• Préface

  • 14 Nov 14
  • L’Europe est actuellement confrontée à une crise qui a de multiples dimensions. Cette crise a des effets non seulement sur l’économie, sur les systèmes sociaux, sur la politique et la démocratie à l’échelle du continent. Elle fait douter aussi de la légitimité même de la construction européenne et des valeurs qu’elle défend.

    Le fait qu’une construction comme l’Union européenne connaisse des contradictions entre les forces qui visent à la renforcer et celles, centrifuges, qui cherchent au contraire à limiter son emprise sur les États-membres n’est a priori ni très étonnant, ni alarmant pour l’avenir. Mais la crise qui a commencé en 2008, qui s’est révélée aussi une crise européenne, et les politiques d’austérité néolibérales ont exacerbé ces contradictions au sein et entre les États-membres, au point que des processus de rupture d’une ampleur inconnue jusqu’alors menacent l’Union européenne.

    Ce livre aborde ces ruptures de différents points de vue. Dans la première partie, les auteurs essayent de mettre en rapport les nouveaux conflits au sein des États avec la crise des relations sociales et de la démocratie, sans oublier les tentatives largement répandues de marquer une pause, voire de revenir sur certains aspects du processus d’intégration européenne. Ils analysent un ensemble de faits qui constituent aujourd’hui l’arrière-plan de la montée du populisme de droite dans toute l’Europe. Ils mettent l’accent sur le fait que, malgré de nombreux traits communs, ce mouvement ne peut pas être assimilé au fascisme qui a ravagé une grande partie de l’Europe et causé des dizaines de millions de morts au siècle dernier et dont les idées subsistent certes dans quelques pays, mais à l’état résiduel. Cette évolution du populisme de droite n’a cependant rien de rassurant car, sur le fond et quel que soit le nouveau vocabulaire qu’il affectionne, il joint le libéralisme économique le plus extrême à une conception rétrograde de nations fermées sur elles-mêmes et hostiles à tout ce qui leur est extérieur.

    Dans la second partie du livre, les auteurs examinent ce qui, dans la construction européenne actuelle, favorise le discrédit et la méfiance dont elle est de plus en plus l’objet : les politiques d’austérité, une structure politique largement antidémocratique et des tendances de plus en plus fortes à l’autoritarisme à l’égard des États-membres et de leurs citoyens. Ils analysent les politiques industrielles et de recherche possibles en Europe. Enfin, une des originalités marquantes de ce livre, ils scrutent les relations de l’Union européenne avec ses voisins, qui apparaissent de plus en plus tendues, notamment à propos des problèmes de l’immigration et de son contrôle.

    La troisième partie est consacrée aux élections européennes qui ont eu lieu en 2014 dans les 28 États membres, avec le souci d’en dégager les traits communs. Les auteurs relèvent l’augmentation conséquente des sièges obtenus par la gauche radicale, malgré de grosses lacunes dans l’implantation nationale selon les pays. Pour illustrer concrètement ce succès certes relatif, le livre s’ouvre d’ailleurs avec un entretien avec Alexis Tsipras, dont le parti SYRIZA (qui a été fondé en 2012) incarne aujourd’hui un espoir réaliste de changement, y compris gouvernemental, par rapport à une longue tradition de compromis et de partage du pouvoir entres les partis conservateur et social-démocrate du pays. Ce qui pourrait constituer un précédent en Europe et en changer fortement le paysage politique et le mode de gouvernement. Ces progrès de la gauche radicale sont malheureusement parallèles à ceux de la droite extrême et populiste, dont les positions nationalistes déteignent aujourd’hui sur l’ensemble des partis conservateurs, comme le montrent les débats au Parlement européen.

    Le livre rappelle enfin les activités de transform! europe en 2014. Ce réseau a été créé en 2001 lors du Forum social mondial de Porto Alegre par un petit groupe d’intellectuels de six pays européens, membres d’institutions de recherche et/ou de rédactions de publications de gauche. Ils voulaient ainsi coordonner leurs recherches et leurs enseignements. Aujourd’hui transform! europe réunit 27 organisations de 19 pays.

    Le réseau est animé par un conseil de huit membres. Le bureau qui coordonne les activités est à Vienne en Autriche. Il a un site Internet multilingue qui publie un nombre sans cesse croissant de rapports, d’analyses et de documents de travail sur les questions relatives à la construction européenne.

    En publiant ce livre, l’objectif est d’apporter une contribution aux débats dans le domaine des sciences sociales et, notamment, de la science politique. Il sera publié en plusieurs langues (anglais, français, allemand, grec et italien). Le réseau espère ainsi élargir son public et approfondir ses réflexions. Mais notre ambition ne s’arrête pas là. Traduire nos textes n’est pas un simple défi linguistique. Nous le considérons comme un moyen de rapprocher les cultures politiques. Celles-ci trouvent en effet leur expression dans différentes langues mais aussi dans l’utilisation variée de concepts politiques apparemment identiques. Ce type de traduction politique revêt une importance particulière dans le contexte historique actuel de la gauche en Europe, où l’enjeu est de mieux cerner l’unité dans la diversité, en combinant différentes expériences, traditions et cultures. Cette préoccupation est au cœur du travail de transform! europe.

    Dominique Crozat, Elisabeth Gauthier et Louis Weber