• La gauche en Europe

  • Auteur Alberto Garzón | 14 Aug 17 | Posted under: Espagne , La gauche
  • Sans grande originalité, nous avons appelé « repenser la gauche » cette réflexion autour des turbulences politiques de ces dernières années. L’objectif est de réfléchir aux stratégies et outils adéquats pour la gauche sociale et politique afin de promouvoir un système économique et social plus juste. Dans cette réflexion, et de mon point de vue, je vois trois niveaux temporels.

    La première étape, de 1989 à nos jours, concerne la défaite concernant la chute du socialisme en place, qui s’est accompagnée du déclin des partis communistes et socialistes en Occident et a affecté la vision du monde de la gauche. Cela inclut aussi la domination du néolibéralisme comme projet socioculturel des années 1980 et la forte émergence des théories critiques postmarxistes et postmodernes.

    La deuxième période va de la crise de 2007-2008 à nos jours. Elle soulève la question de savoir pourquoi la plus grande crise du système capitaliste depuis la Grande Dépression n’a pas abouti à une alternative mondiale ou européenne de gauche, mais plutôt à son contraire, l’approfondissement du néolibéralisme.

    La troisième va de l’émergence de Podemos en Espagne jusqu’à maintenant. Le point de départ à gauche est ici Izquierda Unida (IU) et une double réflexion sur comment et pourquoi elle a été électoralement dépassée par cette nouvelle force politique et ce qu’elle devrait faire pour se reconstruire comme projet politique anticapitaliste.

    Je voudrais d’abord soulever quelques idées clés sur la façon dont a évolué la structure sociale. Puis j’étudierai le profil électoral des partis anticapitalistes européens et leur classification. Nous examinerons ensuite les différences entre les électeurs IU et Podemos. Enfin, nous tirerons quelques conclusions préliminaires.

    Les transformations de la structure sociale

    Aujourd’hui, on s’accorde à penser que le régime d’accumulation fordiste de l’après-guerre s’est transformé en un nouveau régime d’accumulation postfordiste dans les années 1970 et 1980. Il est également largement admis que cette transition s’est accompagnée de changements importants dans la structure sociale, qui a à son tour affecté le comportement électoral des citoyens.

    Le régime d’accumulation fordiste, qui a jeté les bases de l’État- providence dans la plupart des pays occidentaux après la Seconde Guerre mondiale, se caractérisait essentiellement par le cercle vertueux de la production et de la consommation de masse. Ses principales caractéristiques étaient : une production en série à la chaîne par une main-d’œuvre semi-qualifiée ; un système macro-économique assez stable et fortement régulé au niveau national et international ; des entreprises qui, bien qu’établissant une séparation entre le contrôle et la direction, étaient très centralisées et cherchaient à se développer pour profiter des économies d’échelle ; une relation salariale basée sur un partenariat capital- travail dans lequel les augmentations de productivité se répartissaient par des accords entre employeurs et syndicats ; une croissance massive de la consommation, une société urbaine-industrielle et l’existence d’un salaire social sous la forme de pensions, de soins de santé publics, d’éducation et d’autres avantages sociaux.

    La dynamique et l’évolution du capitalisme exerçaient une tension sur le système au point qu’il est entré en crise. Autour des années 1970 et 1980, un nouveau régime d’accumulation a émergé, caractérisé par une déréglementation et un rôle plus important du libre marché en tant qu’institution économique directrice. À juste titre, David Harvey l’a appelé le régime d’accumulation flexible parce que la caractéristique essentielle en était la flexibilité1. Bob Jessop, par exemple, l’appelle l’État concurrentiel Schumpétérien en raison de son caractère hypercompétitif2. On peut fortement s’interroger sur sa stabilité à moyen terme. Il se caractérise par de nouvelles formes de production flexible reposant sur des réseaux et des systèmes d’externalisation et l’utilisation de nouvelles technologies de l’information et de la communication ; des relations de travail flexibles associant des travailleurs hautement qualifiés et des travailleurs non qualifiés ; la désindustrialisation générale des économies occidentales, avec des déplacements vers des pays où les coûts de main-d’œuvre sont moins élevés ; une forte concurrence à la baisse des salaires ; un environnement macro-économique volatil caractérisé par une déréglementation ; des changements dans les modes de gestion des entreprises vers des formes horizontales et plus légères ; le démantèlement de l’État-providence et l’accroissement des inégalités.

    Cette transition a fortement modifié la réalité socio-économique de nos sociétés occidentales. Bien que chaque pays ait ses propres spécificités, cette transition est commune à tous. Plus important encore, pour ce qui nous intéresse ici : le changement dans la structure de production et les relations de travail a également fortement modifié la structure sociale. En fin de compte, la base sociale des partis anticapitalistes, notamment communistes, aurait pu diminuer à la suite de ces changements.

    Les partis de la gauche radicale

    Il peut sembler évident que la combinaison de l’effondrement des pays du socialisme réel et des processus de désindustrialisation en Occident a porté atteinte aux partis politiques de gauche. D’une part, parce que la force de la vision socialiste alternative s’est amoindrie et, d’autre part, parce qu’on considère que la principale force électorale des partis communistes et radicaux se situe au sein la classe ouvrière classique typiquement fordiste.

    En réalité, des études ont montré que les partis communistes n’ont jamais été les partis préférés de la classe ouvrière, pas même le florissant Parti communiste italien. Néanmoins, leur électorat était largement composé d’électeurs de la classe ouvrière. Les changements dans la structure sociale auraient donc pu affecter les partis anticapitalistes. La récente étude publiée par Luis Ramiro regorge de données pertinentes. C’est un bon point de départ pour examiner les profils des électeurs de la gauche radicale ou anticapitaliste de 1989 à 20093.

    Tout d’abord, Ramiro souligne qu’il n’y a pas de lien direct entre l’appartenance à un secteur social défavorisé et le vote pour un parti de gauche radical, même quand on parle de classes populaires (travailleur manuel, professionnel ou salarié du secteur public). C’est quelque peu paradoxal parce que les partis anticapitalistes se définissent comme des représentants des classes populaires et prétendent défendre les secteurs les plus défavorisés. Ramiro note qu’il y a beaucoup de concurrence dans ces secteurs, tant des partis socialistes que des partis d’extrême droite.

    Ramiro présente des données empiriques concernant les individus qui s’identifient eux-mêmes à la classe ouvrière (ce que nous appelons la conscience de classe), sont affiliés à un syndicat, ne pratiquent aucune religion, s’identifient comme de gauche, ne sont pas satisfaits de la démocratie ou ont une perception négative de l’Union européenne. Dans tous ces cas, la probabilité de voter pour un parti anticapitaliste augmente. En même temps, des éléments montrent aussi que les électeurs des partis anticapitalistes ont tendance à être très peu qualifiés ou très qualifiés. En outre, en termes d’âge, on peut voir que le profil s’est rajeuni avec le temps.

    Ces résultats sont extrêmement pertinents car, en termes marxistes, ils montrent un déplacement de la relation électeur/parti de l’économie à la superstructure. Il semble que l’attraction des électeurs se manifeste davantage au niveau subjectif et non matériel (conscience de classe, idéologie et vision du monde) qu’au niveau matériel et objectif (lien entre les intérêts des travailleurs et une organisation qui prétend représenter légitimement ces intérêts). Cela semble correspondre à la thèse de Ronald Inglehart sur le postmatérialisme, selon laquelle la capacité inhabituelle des sociétés industrielles à répondre aux besoins fondamentaux a provoqué un changement dans les préférences politiques, entraînant le soutien de la gauche par les postmatérialistes et son délaissement par les secteurs matérialistes et populaires. Bref, il semble que le lien des partis anticapitalistes avec les classes les plus populaires ou les défavorisés ait disparu, à moins qu’il n’ait jamais occupé la première place, sauf dans la rhétorique politique. Ceci concorde avec ce qu’affirme Owen Jones dans son livre Chavs quand il souligne l’abandon de la véritable classe populaire, tandis que la gauche se tournait d’une certaine façon vers la classe moyenne4. Cependant l’étude souligne que des questions telles que l’idéologie, l’appartenance syndicale ou la conscience de classe restent pertinentes malgré les changements économiques des dernières décennies.

    Classification des partis anticapitalistes

    Jusqu’à présent, nous avons parlé des partis anticapitalistes, mais en fait, la catégorie utilisée par les universitaires comme Ramiro est celle des partis de gauche radicale. Ceux-ci peuvent être définis comme les partis qui rejettent la structure économique du capitalisme contemporain, ses valeurs et ses pratiques, et défendent une structure économique et de pouvoir alternative impliquant une meilleure redistribution des ressources. Nous parlons, en somme, des partis regroupés au sein du Parti de la gauche européenne (PGE) ainsi qu’au sein du groupe parlementaire européen de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) ainsi que de ceux qui n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre mais qui ont un fort caractère anticapitaliste.

    Naturellement dans cette catégorie il y a une hétérogénéité significative, et Luis Ramiro et ses co-auteurs fournissent une analyse plus détaillée5. Étudiant les programmes politiques des partis politiques de gauche depuis les années 1940, ils ont divisé ces partis en deux catégories : les partis traditionnels et les nouveaux partis de gauche. Les partis traditionnels sont ceux qui s’intéressent davantage à des questions telles que l’anti- impérialisme, le travail, la justice sociale, la planification économique et le nationalisme avec une analyse marxiste, tandis que les nouveaux partis de gauche sont ceux dont le cœur de la politique concerne des questions comme la démocratie, la paix, l’environnement ou les droits des minorités sociales.

    Les partis de gauche ayant un discours très traditionnel sont, par exemple, le Parti communiste grec (KKE) et le Parti communiste portugais (PCP), et, de l’autre côté, on trouve les partis de gauche nordiques. Fait intéressant, Izquierda Unida et les partis communistes italiens (le Parti de la refondation communiste et le Parti des communistes italiens) entrent dans la catégorie de la nouvelle gauche respectivement depuis 1989 et 1994, bien qu’ils ne soient qu’à la frange de cette catégorie.

    Il est intéressant de noter qu’en comparant les électorats, l’étude montre que les partis traditionnels et les nouveaux partis de gauche ne diffèrent pas en termes d’âge, de sexe, de ville ou de pays, de conscience de classe ou d’appartenance syndicale. Cependant, les chercheurs notent que les électeurs des nouveaux partis de gauche sont professionnellement plus qualifiés et moins religieux que ceux des partis traditionnels. Les études montrent également que les électeurs de la nouvelle gauche sont plus modérés, moins eurosceptiques et plus insatisfaits en ce qui concerne la démocratie.

    En bref, il semble que ces transformations du discours soient liées à des phénomènes tels que la chute du mur de Berlin, qui a réduit la composante traditionnelle ou orthodoxe des partis, et les transformations économiques et sociales qui ont donné une plus grande importance aux questions qui vont au-delà de la contradiction capital-travail. Mais, comme l’affirme l’étude, ni les partis traditionnels ni la nouvelle gauche ne sont clairement liés aux classes populaires que, d’une manière ou d’une autre, ils prétendent représenter.

    Le cas espagnol

    Il semble évident que nous devons explorer l’émergence de Podemos en tant que parti appartenant au groupe anticapitaliste, parce qu’il est de fait membre du GUE/NGL. On peut toutefois penser que son caractère populiste – avec un discours basé sur la dichotomie caste versus les gens – et son programme – très orienté sur des préoccupations de nature immatérielle – le classent parmi les partis de la nouvelle gauche. Ce qui nous intéresse, cependant, est d’explorer les différences qui peuvent exister entre IU et les électeurs de Podemos.

    Conformément à ce qui a été dit ci-dessus, les classes populaires ne votent pas pour Izquierda Unida, mais elles ne votent pas non plus pour d’autres partis radicaux comme Podemos. Les chômeurs, les retraités et les travailleurs de la sphère domestique sont une importante niche électorale pour le système bipartite espagnol, notamment le Parti populaire. Ce groupe constitue évidemment une petite partie de la base électorale des partis radicaux.

    L’émergence de Podemos en 2014 est un phénomène unique en Europe où le populisme a jusqu’ici été essentiellement lié à l’extrême droite. Pourquoi Podemos est-il apparu comme parti de gauche radical alors qu’Izquierda Unida occupait théoriquement déjà cette place ?

    On peut penser que Podemos a atteint le même public – c’est-à-dire les perdants de la mondialisation – que les partis populistes de droite ailleurs en Europe. Le profil de l’électeur de ces partis est celui des chômeurs, peu qualifiés, fortement exposés à la concurrence économique internationale. Mais les différentes études ne montrent nullement que Podemos est le parti des perdants de la mondialisation. En fait, Podemos ne les attire pas plus qu’IU. En outre, Podemos a autant de soutien qu’IU parmi les personnes très qualifiées.

    La seule petite différence est que Podemos a une meilleure image chez les eurosceptiques et les non-votants. Dans le même temps, Podemos a également plus de soutien parmi ceux qui ne se réclament d’aucune idéologie. Il a atteint des personnes qui se considèrent comme en dehors de l’axe gauche-droite. Fait intéressant, Podemos a une énorme approbation, plus qu’IU, parmi les personnes de l’ultra-gauche, et a également profondément pénétré les milieux de gauche plus modérée.

    On peut aussi penser que nous avons ici affaire à des électeurs mécontents qui sont qualifiés mais craignent de perdre leur emploi ou de devenir plus précaires. En effet, les études ont montré que pour ce profil d’électeur, la probabilité de voter pour Podemos augmente beaucoup plus que le vote pour IU.

    La dernière possibilité est en rapport avec le vote protestataire. C’est un vote reflétant l’insatisfaction à l’égard de la démocratie ou de la situation économique particulière. Nous avons dit que les nouveaux partis de gauche se caractérisent souvent plus par des préoccupations de nature démocratique et des questions immatérielles. Ce que montrent les chercheurs, c’est qu’entre les électeurs de IU et de Podemos, il n’y a pas de différence de patriotisme (malgré la tentative de Podemos de s’approprier cet espace), et pourtant il existe des éléments qui prouvent qu’il y a plus d’électeurs centralistes (qui veulent préserver l’unité politique espagnole) en termes d’administration territoriale, qui sont enclins à voter plutôt Podemos qu’IU.

    Enfin, les chercheurs n’ont trouvé aucune preuve que les électeurs Podemos et IU diffèrent dans leur inquiétude face à la situation économique. Mais des différences existent lorsqu’il s’agit de l’opinion sur la situation politique et la perception du gouvernement et de l’opposition, puisque les électeurs de Podemos présentent un niveau d’insatisfaction beaucoup plus élevé. Cela étaye l’hypothèse selon laquelle les électeurs de Podemos sont plus anti-mainstream [anticonventionnels, NDLR] que les électeurs d’IU et plus préoccupés par les questions de démocratie.

    En bref, la recherche semble montrer que le succès de Podemos dans sa compétition électorale avec IU a été sa canalisation du profil anti-mainstream et anti-système du parti, ainsi qu’un vote de protestation concernant non seulement les questions démocratiques mais aussi les attentes non satisfaites des gens les plus qualifiés. Je m’aventure à dire qu’il est plus ciblé sur les classes moyennes atteintes par la crise et par les récentes transformations économiques et politiques que pour IU. Mais il est difficile d’aller plus loin.

    Conclusions

    Certains éléments ressortent clairement.

    Tout d’abord – et ce qui est le plus troublant – aucun parti radical ou anticapitaliste n’a réussi à atteindre les classes populaires et à devenir leur représentant, en en étant le miroir. Le soutien aux partis radicaux a plus à voir avec les questions culturelles et idéologiques. Alors que de plus en plus de groupes sociaux sont touchés par la crise et la mondialisation, ils continuent à être orphelins de la gauche. Dans de nombreuses régions d’Europe, ces catégories sont attirées par les partis d’extrême droite, ce qui constitue une réelle menace pour la démocratie.

    Deuxièmement, il faut noter que Podemos n’a pas réussi à atteindre ces catégories malgré sa stratégie populiste de gauche visant précisément cet objectif. Ce que Podemos a fait de nouveau, c’est d’attirer des électeurs idéologiquement modérés ou des abstentionnistes sur la base d’un vote de protestation ou d’attentes insatisfaites plutôt que de se relier aux classes populaires. Le reste de son espace est, essentiellement, le même que celui des électeurs traditionnels d’IU.

    Troisièmement, IU et Podemos appartiennent à la même famille politique malgré des projets politiques différents. Tous deux appartiennent à la gauche radicale ou anticapitaliste, et tous deux ont un discours et un programme qui comprend des éléments de ce qu’on appelle la nouvelle gauche, qui va au-delà du conflit capital-travail. L’émergence de Podemos, cependant, a créé des tensions au sein d’IU qui était revenu à des positions de gauche traditionnelles comme forme intuitive de protection électorale. Mais contrairement à certains clichés, l’élément idéologique – la conscience de classe et l’appartenance syndicale – reste une variable pertinente de soutien aux partis, sans doute aussi pour Podemos.

    Quatrièmement, bien que ces points soient clairs, certaines discussions sémantiques sur le sujet historique – que ce soit la classe ouvrière ou les citoyens – et les arguments sur des repères symboliques – marteau et faucille, acronymes, etc. – sont vraiment liturgiques parce qu’aucun n’est ancré dans la réalité quotidienne des classes populaires et leurs problèmes. Cela expliquerait pourquoi, au sein d’IU et peut-être aussi de Podemos, on voit parfois des courants se revêtir de la rhétorique des drapeaux rouges et du xxe siècle, alors que lorsqu’ils se tournent vers le niveau pratique, ils recourent à une politique profondément éclectique qui, pour finir, revient essentiellement au révisionnisme.

    Cinquièmement, une différence notable entre les électeurs IU et Podemos concerne la conception du régime politique. Il semblerait que les électeurs les plus antirégime, anti-mainstream et anti-système ont jusqu’ici opté pour Podemos car IU était, dans la conscience du public, étroitement lié aux partis politiques classiques qui ont soutenu le régime politique maintenant chancelant. Il n’y a là rien d’étonnant, non seulement en raison des histoires différentes d’IU et de Podemos, mais aussi parce qu’IU a participé à plusieurs gouvernements sociaux- démocrates dans le passé et également parce qu’il y a une épine dans le pied du Parti communiste (PCE) appelée Eurocommunisme qui appelle à des alternatives économiques sans alternatives politiques. Cette tendance, ou esprit, au sein d’IU est sourde à des concepts comme la crise du régime ou le processus constituant et, par conséquent, n’a pas compris tout ce qui s’est passé ces dernières années.

    Sixièmement, il est impossible de prévoir les évolutions à venir au niveau électoral. Podemos n’est pas une force politique cohérente (avec une forte incohérence au niveau du discours) ; il a mis en œuvre des alliances fondées sur des intérêts électoraux plutôt que sur un discours cohérent passant par exemple, en à peine un mois, du patriotisme centraliste au multinationalisme ou dénonçant dans un premier temps l’idée d’un axe gauche-droite puis l’insérant de nouveau dans son discours public selon les besoins du moment. Cela pourrait désorienter les électeurs. Parallèlement, IU est en train de se renouveler en cherchant à combiner la tradition du mouvement ouvrier et les nouveaux mouvements sociaux (c’est-à-dire la nouvelle gauche telle que définie ci-dessus).

    Quoi qu’il en soit, en conclusion, il semble clair que malgré la compétition électorale entre Podemos et IU, ni l’un ni l’autre n’a fait son travail en termes de construction d’une base sociale – encore une fois, j’insiste, une base sociale et pas seulement une base électorale. C’est un travail que quelqu’un doit faire, puisque c’est le seul moyen permettant de transformer réellement la société. Tisser des réseaux sociaux de personnes mobilisées et conscientes autour de conflits sociaux est le seul moyen de se relier aux classes populaires avec des organisations politiques qui doivent également disposer de mécanismes de représentation démocratique. L’exemple le plus caractéristique de combinaison de la présence dans le conflit avec l’éducation politique est peut-être celui de la Plataforma de Afectados por la Hipotecas. Cette organisation joue le rôle de collectif intellectuel tel que l’a défini Gramsci. C’est clairement ce que certains d’entre nous pensent nécessaire pour atteindre nos objectifs d’émancipation des travailleurs.

    Nous avons donc une tâche à accomplir : nous doter d’un instrument qui remplisse ces fonctions, c’est-à-dire utile pour les classes populaires. Et cet instrument est, à mon avis, bien au-delà de ce que sont actuellement IU et Podemos. C’est en fait ce que nous pourrions définir par le concept large de l’unité populaire. En d’autres termes, et au risque d’être ennuyeux, il ne s’agit pas d’une bataille d’acronymes dans une élection, mais de la lutte de classe sur le terrain – même si certains, des deux côtés, semblent plus déterminés à être des directeurs exécutifs des labels de parti, avec leurs manœuvres tactiques et leurs liturgies évoluant au gré des hauts et des bas de la bourse politique, qu’à fonder des organisations politiques pour la transformation sociale. J’affirme que nous devrons être patriotes de la classe plus que du parti, parce que sinon nous risquons d’être de simples accessoires de ce système politico-économique basé sur l’exploitation.


    Cet article a été initialement publié dans la revue Nuestra Bandera, volume 1 (2016).


    Notes

    1. David Harvey, The Enigma of Capital and the Crises of Capitalism, London : Profile Books, 2010.

    2. Bob Jessop, The State : Past, Present, Future, Chichester : Wiley, 2015.

    3. Luís Ramiro, « Support for Radical Left Parties in Western Europe : Social Background, Ideology and Political Orientations », European Political Science Review, volume 8.1 (2016), p. 1-23.

    4. Owen Jones, Chavs. The Demonization of the Working Class, London : Verso 2011.

    5. Raul Gómez, Laura Morales, et Luís Ramiro, « Varieties of Radicalism: Examining the Diversity of Radical Left Parties and Voters in Western Europe », West European Politics, 39.2 (2015), p. 351-379.


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