• Genre, féminisme, antiféminisme et impérialisme

  • Auteur Susan Zimmermann | 07 Mar 17 | Posted under: Migration/Contre le racisme , Féminismes , Histoire
  • Notes, du point de vue de l’histoire du genre, sur les débats actuels relatifs à l’attitude des immigrants masculins à l’égard des femmes.

    L’invention des politiques de genre globalisantes au 19e siècle

    Historiquement, les politiques de genre globalisantes n’ont été qu’un élément parmi tant d’autres types de politiques et de discours internationaux et transnationaux d’un système mondial profondément inégal et hiérarchisé. Un exemple de l’approche adoptée par les Britanniques pour la conclusion de traités avec des entités non souveraines au milieu du xixe siècle peut servir de point de départ à la réflexion concernant la façon dont le genre s’est immiscé dans ces interactions mondiales. À cette époque, les commandants de la marine royale britannique (qui était alors, sans conteste, la plus grande puissance maritime au monde) et d’autres autorités britanniques ont conclu des dizaines de traités et d’accords avec de multiples dirigeants de territoires de la côte africaine. Le but premier de la plupart des ces traités était d’instaurer le libre-échange au sein de ces territoires et d’abolir la traite des esclaves africaine et transatlantique, à laquelle participaient bon nombre de ces dirigeants et leurs sujets, ainsi que des marchands d’esclaves étrangers résidant sur ces territoires. Les représentants de la Couronne britannique se sont vus accorder des droits supérieurs pour contrôler le respect de ces dispositions et, si besoin, contraindre à leur application. L’abolition de la traite des esclaves, décrite à de nombreuses reprises comme un « principe d’humanité » dans ces traités, a été l’un des principaux objectifs humanitaires poursuivis par les Britanniques au niveau international au milieu du xixe siècle1. L’« Engagement des Rois et Chefs de Bimbia », signé le 31 mars 1848 par les dirigeants d’un territoire côtier appartenant aujourd’hui au Cameroun, est un exemple de ce type d’établissement de traités. Ces dirigeants se sont engagés à « mettre fin à la coutume abominable, inhumaine et non digne d’un Chrétien consistant à sacrifier des Vies humaines […] au nom de leurs pratiques superstitieuses », dont le sacrifice de la femme d’un « Chef » à la mort de ce dernier2. Parmi les objectifs humanitaires parallèles figuraient le traitement humain des prisonniers de guerre (qui sinon auraient été tués), la lutte contre la « polygamie », etc.

    Il est important de souligner que le renvoi à des normes et pratiques de genre n’a été que l’un des éléments de l’humanitarisme international, qui a pris diverses formes. Malgré cette complexité, les politiques de genre et humanitaires globalisantes évoquées ici se sont caractérisées par un certain nombre de traits fondamentaux. Elles ont combiné leur argument universalisant concernant la portée mondiale et le caractère non négociable de certaines règles relevant du « principe d’humanité » d’une part, avec l’affirmation selon laquelle ces règles et valeurs étaient enracinées dans la chrétienté ou dans les normes de la « famille des nations » européenne (initialement) ou, plus tard, la « communauté internationale » (globalisante) d’autre part. Ces politiques ont également décontextualisé lesdites règles et normes afin que chacune puisse servir de point de référence non négociable pour des politiques transfrontalières « par question ». Ainsi, ces politiques de genre globalisantes ont pu être considérées comme légitimes dans un tout autre cadre que celui dans lequel elles étaient poursuivies, comme la politique relative au pouvoir mondial, les politiques coloniales et impériales, l’intervention militaire, etc.

    Les relations internationales avec des entités et puissances non occidentales dépendaient donc de leur engagement à l’égard d’une évolution de la « norme de civilisation » dans le droit international ; de même, la reconnaissance de ces puissances comme partenaires dans le droit international dépendait de leur respect de cette « norme ». Selon Gerrit Gong, les règles et valeurs de genre constituaient un élément important de la « norme » légale et des politiques et discours associés du xixe siècle. Cette « norme » fonctionnait comme un dispositif juridique malléable intégrant comme élément « le plus élastique et le plus subjectif » certaines règles humanitaires, à savoir l’« obligation pour un pays » d’accepter certaines « règles “civilisées” ». Un pays était considéré comme civilisé uniquement s’il se conformait aux « règles et pratiques acceptées de la société internationale “civilisée” », notamment, à cette époque, en condamnant le « sati » (le sacrifice des veuves par le feu) et la polygamie3. Ces exigences étaient au cœur des politiques de genre globalisantes émergentes.

    Mais les traits fondamentaux des politiques de genre globalisantes ne se retrouvaient pas seulement dans les traités et engagements politiques formels conclus avec les puissances et autres entités non occidentales considérées comme non souveraines dans le système international (à domination occidentale). D’autres dimensions des politiques de genre globalisantes ont suivi une logique similaire, notamment des discours mondiaux moins formalisés sur le genre et les réformes, ainsi que des politiques coloniales intra-empire. L’un des meilleurs exemples étudiés concerne la longue confrontation entre Britanniques et Indiens sur la question du sati. En Grande-Bretagne, sous l’impulsion des missionnaires chrétiens et du mouvement humanitaire, une vive campagne s’est développée à partir de 1810 contre le sati pratiqué en Inde. Ses partisans soutenaient que la Grande-Bretagne avait le devoir de civiliser ses sujets indiens, en particulier sur la question de la maltraitance des femmes. Même si cet argument faisait référence à l’« humanité souffrante », il s’adressait en grande partie aux hommes puissants exerçant l’autorité coloniale afin qu’ils agissent au nom des femmes maltraitées. La campagne antisati a ainsi légitimé le pouvoir impérial au nom de l’humanité et de la civilisation occidentale d’une part, et de la protection des femmes non occidentales maltraitées d’autre part. C’est en 1829 qu’une première grande étape vers l’abolition totale du sati dans les Indes britanniques a été franchie4.

    Le féminisme et le discours sur l’émancipation des femmes ont, dès leurs débuts très « proto-féministes » à la fin du xviiie siècle, grandement participé à cet impérialisme des politiques de genre globalisantes. Comme l’a affirmé Clare Midgley, les premiers tracts (proto-) féministes entre 1790 et 1869 se fondaient déjà explicitement sur la définition de relations de genre appropriées et l’évolution du statut des femmes en tant que membres de la civilisation chrétienne et occidentale, ainsi que sur la présentation subséquente des sociétés non occidentales comme des entités despotiques ou corrompues plaçant les femmes en état de subordination abjecte. Ce faisant, ces tracts interprétaient la subordination persistante des femmes au sein de la civilisation occidentale comme une anomalie et/ou des vestiges anachroniques de son passé « non civilisé ». La subordination des femmes était, en d’autres termes, considérée comme « non occidentale » et l’émancipation des femmes comme moderne et occidentale5. Cela a permis, dans le cadre diversifié de relations inégales au niveau mondial et entre les populations non-blanches dominantes et dominées, de faire de l’adhésion à l’égalité des femmes une identification positive aux valeurs occidentales, mais aussi de justifier les politiques de domination en invoquant l’égalité des femmes.

    Jusqu’ici, j’ai abordé certaines des raisons pour lesquelles l’émancipation des femmes est associée à l’Occident ainsi que les sous- entendus impériaux concomitants ou les principaux traits impériaux des politiques de genre globalisantes au xixe siècle. Cette histoire a eu des conséquences dramatiques sur le sort de l’émancipation des femmes dans les régions du monde dominées et dominantes, et au sein des populations blanches dominantes et non blanches dominées au niveau mondial et local, c’est-à-dire sur le rapport des sociétés blanches du « premier monde » aux immigrants et réfugiés non blancs.

    L’internationalisation de l’impérialisme de genre aux 20e et 21e siècles

    On peut considérer que c’est aux xxe et xxie siècles que les politiques de genre globalisantes sont devenues un élément important des formes plus modernes de gouvernance mondiale, qui peuvent, de prime abord, sembler moins impériales que celles du xixe siècle. Cependant, l’histoire de la gouvernance mondiale axée sur le genre nous montre rapidement que ce processus historique est plutôt une transformation, voire une expansion, de l’impérialisme.

    Les origines de cette transformation remontent à la multilatéralisation des politiques de genre globalisantes, qui a réellement commencé à la fin du xixe siècle. Après la Première Guerre mondiale, on a ensuite assisté à l’institutionnalisation de l’organisation internationale, incarnée par la Société des Nations. Au cours de ce processus, l’impérialisme de genre a perdu des dimensions importantes de son identification géographique et géopolitique avec l’Ouest. Ces valeurs de genre réputées universelles, qui avaient auparavant été associées à l’Ouest, ont été de plus en plus associées à la « famille des nations », puis à la « communauté internationale » en tant que telle. Cette dernière a exigé que tous les pays souverains sans exception respectent certaines normes de comportement acceptable. Au cours de la décolonisation, pour les pays du tiers-monde émergents de la communauté internationale, la progression vers la souveraineté passait par l’invocation de ces normes. Au xxe siècle, la communauté internationale a donc exercé au moins une autorité « douce » en matière de contrôle de la conformité et de l’alignement avec ces normes. Après la guerre froide, avec la disparition de l’Union soviétique en tant que puissance rivale au Sud, cette autorité douce a été progressivement complétée par la nouvelle intervention « humanitaire » et militaire de notre époque.

    Les politiques de genre inégalement globalisantes des xxe et xxie siècles ont alors acquis des caractéristiques supplémentaires importantes. Les organisations internationales ont revendiqué une autorité internationale (au lieu d’une autorité impériale, comme au xixe siècle) pour intervenir dans les relations hommes-femmes et promouvoir les droits des femmes dans de nombreuses parties du monde. Cette autorité internationale n’était pas sans parti pris impérial. On peut citer l’exemple (analysé entre autres par Keith David Wetenpaugh) de la réaction de la Société des Nations à l’égard des femmes et enfants ayant survécu au génocide arménien. Pendant et après la Première Guerre mondiale, beaucoup de femmes et d’enfants arméniens ont été séquestrés, adoptés de force ou réduits en esclavage dans des foyers musulmans, convertis ou mariés de force, etc. L’opération de secours consécutive, coordonnée par la Société des Nations et les activistes féministes gravitant autour, s’est concentrée sur le sort de ces femmes, identifiées avec emphase comme des femmes chrétiennes dans la société musulmane de l’Empire ottoman en cours de dissolution. À l’époque, cette opération de secours a été considérée comme une intervention pionnière en raison de son caractère véritablement international6. En revanche, elle a également montré combien l’inégalité mondiale restait à la base des politiques de genre globalisantes. Cette opération visait une puissance non occidentale faible, dont on estimait la population dominante incapable de résoudre le problème ou peu disposée à le faire. Elle a profondément décontextualisé le problème qu’elle cherchait à résoudre et reposait sur des valeurs humanitaires universalisées. Dans ce cas, l’intervention se faisait au nom du sort des femmes chrétiennes et non des musulmanes.

    Une fois encore, les politiques féministes ont contribué à générer de nouvelles formes de gouvernance mondiale axée sur le genre. À partir des années 1930, les internationalistes féminines ont saisi les nouvelles opportunités liées aux politiques de genre globalisantes poursuivies au sein et autour de la Société des Nations, puis des Nations unies, pour faire campagne en faveur du développement d’une doctrine et d’un régime d’égalité des genres à l’échelle internationale. Elles ont profité des gouvernance mondiale et autorité internationale récemment établies pour promouvoir, d’en haut, l’émancipation des femmes partout dans le monde par le biais d’instruments permettant d’inscrire l’égalité des genres et les droits des femmes dans les conventions et le droit internationaux. D’autre part, il apparaissait déjà dans les années 1930 que la réussite dans ce domaine sur la scène internationale dépendait d’un traitement distinct de l’égalité des genres et des autres questions7. En raison de ce traitement distinct, notamment par rapport au problème d’inégalité dans les relations mondiales, il a été difficile d’éviter l’absorption du régime international émergent relatif aux droits des femmes dans différentes formes de politique de lutte contre l’inégalité mondiale. Pendant la guerre froide, on a moins mis l’accent, du moins dans les pays du Sud, sur la politique impériale concernant l’égalité des genres et les droits des femmes. Depuis les années 1990, les droits des femmes ont pris une importance croissante dans la gouvernance mondiale ainsi que dans plusieurs opérations militaires et discursives, parmi lesquelles les paradigmes d’intervention humanitaire, la « responsabilité de protéger » et les réponses à la « violence sexuelle en période de conflit ». Sara Meger a montré comment, dérogeant à la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations unies adoptée en 2000, la « violence sexuelle en période de conflit » est devenue un concept étroitement défini, homogénéisé et objectivisé, qui fonctionne maintenant dans la politique internationale comme une « marchandise fétiche de plus grande valeur que toutes les autres formes de violence à caractère sexiste ». Cela a aidé les États occidentaux à mobiliser un soutien en faveur de l’intervention militaire à l’étranger en soulignant les violences sexuelles commises par Daech (tout en cessant de financer les systèmes nationaux de soutien aux survivants de la violence sexuelle), et entraîné comme « effet imprévu » l’utilisation croissante de la violence sexuelle comme outil pour attirer l’attention des médias internationaux et accroître le pouvoir de négociation8. Ce dernier point pose la question de l’incidence mondiale des politiques de genre globalisantes et des réponses à ces dernières, une question que j’aborderai plus loin.

    La coconstruction mondiale du traditionalisme de genre

    Historiquement, les politiques impériales des normes de genre occidentales globalisantes ont joué un rôle important, et pas seulement en matière de « modernisation » des régimes de genre non occidentaux. Elles ont également contribué à scléroser, et même créer et développer, le traditionalisme de genre en de nombreux endroits – un fait qui n’exonère en aucun cas de leur responsabilité ceux qui ne respectent pas les droits de l’homme. Deux caractéristiques des politiques de genre globalisantes en particulier ont joué un rôle majeur dans la création et le maintien de cette dynamique.

    D’abord, en se focalisant durablement sur les pratiques de genre des sociétés non occidentales jugées « abominables, inhumaines et non chrétiennes », les discours et politiques impériaux et occidentaux ont eux-mêmes contribué à réifier et culturiser ces pratiques. Cet engagement discursif et politique intense concernant ces pratiques et la collecte d’un grand nombre d’informations à ce sujet ont inévitablement fait la publicité de ces pratiques. Dans certains cas, les colonisateurs ont exagéré, réifié ou redéfini la dimension religieuse des coutumes, comme l’a affirmé Jörg Fisch dans le cas du sati en Inde : « les Britanniques », parce qu’ils « avaient si peur d’interférer dans les coutumes religieuses, […] ont exploré le caractère religieux du sacrifice des veuves par le feu, forgeant ainsi partiellement ce caractère en pratique »9. Dans d’autres cas, les colonisateurs ont préféré l’action juridique partielle (la réglementation et la restriction) à l’abolition. Ils ont veillé à ne pas contrarier inutilement les populations colonisées ou les élites coloniales masculines sur une question qui pouvait facilement être considérée comme privée ou soumise à la loi religieuse et qui n’était pas, par définition, cruciale s’agissant de la dimension matérielle des politiques coloniales. Cependant, même si certaines pratiques de genre ont été reléguées au domaine de la coutume « autochtone » ou « religieuse », elles ont fait l’objet d’un processus de codification dans la mesure où la législation coloniale a codifié et subordonné juridiquement ces domaines. Quelle que soit la combinaison précise de ces différentes motivations et politiques, elles ont ensemble contribué à la réification juridique et culturelle de ce que l’on considérait désormais comme des normes et pratiques de genre « non occidentales ».

    Les politiques de genre globalisantes ont, dans les pays du Sud, suscité une opposition catégorique à l’ingérence impériale dans les régimes de genre qui avait cours dans les pays non occidentaux. Une partie de cette opposition s’est enfermée, dès le début, dans la rhétorique justement créée par les politiques de genre globalisantes, à savoir celle des valeurs universelles mondiales (à propos de l’impérialisme de genre) et de l’essentialisme culturel ou religieux (à propos des pratiques de genre non occidentales). Une pétition présentée en 1830 par les opposants indiens à l’abolition du sati par les Britanniques s’est directement opposée à l’invocation de la « voix commune du genre humain » comme justification de l’abolition. « De quel droit mesure-t-on les préceptes sacrés de notre religion par rapport à une norme aussi basse et aussi vague ? », pouvait-on lire dans cette pétition10.

    L’opposition pouvait provenir d’intérêts divergents, qu’elle exprimait ouvertement ou taisait. Par exemple, dans le cas de l’opération internationale de secours à destination des femmes et enfants arméniens au début des années 1920, les représentants masculins de l’élite musulmane comme les féministes turcs ont défendu la pratique consistant à intégrer de force ces femmes et ces enfants dans des foyers musulmans. Si les premiers ont estimé que cette pratique offrait un « toit » à des femmes et enfants qui n’auraient sinon bénéficié d’aucune protection et que l’opération de secours interférait en toute illégalité dans les affaires domestiques des maîtres de maison musulmans, une féministe turque l’a présentée comme une tentative d’éradication de la différence nationale à un moment où la nation turque était extrêmement menacée11.

    Les opposants à l’intervention transfrontalière comme ses partisans ont développé de nombreuses stratégies pour invoquer l’impérialisme de genre ou au contraire taire toute référence à celui-ci. Dans l’intérêt patriarcal, les hommes ont pu plaider silencieusement en faveur d’un ordre de genre patriarcal, le vendant comme une défense anti-impériale de leur culture contre l’ingérence de l’Occident. Dans ce même intérêt, ils ont également pu prétendre que les femmes non blanches qui dénonçaient la violence ou l’oppression patriarcale trahissaient leur pays et servaient l’intérêt impérial. De nombreux féministes blancs ont invoqué le féminisme mondial et la solidarité avec les femmes pour dénoncer l’oppression patriarcale dans les pays du Sud, tout en restant silencieux sur la contribution mondiale de leur féminisme à la politique de l’impérialisme de genre. Tous ces mouvements discursifs exploitent l’interconnexion – visible ou non – entre le genre, l’impérialisme et l’anti- impérialisme.

    Avec l’incorporation de nouveaux programmes dans les politiques de genre globalisantes à la fin du xxe et au xxie siècle, l’opposition à ces politiques n’a cessé d’inventer de nouvelles stratégies pour intégrer ces mêmes programmes dans leurs arguments et leur action oppressifs. Même si bien d’autres raisons et motivations sont à l’origine de la poursuite de politiques de genre rétrogrades et oppressives au Sud et partout dans le monde, il est indéniable que ces échanges inégaux continus ont nui aux efforts de promotion de l’émancipation de genre à travers le monde. Pour illustrer ces échanges néfastes, on peut citer des aspects aussi divers que l’institutionnalisation mondiale des études sur le genre ou les politiques transfrontalières de promotion des droits des LGBT.

    Les politiques transnationales de promotion des droits des LGBT (dont certaines ont pu être considérées comme contribuant à la réification voire à la fétichisation de ces droits, comme dans le cas de la « violence sexuelle en période de conflit ») ont eu des répercussions transfrontalières visibles, par exemple parmi les groupes anti-occidentaux radicaux. Abordant longuement les politiques sexuelles actuelles en Occident, la revue anglophone en ligne Dabiq, rattachée à Daech, décrit comment les pays occidentaux utilisent « leurs parlements tire-au-flanc pour légaliser le mariage des sodomites » et « leur système d’éducation pour corrompre leurs enfants dès la maternelle en mettant des livres au programme pour combattre l’ “homophobie” ». Dabiq poursuit : « Face à cet affront généralisé à la fitrah (la disposition humaine naturelle), l’État islamique poursuit ses efforts contre ces actes d’égarement – qui, selon la “Civilisation” occidentale, font partie de ses “valeurs” – en imposant le jugement d’Allah à ceux qui pratiquent toute forme de déviance ou de transgression sexuelle ». Dabiq ne manque pas de citer le récent exemple d’« un homme reconnu coupable de sodomie. Il a été conduit en haut d’un bâtiment puis jeté dans le vide, comme le veut l’une des traditions […] pour ceux qui commettent cet acte obscène. »12

    Le sort réservé aux études académiques sur le genre en Europe de l’Est est un autre exemple des conséquences problématiques de l’impérialisme des politiques de genre globalisantes. Après le changement systémique en Europe de l’Est, des fondations scientifiques occidentales ont offert des subventions et opportunités importantes aux pays ou institutions d’Europe de l’Est afin de développer et institutionnaliser les études de genre, tout en interprétant l’acceptation de cette nouvelle discipline comme une marque d’adhésion à la transformation libérale et démocratique. Ainsi, l’arrivée conjointe des études de genre et du néolibéralisme en Europe de l’Est, c’est-à-dire l’intégration de la question du genre dans l’expansionnisme néolibéral, a eu des conséquences négatives pour l’avenir des politiques de genre progressistes en Europe de l’Est. Cette concomitance a fait craindre aux groupes de gauche que les études de genre soient une pratique plus libérale que de gauche, ce qui a renforcé la prévalence de la masculinité et de l’esprit patriarcal au sein de la gauche d’Europe de l’Est, isolant les auteurs d’études de genre plus critiques ou de gauche. Les nationalistes ont pu vendre leur soutien à un nouveau patriarcat et à des normes de genre restrictives comme une forme de résistance à l’« occidentalisation »13.

    L’impérialisme des politiques de genre globalisantes a donc contribué à bien des égards à une réification et à une culturisation des régimes de genre rétrogrades ainsi qu’à une redynamisation des relations sociales patriarcales et de la violence sexiste dans le monde non occidental. Il a été fait mention de l’émancipation de femmes comme une exportation occidentale permettant de stabiliser et d’accroître le soutien en faveur d’ordres de genre restrictifs. Plus récemment, des cas systématiquement organisés de violence contre les femmes ont été rapportés avec enthousiasme à l’échelle internationale et vantés comme étant les marques de politiques anti-occidentales héroïques.

    On peut donc avancer que ce qui apparaît en général comme une opposition binaire entre, d’une part, l’égalité des genres et les droits des femmes comme marqueur des sociétés occidentales et, d’autre part, le caractère archaïque et intrinsèquement patriarcal des ordres de genre non occidentaux, doit être reconceptualisé en tant que coconstruction historique. Le fait que la notion des droits des femmes ait été imprégnée de celle de la supériorité des sociétés occidentales blanches pourrait avoir contribué à l’obtention de certains des acquis réels et discursifs en matière de droits des femmes dans le monde et la culture de l’Occident, mais en même temps expliquer une partie de la résistance à cette idée dans les sociétés et cultures non occidentales.

    Pas de « nous » ni d’« eux » dans la « crise des réfugiés » : les résistances à l’impérialisme de genre et au patriarcat ne peuvent jamais être séparées

    En conclusion, on peut lutter plus efficacement contre certains des aspects problématiques des discours et des politiques axés sur l’attitude d’immigrants masculins non occidentaux à l’égard des femmes blanches en tenant compte de l’analyse qui précède concernant la constellation historique et actuelle de politiques de genre globalisantes. Cette perspective permet de développer une série d’arguments utiles pour contrer le lien étroit entre le discours dominant sur les droits des femmes et le racisme antiréfugiés, et pour éviter certains des pièges argumentaires rencontrés par les défenseurs de l’émancipation des femmes et de la lutte contre le racisme.

    Alors que le slogan « les réfugiés violeurs ne sont pas les bienvenus » est, sous cette forme, propagé par l’extrême droite, le sentiment et le discours alimentés par ce discours et reposant implicitement sur lui se sont largement répandus dans des segments importants des sociétés de l’Union européenne, notamment après les événements de la Saint-Sylvestre à Cologne. Ce sentiment et ce discours nuisent fortement à la solidarité à l’égard des réfugiés et servent de prétexte à des politiques d’asile et d’immigration extrêmement restrictives. Les débats concernant « la façon de réagir aux atrocités sexuelles perpétrées par les demandeurs d’asile » et « la façon de protéger nos valeurs et notre culture de genre contre ces atrocités » ont envahi les émissions et chaînes télévisées, alors même que tout débat politique alternatif sur les fondements d’un tel discours a perdu toute visibilité publique. Le discours relatif à un traitement juridique aggravé pour les demandeurs d’asile, les autres résidents non-citoyens et les citoyens récemment naturalisés au cas où ils violeraient « nos » règles de genre, est devenu socialement acceptable. L’égalité des genres et les droits des femmes sont donc  devenus des éléments clés pour justifier  l’érosion systématique des normes des droits et des garanties juridiques qui allaient auparavant de pair avec la citoyenneté et le statut de réfugié. On assiste ainsi à l’érosion, légitimée par référence à « nos » normes de genre, des garanties juridiques fondamentales et des catégories en tant que telles. Des efforts intenses sont actuellement menés pour faire en sorte que les jeunes réfugiés masculins reçoivent une formation obligatoire à la culture de genre occidentale. Par ce biais, les mini-jupes et les talons hauts caractéristiques de cette culture sont plus que jamais normalisés ; en revanche, les violences sexuelles commises par les hommes occidentaux restent aussi confidentielles qu’avant et celles commises par les non occidentaux sur « leur » femme ne font l’objet de discussions ou de poursuites que ci cela sert les politiques de domination et d’exclusion.

    Pendant ce temps-là, lorsque les féministes blancs critiquent les inconduites sexuelles des hommes non occidentaux à l’égard des femmes (quelles qu’elles soient), leur discours tend à être facilement et efficacement repris dans le discours antiréfugiés dominant, qui insiste sur la nécessité de « leur » imposer agressivement « nos » normes de genre, y compris une punition supplémentaire racialisée pour les non-citoyens ou les citoyens récents. Cette tendance regrettable pourrait expliquer pourquoi une grande partie de la critique féministe blanche à l’égard des différents discours sur les « réfugiés violeurs » tend à se focaliser sur la nécessité d’éradiquer les violences sexuelles commises par les hommes occidentaux sur les femmes occidentales. Toutefois, même lorsque les féministes se rassemblent derrière des revendications clairement antiracistes et pro- femmes telles que « Contre la violence et le racisme sexualisés. Toujours. Partout. #ausnahmslos (« pas d’excuses ») »14, ils encourent le risque – tant qu’ils n’évoquent pas clairement leurs motifs anti-impérialistes – que leur politique soit reprise dans les discours dominants sur le genre et soumise aux stratégies racistes et racialisantes sources de division. En outre, les groupes dominés et les femmes non occidentales, notamment celles qui ont un statut social inférieur et font partie des groupes dominés, n’accorderont pas facilement leur confiance à ces discours universalisants, dans la mesure où ils ont servi l’impérialisme de genre pendant des siècles.

    Parallèlement, l’analyse critique du lien entre les vaines perspectives de statut juridique et d’asile de certains groupes de non-citoyens (en d’autres termes, le contexte général) et le taux de criminalité prétendument élevé au sein de ces groupes a été passé sous silence. Toute tentative d’instauration d’un débat éclairé sur le crime (en montrant des liens possibles entre la classe et la citoyenneté d’une part, et le crime d’autre part) se voit immédiatement accusée de vouloir « excuser » la violation des règles de genre occidentales par certains non occidentaux ou de « relativiser » leur comportement criminel.

    L’analyse présentée ci-dessus concernant les politiques de genre globalisantes et leurs conséquences sur les ordres et les politiques de genre à l’échelle mondiale peut nous aider à décortiquer et contrer systématiquement ces types de sentiment et de discours selon lesquels « les réfugiés violeurs ne sont pas les bienvenus » et à surmonter les impasses dans lesquelles se sont retrouvés certains discours alternatifs. Face à ce contexte historique et mondial, on voit facilement que les idées et les actes relatifs aux différents types de logique antiréfugiés reproduisent et renforcent la fausse binarité entre le prétendu engagement en faveur des droits des femmes des sociétés occidentales et le patriarcat soi-disant inhérent aux sociétés et communautés non occidentales. L’historique des politiques de genre globalisantes que j’ai dressé plus haut démontre largement que cette prétendue binarité et le soi-disant traditionalisme de genre des sociétés ou cultures non occidentales (entre autres) sont depuis longtemps coproduits par l’interaction inégale entre l’expansionnisme mondial occidental et l’action non occidentale. Ce traditionalisme ne peut donc pas être considéré comme une caractéristique propre aux sociétés non occidentales ; si des immigrants l’importent ou l’apprennent à l’Ouest, ce phénomène ne peut être défini ou traité comme un problème déconnecté des discours et politiques prédominants à l’Ouest et dans le monde. Bien sûr, le fait que des phénomènes tels que la résistance à l’émancipation et aux droits des femmes ou LGBT aient été coproduits par la mondialisation inégale de la politique de genre ne les rend en aucun cas plus acceptables. Néanmoins, si nous n’intégrons pas systématiquement la critique de ces coproduction et connexion à notre critique de ces phénomènes, nous sommes involontairement entraînés dans le discours impérialiste, même si nous estimons être anti-impérialistes.

    De son origine à aujourd’hui, l’évolution a été motivée et coproduite par l’intérêt et l’engagement impérialistes. Sans cette connexion impérialiste, le statut des droits de la femme et de l’égalité des genres en tant que discours dominants (et non en tant que réalités) dans le monde occidental et sur la scène internationale, pourtant toujours imprégnés du complexe de supériorité des occidentaux blancs, n’aurait peut-être même pas été établi, et la poursuite de politiques de genre progressistes aurait peut- être rencontré encore plus de résistance. L’appropriation systématique de certaines des revendications des mouvements des femmes, et maintenant aussi des LGBT, par les politiques occidentales dominantes a été fondée sur cette connexion impérialiste continue. Le féminisme, dans la mesure où il s’est considéré lui-même comme un élément de la civilisation occidentale, a participé à cette dynamique dès le début. En ce sens, d’un point de vue politique et académique, il est erroné de présupposer que les politiques de genre progressistes ont été politiquement neutres sur d’autres questions puisque ces valeurs et politiques ont le plus souvent été, depuis des siècles, synonymes de politiques hégémoniques mondiales et de politique d’inégalité mondiale. Par conséquent, dès que nous parlons de ces valeurs sans prendre nos distances vis-à-vis de cette connexion impérialiste, nous approuvons sans le vouloir ces politiques continues d’inégalité mondiale.

    Ces éléments soulignent les schémas durables et continus de l’impérialisme des politiques de genre globalisantes et nous aident donc à tirer des conclusions pertinentes pour comprendre ou remettre en cause la situation actuelle lorsque la binarité présumée entre les ordres de genre des populations occidentales et non occidentales se manifeste dans le discours concernant la tendance présumée des immigrants masculins à mal se comporter avec les femmes blanches. Comment, alors, résumer les éléments d’une critique de l’association actuelle du genre à la « crise des réfugiés » en Europe, qui soit solidement ancrée dans les fondements de gauche et anti-impérialistes, et une perspective de libération des femmes et des LGBT ?

    De mon point de vue, l’opposition aux politiques de genre impériales/ globalisantes ne doit pas s’arrêter à la critique de l’« instrumentalisation » par l’impérialisme de genre de l’égalité des genres et des normes de genre progressistes. Ce type de critique laisse fondamentalement peu de place à la poursuite de politiques de genre progressistes puisqu’il tend à associer – ou on peut penser qu’il associe — les politiques de genre progressistes avec l’impérialisme. En outre, il tend à privilégier conceptuellement et politiquement l’élément anti-impérialiste de résistance à l’impérialisme de genre par rapport à l’attachement aux politiques de genre progressistes qui doit faire partie de toute politique progressiste de résistance à l’impérialisme de genre.

    Nous devons exiger que les politiques de genre prennent un caractère inclusif. Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elles pourront résister à la séparation des normes et politiques de genre progressistes des processus plus larges de transformation sociale, matérielle et culturelle. Il faut toujours insister sur le fait que l’élément anti-impérialiste de résistance à l’impérialisme de genre est indispensable à toute politique de genre réellement inclusive. Aucun des éléments de ces politiques de genre inclusives ne devrait être conceptuellement ou politiquement privilégié, et les politiques de genre inclusives doivent toujours souligner leur engagement à l’égard de chacun de ces éléments. Sinon leur position pro- femmes et antiraciste peut être facilement reprise dans le discours raciste, binaire et impérialiste dominant.

    Enfin, je suis convaincue que les voix et les luttes des femmes non occidentales doivent être au centre de la lutte contre la violence sexuelle et les autres formes d’oppression sexiste. Elles vivent à l’intersection entre les ordres de genre hiérarchiques des populations non occidentales, du féminisme dominé par des femmes blanches et de l’intérêt patriarcal et/ou impérialiste blanc. Par conséquent, sans leur libération pas de libération. Le dossier In Our Own Words. Refugee Women in Germany Tell Their Stories15 rassemble une partie de ces voix et luttes.


    Notes

    1. De nombreux exemples sont cités dans Lewis Hertslet (ed.), A Complete Collection of the Treaties and Conventions at Present Subsisting Between Britain and Foreign Powers (and of the Laws, Decrees, and Orders in Council, Concerning the Same) ; So Far as They Relate to Commerce and Navigation ; To the Repression and Abolition of the Slave Trade ; And to the Privileges and Interests of the Subjects of the High Contracting Parties, 31 volumes, London : Butterworth, 1820-1925 ; ici Hertslet, volume 7, 1850, p. 818-9.

    2. Cet « Engagement » a été reproduit dans Hertslet, volume 8, 1851, p. 42-3 ; Ralph A. Austen and Jonathan Derrick, Middlemen of the Cameroons Rivers : the Duala and their Hinterland, c.1600-c.1960, Cambridge : Cambridge University Press, 1999, p. 66.

    3. Gerrit W. Gong, The Standard of “Civilization” in International Society, Oxford : Clarendon Press, 1984, p. 14-5, 19-20.

    4. Clare Midgley, « Female emancipation in an imperial frame : English women and the campaign against sati (widow burning) in India, 1813-30 », Women’s History Review 9 (2000) 1, p. 95-121 ; Jörg Fisch, Burning Women. A Global History of Widow Sacrifice from Ancient Times to the Present, London : Seagull Books, 2005.

    5. Clare Midgley, « Anti-slavery and the Roots of “Imperial Feminism” », in Clare Midgley (ed.), Gender and Imperialism, Manchester ; Manchester University Press, 1998, p. 161-79.

    6. Keith David Watenpaugh, « The League of Nations’Rescue of Armenian Genocide Survivors and the Making of Modern Humanitarianism, 1920-1927 », The American Historical Review 115 (2010) 5, p. 1315-39.

    7. Susan Zimmermann, « Equality of women’s economic status ? A weighty bone of contention in global gender governance emerging in the interwar period » (en préparation).

    8. Sara Meger, « The Fetishization of Sexual Violence in International Security », International Studies Quarterly 60 (2016) 1, p. 149-59.

    9. Jörg Fisch, Burning Women, p. 435.

    10. Cité dans Jörg Fisch, Burning Women, p. 437.

    11. Selon les mots de Keith David Watenpaugh, p. 1333.

    12. Dabiq 7, p. 42-3. C’est Lukas Huber qui a attiré mon attention sur cette revue et sur sa pertinence pour le présent article.

    13. Susan Zimmermann, « The Institutionalization of Women and Gender Studies in Higher Education in Central and Eastern Europe and the Former Soviet Union : Asymmetric Politics and the Regional-Transnational Configuration », East-Central Europe/L’Europe du Centre-Est : Eine wissenschaftliche Zeitschrift, 34-35 (2007-2008) part. 1-2, p. 131-60.

    14. http://ausnahmslos.org/english et http://ausnahmslos.org/mitzeichnerinnen.

    15. https://iwspace.wordpress.com/in-our-own-words/.


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