• Euclide Tsakalotos : Entretien réalisé par Haris Golemis
  • La gauche radicale peut-elle jouer un rôle aujourd’hui ?

  • Auteur Euclid Tsakalotos , Haris Golemis | 10 Aug 17 | Posted under: Grèce , Union européenne , La gauche
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    Haris Golemis : Au moment de cette interview (12 décembre 2016), le gouvernement grec est en train d’achever sa deuxième révision du troisième douloureux mémorandum, qu’il a été contraint d’accepter en juillet 2015. Le point de vue du gouvernement qui est aussi le vôtre est que cette révision doit être achevée le plus vite possible pour permettre un accord sur la restructuration de la dette à court terme. La Grèce bénéficierait ainsi de l’assouplissement quantitatif (QE) de la BCE et retrouverait la confiance des marchés financiers. Tout cela, avec le vaste programme de privatisation auquel nous sommes engagés par cet accord, ainsi que la stabilité fiscale, sociale et politique, doit attirer les investissements grecs et étrangers et permettre la croissance et une réduction du chômage.

    Ma question est de savoir si vous pensez que ce programme politique est compatible avec la stratégie d’un parti de gauche radicale ou, pour être provocateur, en quoi cela diffère-t-il d’un discours néolibéral de sortie de la crise ?

    Euclide Tsakalotos : C’est une bonne question à laquelle il est peut- être très difficile de répondre. Selon moi, ce que nous avons accepté et ce que nous avons l’intention de négocier est plus complexe et moins unidirectionnel que ne le suppose votre question.

    Ainsi, par exemple, nous avons réduit le montant des pensions mais surtout au sommet de l’échelle des revenus. Nous avons légiféré pour une pension de base pour tous et avons résisté aux exigences des institutions pour que cela soit lié aux ressources. Notre réforme de l’impôt sur le revenu est progressive. Les efforts que nous avons déployés pour venir en aide aux pauvres et aux exclus sociaux, à travers diverses mesures pour affronter la crise humanitaire dont nous avons hérité, ont pesé de façon disproportionnée sur une partie des classes moyennes, notamment les PME et les indépendants. Cela va être corrigé lentement dans la mesure où nos diverses mesures contre l’évasion fiscale commencent à porter leurs fruits.

    En ce qui concerne les privatisations, il est vrai que nous privatisons un certain nombre d’entreprises publiques et que nous louons des ports, aéroports et terrains constructibles, principalement dans le domaine du tourisme. Nous avons une nouvelle société de holding dont les actifs, qu’ils soient immobiliers ou d’État, ne sont pas nécessairement destinés à la vente, et dont la moitié du produit de la valeur ajoutée est versée à nos créanciers ; l’autre moitié va aux investissements de l’économie grecque. En vertu de la loi régissant la société de gestion (HCAP), nous avons préservé la place des services d’intérêt général, qu’ils soient d’ordre économique – pour la plupart des services publics – ou non économiques, comme les services éducatifs et sociaux. Cela permet aux valeurs non commerciales de jouer un rôle – l’universalité, l’accessibilité, les droits des utilisateurs, l’égalité des droits, et ainsi de suite. Au moment de cet entretien, nous négocions avec les institutions la restructuration des entreprises d’État et leur intégration dans la stratégie gouvernementale de développement national, sectoriel et régional, et pour rendre effectif notre désir de servir, dans toute restructuration, les intérêts des différents acteurs et pas seulement des actionnaires. Par comparaison, le gouvernement précédent avait créé un organisme dont la seule tâche était de préparer la vente des actifs nationaux.

    Tout cela suffit-il ? Probablement pas. Mais nous devons noter deux choses. La première est que l’environnement politique et économique international est actuellement déséquilibré. Je ne pense pas que nous nous dirigions vers un retour au type de néolibéralisme qui prédominait dans les années précédant la crise. Quand Theresa May dit à la conférence de son parti que ce dont le pays a besoin, après le Brexit, c’est de plus de droits syndicaux et de plus d’intervention de l’État, nous voyons que quelque chose d’important est en cours. Les élites sont de plus en plus contestées chaque fois qu’elles affrontent une élection ou un référendum. La question est de savoir si notre type de gauche va jouer un rôle dans le nouvel équilibre qui va sûrement émerger, d’une manière ou d’une autre, dans les années à venir. Une défaite de Syriza aurait des conséquences bien au-delà des frontières de la Grèce. Cela pourrait signifier que la seule alternative aux élites actuelles est le populisme de droite, avec divers degrés de férocité. Cela me donne à penser que nous devons continuer à faire de notre mieux, même dans les limites très sévères auxquelles nous sommes contraints.

    H. G. : La première Syriza, c’est-à-dire l’organisation politique qui existait depuis sa création jusqu’à sa scission en août 2015, à la suite de la signature du troisième mémorandum, était un modèle européen, sinon mondial, de coexistence sous un même toit (d’abord comme coalition et depuis 2013 comme parti unifié) d’organisations politiques et de courants de gauche ayant différentes références idéologiques et visées stratégiques. D’après votre expérience, après tout ce qui s’est passé ces dernières années, croyez-vous toujours que cette coexistence soit possible en Grèce et en Europe et, dans l’affirmative, quand et comment y parvenir ?

    E. T. : Syriza continue à être le lieu de rencontre de nombreux courants de gauche, même s’il en a perdu un certain nombre après la crise de l’été 2015. Certains d’entre eux n’ont jamais vraiment accepté la conception internationaliste du parti selon laquelle, dans un monde globalisé, interdépendant (dans des domaines comme l’économie, l’évasion fiscale, les finances, l’environnement, etc.), il est très difficile d’agir seul. D’autres sont partis, ce qui est particulièrement regrettable selon moi, parce qu’ils ont cessé de croire au type de logique que j’ai décrit en répondant à votre première question.

    Dans la période précédant le premier gouvernement Syriza, j’ai toujours soutenu que l’unité était plus importante que la « ligne » juste, en partie parce que les lignes étaient nombreuses et que la coopération au sein de la gauche ne peut pas s’appuyer sur une ligne définie une fois pour toutes. Mais en partie aussi parce que je crois que la leçon tirée du mouvement altermondialiste est que montrer aux gens que nous pouvons travailler ensemble dans des mouvements d’opposition est une condition préalable pour les convaincre que notre société sera démocratique, pluraliste et tolérante à l’égard de points de vue différents. Tout cela devient plus difficile une fois au gouvernement, bien sûr, et c’est une contradiction qui, comme votre question le montre, n’a jamais été résolue.

    Pour une part, le problème est celui de l’organisation. À gauche, nous n’avons pas encore trouvé une forme d’organisation à la fois démocratique et efficace, tout en étant attrayante, en particulier pour les jeunes. C’est pourquoi un grand nombre parmi ces derniers préfèrent des causes uniques, qui sont vitales mais qui, en fin de compte, n’engendrent pas elles-mêmes un mouvement qui soit plus grand que la somme de ses parties et durable en périodes de vaches maigres.

    L’autre part est évidemment politique dans un sens différent. Pour tous ceux qui ont grandi en croyant en l’internationalisme de la gauche et en la capacité de l’UE à se transformer progressivement, ces dernières années ont été un choc. Est-il encore possible de croire en une Europe des peuples, une UE qui laisse place à une expérimentation sociale progressiste, plus  ouverte  et démocratique ? Cela  ne  semble  guère probable pour le moment, mais seul l’avenir le dira.

    H. G. : Les évolutions en Europe montrent que le mécontentement généralisé à l’égard des politiques néolibérales mises en œuvre dans l’UE et surtout dans la zone euro ne conduisent pas seulement des parties croissantes de la population vers l’apathie politique et l’abstention mais renforcent aussi la droite extrême, populiste, eurosceptique dans de nombreux pays. Pensez-vous que nous sommes confrontés à un « 1989 de l’intégration européenne réellement existante » ou que la situation est réversible ? Dans le second cas, quel devrait être, selon vous, le but de la gauche radicale aux niveaux national et européen ? Dans ce cadre, considérez-vous que le Lexit [NDLR : « Left-Exit », sortie de la gauche] est une alternative ?

    E. T. : Il ne fait aucun doute que le fardeau de la crise est retombé sur les épaules des suspects habituels. Comme l’a souligné Marx, toute crise rend plus transparent le fonctionnement du capitalisme : les salaires et les acquis doivent « s’écrouler », le contrat avec les créanciers doit être respecté, tandis que d’autres contrats sociaux – avec les retraités, les jeunes – doivent être réécrits. La question est de savoir s’il existe un espoir que les travailleurs participent dans une certaine mesure à la reprise. Si ce n’est pas le cas, les forces que vous mentionnez dans votre question, celles de droite et celles qui veulent s’éloigner de l’Europe, grandiront sûrement.

    C’est pourquoi dans la négociation actuelle, nous avons insisté sur le fait que les négociations collectives doivent faire leur retour en Grèce et nous refusons de légiférer en amont pour décider de nouvelles mesures antisociales à mettre en œuvre dans la période suivant le programme, soit en 2019 et au-delà. Si nous échouons, notre gouvernement tombera sûrement. Cela signifiera, dans toute l’Europe, pour les travailleurs mais aussi pour la classe moyenne, que la reprise n’est pas pour eux. Mon évocation de la classe moyenne est importante car, au cours de la dernière décennie, la question de l’inégalité finit par la toucher. La mondialisation, telle qu’elle est actuellement, ne concerne pas seulement les travailleurs de l’acier et du textile, mais aussi toutes sortes de professions autrefois considérées comme caractéristiques de la classe moyenne, ainsi que les PME.

    C’est la base d’un nouveau programme hégémonique de gauche. Parce que seule la gauche peut proposer un programme pour réduire les inégalités tout en traitant des questions, comme le changement climatique et l’évasion fiscale, qui dépassent clairement les frontières nationales. Sinon, il est peu probable qu’un repli dans la sphère nationale se produise avec une hégémonie de la gauche ; de plus, ce repli ne permettrait en aucun cas de répondre aux questions ci-dessus. À long terme, j’ignore totalement si la faiblesse de la gauche à cet égard peut s’inverser et si, après une période de repli national, nous pourrions voir revenir une nouvelle vague de coopération de gauche. Comme ministre des Finances, j’ai suffisamment de problèmes à court terme à régler !


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