipartite. Il n’y a pas eu de décision nationale homogène ni de solution nationale. Il y a eu des listes unitaires dans de nombreuses villes mais, dans certains cas, il y avait deux listes d’union (voire trois !). Dans les régions où des élections régionales avaient lieu en même temps, la situation était encore plus compliquée car Podemos refusait les propositions d’unité au niveau régional, même là où il y en avait au niveau municipal.

    Le résultat en Espagne

    Bien que l’objectif de cet article ne soit pas de faire une analyse approfondie des élections, il est cependant nécessaire de comprendre les attentes que le résultat a suscitées à travers le pays.

    Dans de nombreux cas, les nouvelles listes alternatives municipales ont dépassé le PSOE et sont localement devenues l’opposition officielle de gauche. Tel a été le cas à Madrid, à Saragosse, à Valence et à Santiago. Cela a permis de constituer des municipalités de gauche alternative. Il n’y a qu’à Zamora qu’IU a été la première force à gauche1. Le résultat a été inégal puisque le PP a gardé un fort soutien électoral dans de nombreuses villes et villages – globalement il a diminué de 28 %, mais il a recueilli plus de six millions de voix. Le PSOE a perdu un demi-million de voix — soit 10 % de son électorat. Dans l’ensemble, le résultat le plus étonnant a été réalisé à Barcelone où la nouvelle liste d’unité a été victorieuse. C’est la seule grande ville qui n’a pas été remportée par un parti traditionnel2. Ces élections ont été la première rupture majeure, électoralement parlant, en faveur des forces politiques perçues comme porteuses de changement et de nouveauté politiques.

    Le résultat à Barcelone

    La situation à Barcelone comporte plusieurs éléments qui rendent l’interprétation du résultat légèrement différente de ce qui s’est passé ailleurs. Elle a connu une vague de mobilisations de masse en faveur du droit à l’autodétermination. Le gouvernement national du PP a réprimé le mouvement des Catalans pour un référendum d’indépendance.

    Le processus de construction de la liste municipale s’est engagé avec plusieurs partis politiques et de nombreuses organisations sociales qui agissaient depuis des années contre les effets de la crise économique3.

    Bien qu’une importante organisation d’extrême gauche pro- indépendantiste ait décidé de ne pas rejoindre la liste, Barcelone en comú (BCNcomú) a obtenu 176 612 voix (25 %). La CUP (Candidature de l’unité populaire) s’est présentée avec un petit groupe d’organisations de gauche (CUP-capgirem Barcelone). Initialement, la CUP avait négocié avec Barcelone en comú, mais cette dernière a choisi de s’associer à ICV4 et dans une certaine mesure à EUiA5. La CUP a souligné qu’ICV, parti vert issu du PSUC ayant participé aux gestions précédentes de la ville et de Catalogne, faisait partie du système traditionnel. La CUP, qui n’a donc pas rejoint BCNcomú, a obtenu 51 945 voix (7,5 %). La coalition électorale ICV-EUiA n’avait que 10 % lors des précédentes élections municipales de 2011.

    Ce résultat a donné près de 33 % aux forces politiques à gauche de la social-démocratie. Dans une ville gouvernée par le PSOE durant presque toute l’histoire moderne, c’était un revers majeur pour le centre gauche.

    Mais la nouvelle force politique émergente n’était pas une simple coalition de partis. Elle a été construite comme un nouveau type d’organisation selon le principe d’une personne-une voix indépendamment, le cas échéant, du parti politique ou de l’organisation d’origine, et avec l’objectif d’être enracinée à la base. Le PSOE local a obtenu son pire résultat depuis les premières élections démocratiques avec 9,6 % des suffrages (67 475 bulletins). Au milieu des années 1990, avec plus de 300 000 voix il comptait 4 conseillers, et 11 dans le mandat précédent de 2011. Le maire en place du parti nationaliste de droite CDC a obtenu 159 222 voix et 10 conseillers, une perte nette de 15 000 voix. Les républicains de gauche (ERC)6 ont totalisé 77 081 voix et 5 élus. Ciudadanos a eu le meilleur résultat de son existence avec 77 484 voix et 5 conseillers. Quant au Parti populaire, il s’est trouvé réduit à 60 966 voix et 3 représentants. Il est extrêmement inhabituel, compte tenu du système électoral espagnol, d’avoir sept groupes politiques dans un organe représentatif. Mais, encore une fois, cela témoigne de la crise du système politique7. Il faut préciser que la participation électorale a augmenté de plus de 5 %.

    Au final, la gauche a été majoritaire avec 23 élus sur 41. Mais il était impossible de former une coalition du fait que les différentes organisations de gauche ne s’accordaient pas pour former une direction commune de la ville. Le climat dans la ville, en raison des luttes sociales et de la mobilisation générale, était tel que les organisations sociales étaient sûres que toutes les forces de gauche voteraient ou permettraient que la liste ayant obtenu le plus de suffrages dirige la mairie. Ainsi, le 13 juin 2015 Ada Colau a été la première femme nommée maire de Barcelone.

    En ce sens, il ne s’agissait pas seulement d’un vote pour une coalition permettant d’assurer la présence de la gauche au sein de la municipalité, mais de la capacité des forces qui la soutiennent de faire pression sur les autres groupes au sein de l’assemblée municipale – ce qui était la clé pour que BCNcomú entre en fonction. À droite du spectre, Ciudadanos n’était pas prêt à soutenir un maire nationaliste catalan de CiU. Ainsi, le gouvernement n’a été formé qu’avec les 11 représentants élus de BCNcomú – un véritable défi d’autant qu’un seul élu sur les 11 avait une expérience de gestion antérieure.

    Les précédentes municipalités

    Historiquement, Barcelone avait été gouvernée par les socialistes en coalition régulière avec le parti communiste (PSUC), puis avec ICV- EUiA ainsi qu’avec ERC. Malgré une conception municipale particulière et le positionnement de Barcelone (localement connu sous le nom de maragallisme – du nom du maire en place de 1982 à 1997), la ville ne s’oppose pas aux tendances politiques générales du pays, au contraire.

    Ce qu’on appelle le « modèle de Barcelone » a été perçu, pendant des années, comme une réussite de développement urbain, mais il a été associé à la spéculation urbaine et à la gentrification. Barcelone a été une ville très industrielle, selon les normes espagnoles, avec de grandes entreprises internationales et de nombreuses entreprises nationales importantes. Le processus de désindustrialisation du pays a été fortement ressenti dans la ville, car toutes les grandes industries ont été fermées ou réduites.

    La réponse à ce processus a été la tentative de la première municipalité démocratique après le franquisme de transformer la ville en un carrefour international de logistique et de finances qui créerait de la richesse et remplacerait les anciens secteurs. Cela a nécessité de grandes modifications urbaines avant et pendant la période des Jeux olympiques d’été de 1992. Barcelone a une histoire de grands développements urbains autour des événements internationaux. Les années 1990 ont été les années de constitution de la « marque Barcelone ». Au cours des années 2000, d’autres manifestations internationales ont poursuivi cette tendance et la ville est lourdement endettée.

    Ce processus a transformé l’ancien centre industriel en une métropole multiculturelle fondée sur le tourisme, l’investissement étranger et la banque, avec des secteurs industriels à forte valeur ajoutée mais créant peu d’emplois. À cet égard, Barcelone est devenue une ville à deux vitesses où certains quartiers ont profité du nouveau modèle tandis que « l’autre Barcelone » a été délaissée. Pendant des années, les municipalités socialistes ont tenté d’introduire des éléments de redistribution, mais elles n’ont pas réussi à contrecarrer la tendance économique générale.

    Pendant trente ans, les dirigeants de la ville ont de facto privatisé la gestion des déchets ; ils ont remis l’agence de l’eau à une multinationale française, et ils ont créé un enchevêtrement de compagnies privées autour de l’Agence de transport métropolitain, qui s’est mise à agir comme une multinationale privée.

    Ils ne sont jamais allés au-delà d’une redistribution des miettes des maigres revenus fiscaux perçus par la ville. On critiquait en général le fait que la gauche n’avait pas essayé de changer fondamentalement les structures de pouvoir dans la ville. Le règne socialiste a fini sans gloire en passant la municipalité aux nationalistes catalans qui ont poursuivi les mêmes processus.

    Le défi

    La nouvelle municipalité a été mise en place avec le projet de s’attaquer aux urgences sociales. Les chiffres de la période 2008-2015 sont effarants. Il y avait environ 3 000 expulsions par an8. En 2011, environ 25 000 familles n’ont pas pu payer leurs factures d’eau ; en 2012 le chiffre est passé à 70 000 familles dans la zone métropolitaine de Barcelone9. Au cours du mandat actuel, le nombre d’expulsions a diminué, mais il y en a encore.

    Tous les conseillers, sauf un, qui ont formé la première équipe de gestion municipale de BCNcomú étaient des activistes sociaux dans un domaine ou un autre (logement, eau, etc.). Cela a généré des attentes de changement. Pour beaucoup de citoyens, Barcelone était pour ainsi dire à la dérive, et pour eux, même si la nouvelle équipe n’avait pas d’expérience, au moins elle n’était pas liée à l’élite traditionnelle.

    Le programme de BCNcomú a été construit autour d’un plan d’urgence pour faire face aux priorités sociales. Ce plan devait être appliqué « dans les premiers mois de mandature ». Parallèlement, Barcelone en Comú a passé des mois à travailler sur un programme plus vaste avec la participation des citoyens de Barcelone10.

    La première mesure politique consistait à investir 160 millions d’euros sur les questions sociales au cours de la première année du mandat. Barcelone étant une ville relativement riche avec des résultats macro-économiques plutôt bons, un des objectifs était de développer un programme pour créer 2 500 emplois à court terme. Cela nécessitera un investissement d’environ 50 millions d’euros11. Bien qu’il y ait eu de nombreuses initiatives organisées par l’agence municipale pour l’emploi, les chiffres sont les suivants :

    • Le nombre total de chômeurs inscrits est de 80 000 personnes, exactement le même qu’en 2009 et un peu moins qu’il y a quelques années, mais la tendance avait déjà commencé à s’améliorer avec le gouvernement CiU. Le groupe d’âge de plus de 45 ans continue d’être lourdement touché et la tendance n’a pas évolué depuis l’arrivée de la nouvelle municipalité. La situation de l’emploi précaire n’a pas changé avec la nouvelle municipalité ou l’annonce de la reprise économique.

    • De nombreuses normes pour lutter contre le travail précaire ont été annoncées, mais les moyens des 12 000 fonctionnaires déjà sous forte tension sont très limités. La priorité a été accordée à la lutte contre les abus dans le secteur touristique.

    Le programme affirme : « Nous devons reprendre le contrôle public et coopératif de l’économie. Les institutions publiques doivent exercer leur autorité sur les entreprises privées qui fournissent des services touchant à l’intérêt public », mais aucune mesure concrète n’a été prise pour reprendre le contrôle des entreprises clés qui ont été cédées aux mains privées par des concessions à long terme.

    Il est clair que toute municipalité alternative rencontrera des problèmes majeurs sur des questions telles que les contrats informatiques ou téléphoniques. Il n’existe pas de gros fournisseurs « bons » ou « alternatifs » pour répondre aux nombreux besoins de la ville. Le défi est donc de développer et de construire des éléments de structure économique alternative susceptibles de fournir une véritable alternative aux quelques multinationales qui contrôlent un secteur déterminé.

    Les marchés publics sont considérés comme la principale arme dont dispose une ville pour résister aux principales tendances du capitalisme. Mais il faut les utiliser efficacement. Le fournisseur d’essence, d’énergie et de services informatiques doit être choisi pour développer une économie alternative. Cela a toujours été le rôle du municipalisme et du coopérativisme. Ici le processus de remunicipalisation que BCNcomú a publiquement défendu est la preuve du pudding [« la preuve du pudding c’est qu’on le mange », proverbe anglais repris par de nombreux auteurs – NDLR]. Jusqu’à présent, seuls deux jardins d’enfants12 et le service d’aide aux femmes victimes de violence ont été remis sous contrôle public13. 80 salariés au total, alors qu’une école de musique avait été externalisée avec une perte d’environ 20 salariés14. Le bilan global n’est pas très positif, bien que l’objectif déclaré soit de reprendre un bon tiers des emplois sous-traités. Soit nous assisterons à un important mouvement de remunicipalisation soit cette promesse volera en éclats15.

    Il faut parfois accepter certains compromis quand il n’y a pas d’alternative, mais les structures concernant les entités publiques doivent être intégralement remplacées afin d’éviter la pression continue que l’élite met sur les municipalités (surtout quand elles sont hostiles à leurs intérêts). Au niveau local, les multinationales espagnoles et étrangères ont conservé la plupart de leurs contrats de plusieurs millions d’euros. Certes, les dénoncer coûterait cher et il n’y a parfois pas d’autre solution que de les garder, mais on s’attendait à ce que ce type de relations disparaisse. Il ne s’agit pas tant de « punir » ces énormes multinationales que d’utiliser le financement public pour développer de nouveaux types d’entreprises, ce qui est une part essentielle du mandat que les citoyens de Barcelone ont donné à la municipalité élue ; comme l’est aussi le combat contre un modèle économique qui continue à alimenter l’économie de la ville par le tourisme de masse et la spéculation sur le logement.

    Encore une fois, la frontière est fragile entre compromis et pragmatisme. La ville a annoncé un plan visant à couper les liens avec toutes les entreprises susceptibles d’être accusées de fraude fiscale ou d’évasion fiscale16. Le problème de ce geste louable est que, à moins qu’il n’y ait de véritables fournisseurs alternatifs ou une capacité interne, on peut être pris au piège d’une situation insoluble17.

    Beaucoup a été fait dans les premiers mois de la mandature, et l’institution a acquis un nouveau style. Mais les premiers pas positifs pour récupérer pour un usage social des appartements vides auprès des « mauvaises banques » doivent se faire au rythme de la dégradation de la situation économique. Alors que les expulsions se poursuivent, à moins d’une politique structurelle claire concernant le logement, le conseil municipal ne pourra pas contrer la faculté du marché à expulser les gens et à poursuivre l’augmentation des loyers. Il y a eu également un moratoire sur la construction d’un hôtel afin d’étudier l’expansion du secteur touristique, qui est préjudiciable au coût de la vie pour de nombreux habitants. Tant la politique structurelle du logement que le moratoire nécessitent une forte confrontation avec les autres administrations publiques régies par la droite. Qu’ils soient catalan ou espagnol, Barcelone a le choix entre un compromis avec ces échelons administratifs ou la mobilisation des citoyens engagés pour faire avancer des alternatives politiques radicales. Jusqu’à présent, elle a favorisé la première option.

    Une partie réussie du programme concerne les différentes subventions aux familles à faible revenu sous forme d’aide alimentaire aux écoliers et d’autres sortes de subventions pour les enfants. Ce type d’initiative risque toutefois de ne pas s’attaquer aux causes profondes de l’inégalité croissante que les dirigeants de BCNcomú se sont fixé l’objectif de réduire. Cette politique juste peut se transformer en son contraire si elle n’est pas combinée à une réappropriation plus déterminée des richesses de l’élite. Jusqu’à présent, c’est le maillon faible de Barcelone. Il en va de même de la subvention accordée aux familles pauvres pour ne pas payer l’impôt foncier.

    Une autre évolution positive concerne les amendes aux opérateurs touristiques douteux, comme AirBnB, et les appartements touristiques non déclarés, mais l’efficacité de ces amendes est encore bien faible. La fermeture de 600 appartements touristiques a été une décision plus efficace, mais louer ce type d’appartements est tellement plus rentable pour les propriétaires que, à moins d’accentuer les efforts, cela n’empêchera pas l’utilisation et l’abus de ces plateformes.

    Une autre question importante pour le conseil municipal est la lutte contre la corruption et l’ouverture des institutions au public. Pour cette raison, il y a eu toute une batterie d’initiatives pour augmenter la participation, publier chaque facture ainsi que les contrats, et impliquer les citoyens dans le plan stratégique. Cela s’accompagne de consultations publiques dans les quartiers autour de questions importantes telles que le tourisme ou la mobilité. Un autre élément clé est de rendre les rues aux piétons et de réduire l’utilisation de la voiture. Jusqu’à présent, le plan des superblocs18 a beaucoup attiré l’attention. C’est une alternative claire à l’urbanisme dominant, mais à ce premier stade, il nécessite plus de communication et de pédagogie. Dans le premier tiers du mandat, la mobilité a été l’élément le plus difficile, non pas en raison de la décision d’un jour hebdomadaire sans voitures, mais parce que l’une des puissances économiques établies, l’Agence métropolitaine de transport (TMB), sous contrôle de la ville, ne satisfait pas comme il le devrait les demandes du conseil municipal.

    TMB est un très gros employeur de la ville avec près de 8 000 emplois directs et plusieurs milliers d’emplois indirects. Il s’agit d’une entreprise publique qui, avant l’entrée en fonction de BCNcomú, a lancé une offre pour un contrat de privatisation du réseau souterrain de Porto. Heureusement, cette offre a été annulée. Les dirigeants de TMB sont manifestement surpayés et refusent de l’admettre19. L’entreprise a été confrontée à une grève de six mois des conducteurs de métro pour leur convention collective et leurs salaires, et les dirigeants de TMB ont fait preuve d’une arrogance considérable.

    C’est l’une des pires expériences de la nouvelle municipalité : l’incapacité à gérer correctement un conflit social et la participation de l’équipe municipale à la gestion de l’entreprise.

    En fait, le conflit des travailleurs du métro a mis en évidence les contradictions du programme de lutte contre le travail précaire et d’amélioration des conditions de travail. On a commencé par parler de la planification d’une allocation municipale (une sorte de pondération de salaire pour le coût élevé de la vie dans la ville) pour prétendre par la suite que les conducteurs de métro étaient trop payés et ne devaient pas faire grève. C’est une attitude dangereuse qui, si elle n’est pas vite corrigée, peut déboucher sur une confrontation avec les syndicats locaux.

    En septembre 2015, quelques mois après son entrée en fonction, Ada Colau a publié sur Facebook une forte critique de la politique européenne d’asile et une dénonciation de ce qu’on appelle la crise des réfugiés, lançant ainsi le projet « Villes refuges » et appelant d’autres villes à s’y associer. Le raisonnement est en accord avec le concept de nouveau municipalisme et la régénération d’une municipalité proche des citoyens. Elle a également réussi à changer la position du gouvernement espagnol au sein du Conseil européen, et Mariano Rajoy, Premier ministre espagnol, a dû accepter un quota plus élevé de réfugiés. Malgré ce succès politique, très peu de réfugiés sont arrivés et il n’y a eu aucune autre tentative réussie pour débloquer la situation. Ainsi, Barcelone est devenue une ville de réfugiés sans réfugiés, mais avec beaucoup d’immigrants sans papiers.

    Ce discours public favorable à l’accueil s’oppose à la campagne de la police locale pour chasser des sites touristiques les vendeurs de rue, principalement d’origine sub-saharienne. La presse locale a utilisé la question pour critiquer violemment la municipalité de gauche et l’opposition. Il a été très difficile pour BCNcomú de justifier sa tentative d’utilisation des méthodes de police contre les vendeurs de rue tout en menant des campagnes d’élévation de la conscience publique. Nous voyons là clairement une contradiction entre le nouveau municipalisme et la nécessité de changer la législation nationale afin de pouvoir travailler à l’intégration de ceux qui ne jouissent pas de la pleine citoyenneté.

    Quelques enseignements

    La première année d’une nouvelle municipalité est cruciale, car la plupart des problèmes apparaissent dès les premiers mois même si les responsables politiques sont nouveaux et sans expérience. Le cas de Barcelone n’est pas différent. Les douze premiers mois présentent le bilan inégal d’une municipalité qui apprend en marchant. Cette municipalité a généré d’énormes attentes en Espagne et à l’étranger.

    Environ un an après avoir remporté les élections, la direction de BCNcomú a décidé de proposer au Parti socialiste (PSC) de participer à la direction municipale, en contradiction avec l’affirmation que BCNcomú est une nouvelle force politique non contaminée par les vieilles pratiques politiques. Alors que quatre nouveaux conseillers municipaux du PSC se sont joints aux 11 membres de BCNcomú, les 9 de gauche restants (CUP et ERC) ont déclaré la guerre au gouvernement municipal, annonçant qu’ils ne voteraient pas le budget car ils considèrent cette décision comme politique. L’argument avancé par BCNcomú était que la municipalité, avec seulement 11 membres, ne pourrait pas résister longtemps et que la charge de travail était trop lourde.

    Cette décision crée un tournant dans l’histoire de la nouvelle municipalité de Barcelone. Après un peu plus d’un an de mandat, BCNcomú a décidé de revenir à la « vieille politique ». Le modèle avait été créé pour combattre une force politique qui participe maintenant à la municipalité. Cela n’a pas l’air de préoccuper outre mesure la nouvelle équipe. La première année de la municipalité a été une période difficile avec des hauts et des bas, mais la décision d’inviter les socialistes a démobilisé les forces sociales à l’origine de la victoire. Cela aura des conséquences à long terme sur les décisions et la capacité de vraiment défier les pouvoirs établis de la ville — objectif déclaré de cette municipalité. La lutte était toujours plus dure, mais les dirigeants de BCNcomú ont décidé de se remplir les poches de pierres ; seul le temps dira si ces pierres s’avèrent trop lourdes.


    Notes

    1. http://resultados.elpais.com/elecciones/2015/municipales/08/49/275.html

    2. Les partis traditionnels comprennent le PP, le PSOE, les nationalistes basques et Catalans (CiU et PNV). La seule exception est Gijon remportée par une formation ayant fait scission au sein du PP mais qui a rejoint le PP pour les élections nationales.

    3. La plus connue est la PAH (Plataforma de Afectados por la Hipoteca), active contre les expulsions, mais il y en a d’autres comme Agua és vida, un mouvement contre les coupures d’eau, ou L’aliança contra la pobreza energética (Alliance contre la pauvreté énergétique).

    4. Iniciativa per Catalunya-Verts (ICV) fournissait un accès légal aux médias de masse locaux pendant la campagne car c’était une force politique représentée, que la plupart des activistes ne voulaient pas exclure.

    5. EuiA est la fédération catalane d’Izquierda Unida.

    6. Une force de gauche nationaliste membre du groupe Verts/ALE au Parlement européen.

    7. http://resultados.elpais.com/elecciones/2015/municipales/09/08.html

    8. http://www.elperiodico.com/es/barcelona/20160328/el-98-desahucios-ciudad-barcelona-son-impago-del-alquiler-vivienda-y-locales-4988760

    9. http://www.elcritic.cat/blogs/benscomuns/2016/06/16/sis-anys-de-saqueig-de-laigua-a-barcelona/

    10. Voir le programme ici : https://barcelonaencomu.cat/sites/default/files/pla-xoc_eng.pdf

    11. https://barcelonaencomu.cat/sites/default/files/pla-xoc_eng.pdf

    12. https://pla-de-xoc-bcomu.silk.co/page/Remunicipalitzaci%C3%B3-d'escoles-bressol

    13. http://www.eldiario.es/catalunyaplural/barcelona/Barcelona-municipalitza-datencio-nassumeix-treballadores_0_557144751.html

    14. https://cat.elpais.com/cat/2016/09/09/catalunya/1473419267_621122.html

    15. http://municipalitzem.barcelona/wp-content/uploads/2016/07/Peticio-MG-Municipalitzem.pdf

    16. https://elpais.com/ccaa/2016/05/20/catalunya/1463738697_751252.html

    17. http://www.eldiario.es/catalunyaplural/barcelona/Barcelona-Damm-malgrat-levasio-directius_0_562044135.html

    18. Ce terme renvoie aux pâtés d’immeubles libérés de la circulation automobile: https://www.theguardian.com/cities/2016/may/17/superblocks-rescue-barcelona-spain-plan-give-streets-back-residents

    19. www.eldiario.es/catalunya/barcelona/directivos-recurrido-resolucion-transparencia-TMB_0_577792723.html


Related articles