• Le triomphe des fausses bonnes idées *

  • Auteur Steffen Lehndorff | 08 May 12
  • Introduction to the book "A triumph of failed ideas. European models of capitalism in the crisis" which contains ten country analyses provide insights into national ways of coping - or failing to cope - with the ongoing crisis.

    « L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini. Le laisser-faire, c’est fini. Le marché qui a toujours raison, c’est fini.» Nicolas Sarkozy, 25septembre 2008 1

    «Le marché a toujours raison et doit être pleinement respecté en tout temps.» Jean-Claude Trichet lors d’une conférence de presse le 8avril 2010 2

    Certains pourraient dire que ni le président Sarkozy, ni celui qui était alors président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, n’étaient tout à fait sérieux quand ils ont fait les déclarations ci-dessus. Sarkozy savait ce que beaucoup de gens voulaient entendre à l’automne 2008… Ainsi, sa déclaration revêtait un aspect tactique. Jean-Claude Trichet, également, dans une certaine mesure, avait un discours tactique quand il insistait sur le fait que le président de la BCE ne ferait jamais aucun commentaire sur les mouvements du marché obligataire ou monétaire 3. Mais, tous deux étaient sérieux dans la mesure où ils reflétaient, voire renforçaient, une tendance dominante à l’époque, que ce soit dans le débat public ou – dans le cas de Jean-Claude Trichet – dans les cercles de l’élite. […]

    Des différentes vulnérabilités

    […] Ce qui se passe maintenant au niveau européen s’enracine - de manières diverses, selon les pays - dans la déstabilisation des modèles nationaux de capitalisme, en raison de la prédominance du néolibéralisme depuis la disparition de « l’âge d’or » de l’après-guerre. Plus précisément, la combinaison de « la financiarisation » (Foster et Magdoff, 2009), de la politique de marché intérieur européen et d’une Union monétaire européenne, d’une part, et l’affaiblissement des institutions de régulation et de protection sociale au sein de la plupart des pays de l’UE, de l’autre, ont entraîné de graves déséquilibres au sein de l’UE et contribué aux déséquilibres de l’économie mondiale (Krugman, 2008 ; Coates, 2011). Le concept même et l’architecture de la zone euro ont été submergés par une crise profonde ; ce que Becker et Jäger (2011) décrivent comme un « déploiement de contradictions entre les différents capitalismes nationaux, caractérisés par (grosso modo) des régimes d’accumulation financiarisée ou néomercantiliste » : en d’autres termes, une union monétaire entre un noyau axé sur les exportations et orienté vers l’obtention de surplus et une périphérie tributaire des importations et des entrées de capitaux, s’est avérée vouée à l’échec et insoutenable. […]

    À un très petit nombre d’exceptions près, les « différents types de capitalisme » en Europe peuvent aujourd’hui être décrits comme des « variétés de vulnérabilité ». La nature et la profondeur des problèmes économiques et sociaux spécifiques des pays analysés diffèrent sensiblement, même en ce qui concerne l’ampleur et l’importance de la dette souveraine dont les causes propres à chaque pays sont mises en évidence dans les chapitres correspondants. Ce que tous les modèles nationaux ont en commun, cependant, c’est qu’ils sont devenus de plus en plus vulnérables dans le cadre de la crise actuelle, même si c’est parfois pour des raisons très différentes.

    Plus inquiétant encore, ce qui se passe en Hongrie et en Grèce, mais aussi en Espagne donne à penser que le terme « vulnérabilité » peut être un euphémisme. Dans ces pays, les fondements mêmes du développement économique et social à venir sont en jeu. On ne peut ranger l’Italie dans ce groupe de pays en raison de son industrie manufacturière encore dynamique dans le nord, mais ce potentiel ne peut être développé et exploité au profit du pays dans son ensemble que par des réformes massives de l’État. Le Royaume-Uni, à son tour, dépendra plus que jamais de la City de Londres, étant donné les suppressions d’emplois massives en cours dans le secteur public qui, dans la décennie précédant la crise, avait contribué de façon disproportionnée à la croissance de l’emploi par rapport au secteur privé. L’Irlande, sans doute, fournit l’image la plus contradictoire de tous les pays analysés dans cet ouvrage, alors que la conversion catastrophique des dettes privées en dettes publiques a provoqué des coupes massives dans les dépenses publiques, alors que la dépendance à l’égard des Investissements directs étrangers (IDE) axés sur l’exportation, comme le note James Wickham, est devenue un « fétiche national » (faisant du faible taux d’imposition des sociétés un « symbole d’indépendance nationale »).

    Les pays de la zone euro, l’Autriche, la France et l’Allemagne (ainsi que la Suède) semblent beaucoup plus performants. Cependant, alors que l’économie française a été moins touchée par la récession que les deux autres parce qu’elle dépend davantage du marché intérieur, les inégalités sociales et régionales progressent et des déficiences structutrelles – le chômage des jeunes en particulier – provoquent de sérieux doutes en ce qui concerne la durabilité de ce phénomène. L’Autriche, également, dépend de plus en plus de ses industries d’exportation et des hauts et des bas de l’Allemagne, tandis que son système bancaire est particulièrement exposé au devenir des secteurs privés très endettés d’Europe Centrale et d’Europe de l’Est. En ce qui concerne l’Allemagne, il est important de comprendre comment l’affaiblissement et les modifications néolibérales du marché du travail et des institutions de protection sociale au cours des dix dernières années ont exercé une énorme pression à la baisse sur le niveau des salaires, conduisant ainsi au constat paradoxal que ce prétendu moteur de croissance est en réalité un boulet majeur pour l’Europe.

    La Suède peut être considérée comme la seule exception dans notre série de pays, dans la mesure où le modèle d’équité sociale a résisté à la régression en restant fondamentalement intact et continue à bénéficier du soutien intact d’importantes parties de la société. Néanmoins, le chômage (en particulier chez les jeunes, les immigrants et les travailleurs peu qualifiés) demeure à des niveaux inacceptables pour ce pays, ce qui donne lieu à des tentatives du gouvernement actuel d’affaiblir précautionneusement certains piliers du modèle traditionnel par des moyens détournés (le plus évident étant une réforme du système d’assurance chômage visant à réduire l’influence des syndicats), ce qui entraîne des conséquences sociales encore plus problématiques. Après la régression, il peut y avoir une autre poussée vers une plus grande dualité entre insiders et outsiders sur le marché du travail suédois, ce qui suscite l’inquiétude de Dominique Anxo sur la possibilité d’un « déclin progressif du modèle suédois, de sa cohérence et de la solidité de sa cohésion sociale » dans l’avenir.

    En dehors de la Suède, le tableau d’ensemble est éloquent. Les choses étaient loin d’être parfaites avant la crise, mais maintenant elles s’aggravent rapidement. À la suite de la « grande récession », la politique d’austérité s’impose partout. L’obsession de la réduction des dépenses publiques mine ou même bloque la voie de la guérison et de la revitalisation des modèles socio-économiques. Ces voies sont différentes dans chaque pays mais, presque partout, elles sont obstruées. Ce à quoi nous assistons, c’est à la résurrection de l’approche néolibérale « There is no alternative » 4 (TINA) sous une nouvelle forme.

    La réactivation de TINA: le plongeon des lemmings 5

    Dans la plupart des pays européens analysés, les conséquences de la crise 2008-2009 sont, en pratique, abordées à partir des lignes directrices qui sont au cœur du néolibéralisme. Les fondements du libre-échange sont ébranlés, mais le néolibéralisme reprend du service, en dépit du sentiment largement répandu dans la population que « ceux qui sont responsables de la crise doivent en payer la facture ».

    Cet exercice d’équilibriste est basé sur l’hypothèse qu’enrayer la dette publique est essentiel pour tout : à court terme, c’est la condition sine qua non pour mettre un terme aux attaques spéculatives sur les obligations d’État des pays « menacés » ; à court et moyen termes, il faut créer la « confiance » nécessaire pour se frayer un chemin pour la reprise économique, et à moyen et long termes, c’est le seul moyen d’empêcher « nos enfants et nos petits-enfants de payer la facture pour nous qui vivons au-dessus de nos moyens ». Ainsi, une fois encore, « il n’y a pas d’alternative » (TINA). Et si ce dogme recule chez les croyants et que la force du mythe commence à s’estomper, ce sera comme dans le poème de Goethe « Erlkönig » 6 : « Et si vous n’êtes pas d’accord, j’utiliserai la force » 7.

    L’accent exclusif mis sur la dette publique est particulièrement étonnant, notamment parce qu’il implique que la victime soit déclarée coupable. La dette publique n’est pas à la racine de la crise actuelle, et quiconque a le moindre doute à cet égard devrait se pencher sur les chiffres et les arguments présentés par Leschke, Theodoropoulou et Watt dans leur chapitre concernant la politique de l’Union européenne. Joseph Stiglitz a observé judicieusement, lors d’une interview dans un journal conservateur allemand, qu’« aucun gouvernement n’a jamais perdu autant d’argent que l’industrie financière américaine » (Frankfurter Allgemeine Zeitung, 2011).

    Cette position critique a entre-temps trouvé un appui dans les analyses à grande échelle publiées par le FMI qui concluent que, à court terme, l’assainissement budgétaire s’est révélé « facteur de contraction et non d’expansion », renforçant ainsi le chômage et l’inégalité des revenus et « ajoutant à la souffrance de ceux qui souffrent déjà le plus » (Ball et al., 2011, P. 22) 8. Qui plus est, dans la même publication du FMI, Kumhof et Rancière (2011) présentent leur évaluation des données montrant que les pays dans lesquels les inégalités ont augmenté ont vu une aggravation correspondante de leur compte-courant : « alors que la part des revenus des 5 pour cent de la tranche supérieure a augmenté entre les années 1980 et la fin du millénaire, les déséquilibres de leur compte-courant se sont aggravés » (ibid., p. 25). Il convient de noter à ce stade que, indépendamment du fait que cela conduit directement à la flambée des dettes publiques ou surtout, dans un premier temps, à des dettes privées (comme on le voit dans les chapitres sur l’Irlande et la Hongrie) qui ont été transformées en dettes publiques. D’où la conclusion de ces auteurs, ignorée jusqu’ici des approches politiques dominantes : « À long terme, il n’y a donc absolument aucun moyen d’éviter d’aborder de front la question de l’inégalité des revenus » (ibid., p. 27).

    Il est raisonnable de se demander pourquoi les approches politiques dominantes s’intéressent aux conséquences plutôt qu’aux causes. Mais, si on s’en tient à ce qui paraît logique, on n’arrive toujours pas à comprendre ce qui se passe. Mais dès qu’on prend en compte la dimension du pouvoir, cela devient logique. C’est ce qu’Annamaria Simonazzi, dans son chapitre sur l’Italie, évoque comme « le welfare remplacé par le bankfare ». En outre, comme le déplorent Josep Banyuls et Albert Recio dans leur chapitre sur l’Espagne, c’est également « l’absence d’un projet crédible avec des propositions alternatives claires » au niveau politique qui « a permis que les politiques d’ajustement soient présentées comme la seule réponse réaliste ».

    On peut mieux comprendre l’importance fondamentale de l’accent universel mis sur l’austérité en rappelant que la « route de la servitude », vue par Hayek, serait tracée par l’État (social) moderne qui, disait-il, mettait les individus sous tutelle. La notion de « Small State » (moins d’État) a été au cœur de l’agenda néolibéral depuis ses tout débuts – un exemple récent en est l’approche « Big Society » 9 de l’actuel gouvernement du Royaume-Uni. Depuis les années 1980, la justification de l’agenda du « Small State » a été pensée selon le paradigme du libre échange. Depuis 2008, cependant, ce paradigme a perdu beaucoup de son pouvoir de persuasion dans la plupart des pays européens. Ainsi, il a été mis en « mode au cas où » : si vous ne croyez pas au message émoussé selon lequel la dette publique reflète le fait que « nous » vivons au-dessus de nos moyens, vous serez convaincus en faisant l’expérience que « les marchés » nous punissent pour notre manque de confiance. Le détournement a assez bien fonctionné jusqu’à présent et, pour l’instant, c’est un bon moyen pour renforcer le néolibéralisme.

    Alors que les « Indignados » d’Athènes, de Madrid et d’ailleurs crient à leurs gouvernements et aux banques : « Nous ne paierons pas pour votre crise », les contribuables allemands (hollandais, français, finlandais et autrichiens) sont poussés par leurs gouvernements et les banques (et les médias qui sont leurs porte-parole) à crier : « Nous ne paierons pas pour votre dette ». Certes, tout le monde n’a pas rejoint ce chœur, ce qui montre l’ambivalence de la situation en Allemagne et dans d’autres parties de l’Europe. Cependant, ce qui a prévalu jusqu’à ce jour est une approche politique économique qui met en danger l’intégration européenne. Celle-ci repose sur des fondements économiques qui, durant les dernières décennies, ont été de plus en plus façonnés selon l’agenda déséquilibré d’un marché unique délaissant les droits sociaux ; ces fondements s’avèrent fragiles et peuvent même maintenant menacer l’avenir démocratique de l’Union européenne. La démocratie est menacée par la montée du populisme de droite et de l’euroscepticisme dans de nombreux pays (Baier, 2011), et également par le manque de bases démocratiques de la gouvernance économique au niveau de l’UE qui a commencé à interférer avec les droits démocratiques fondamentaux au sein des États membres.

    Actuellement, on peut considérer la Hongrie comme l’exemple le plus flagrant d’une combinaison de politique d’austérité et de populisme de droite. Le gouvernement actuel, grâce à une majorité parlementaire suffisante pour modifier la constitution, souhaite ériger un régime autoritaire protégeant les couches les plus riches de la société, tout en opérant des coupes importantes dans la protection sociale, la réglementation du marché du travail et les normes du travail. L’agenda néolibéral est combiné avec des mesures visant à défendre les intérêts d’un grand nombre d’emprunteurs privés de la classe moyenne endettés en francs suisses. C’est un coup sévère pour les banques autrichiennes, mais cela contribue à garantir le soutien politique des classes moyennes – ce qui, jusqu’à présent, s’est avéré un moyen particulièrement intelligent pour dissimuler le démantèlement simultané des institutions sociales assurant la protection des pauvres.

    L’insistance sur la dette publique plutôt que sur les inégalités, renforcée par l’accent mis sur les réductions des dépenses au lieu d’une fiscalité progressive et l’augmentation des impôts, est vraiment le signe le plus frappant de ce que James Wickham, dans son chapitre sur l’Irlande, appelle les « paradoxes venant du refus de tirer les leçons ». […] Les chapitres sur l’Irlande, l’Espagne, la Grèce et la Hongrie montrent que l’austérité enfonce ces pays encore plus profondément dans la crise, tout en sauvegardant le « socialisme pour les riches par la conversion des dettes privées en dettes publiques », comme le montre Wickham. Les crises vont persister même lorsque l’économie (comme cela peut se produire en Espagne et plus encore en Irlande, contrairement à la Grèce), stimulée par la demande étrangère, se redresse. Ce sont des crises systémiques dans le sens où elles révèlent le manque de modèles de développement économique et social durable. Or, comme le conclut Maria Karamessini à propos de la Grèce, « la thérapie de choc tue le patient ».

    Hors des pays de la zone euro ou, comme dans le cas de la Hongrie, des pays qui dépendent presque exclusivement du destin économique de la zone euro, la politique d’austérité au Royaume-Uni suit une logique légèrement différente. Avec sa monnaie indépendante et une banque centrale qui (contrairement à la BCE) est habilitée à agir en tant que prêteur en dernier ressort, offrant ainsi plus de marge à des approches alternatives, la politique « Thatcher plus » est poursuivie sans ménagement, d’abord pour des raisons politiques. Comme le montrent clairement Damian Grimshaw et Jill Rubery, le Royaume-Uni, avec une dette souveraine par rapport au PIB comparable à celle de l’Allemagne, souffre d’une « crise d’austérité » plutôt que d’une crise de la dette publique. Le discours sur la « Big Society », le transfert à la société civile, du gouvernement actuel peut être considéré comme complémentaire de celui du « Small State » (moins d’État) mais il sonne de façon beaucoup plus élégante pour des oreilles européennes (et le Royaume-Uni est encore, comme ces auteurs l’ont mis en évidence, plus proche de l’Europe que des États-Unis). Si le « gouvernement des millionnaires » réussit, la dépendance du pays à l’égard de la City de Londres se fera plus que jamais au détriment non seulement de la justice sociale et de l’équité régionale, mais aussi de la possibilité d’ouvrir la voie à un modèle plus durable de développement économique.

    Comparativement à ces pays et pour le moment, l’austérité politique en France, en Autriche, en Allemagne mais aussi en Italie, a été mise en œuvre selon un rythme plus modéré. Cependant, les conséquences sociales sont déjà évidentes, et la vague va bientôt affluer. Comme le notent Hermann et Flecker, en Autriche aussi, « ce qui a causé les problèmes est encore appelé ou effectivement utilisé comme remède : l’austérité, les privatisations et la protection des actifs financiers ». Ces priorités rendent « peu probable que l’Autriche s’en tire aussi bien en cas de nouvelle récession ». Il ne fait aucun doute, cependant, que l’Italie, en tant que pays se trouvant sur la shortlist des pays soumis à une spéculation contre les obligations d’État de la zone euro, est dans une situation beaucoup plus difficile. D’un côté, les bases de la structure industrielle dans les régions septentrionales lui offrent un potentiel suffisant pour être au diapason de ses concurrents internationaux. D’un autre côté, la bureaucratie dans le secteur public, pour ne pas parler de la corruption, du copinage et du crime organisé, entravent le développement de l’ensemble du pays. Dans le même temps, l’assiette fiscale est beaucoup trop faible pour pouvoir moderniser l’État-social. Comme le note Annamaria Simonazzi, les classes moyennes ont « réussi à éviter de payer des impôts et ont transformé leur avis d’imposition en obligations, souscrivant aux emprunts nécessaires pour financer le déficit ». Dans ce cadre, le simple fait de lever des impôts signifie renforcer la structure régressive de l’imposition et pénaliser ceux qui paient leurs impôts. Comme le conclut Simonazzi, on ne peut réduire la fuite par rapport à l’impôt que si la notion d’impôts est « réarticulée à la notion de services : les gens doivent réapprendre que leur argent sert à payer leur santé, l’éducation, les jardins d’enfants et les soins aux personnes âgées ».

    C’est tout aussi valable pour les pays comme l’Autriche, la France et l’Allemagne, dont les services publics et les systèmes de protection semblent en bien meilleur état qu’en Italie. […] En Allemagne, les insuffisances de l’investissement public dans l’éducation et autres services sociaux essentiels sont frappantes, dans la mesure où ce pays n’a pas d’autres « matières premières » que les compétences des personnes qui y vivent. Qui plus est, il est déjà évident en Allemagne, comme en France, que les coupes budgétaires sont ciblées sur les dépenses sociales. Ce qu’on appelle Schuldenbremse (frein à l’endettement) en Allemagne, et pour lequel le président français a trouvé le nom un peu plus glamour de « règle d’or » – à savoir l’obligation permanente inscrite dans les constitutions nationales de contenir la dette souveraine dans certaines limites – réduira fortement la capacité d’action des États dans les années à venir, compte tenu de leur refus d’élargir les bases d’imposition et de renforcer la fiscalité vraiment progressive. Mais ce qui sera un problème majeur pour l’Allemagne se révélera un désastre pour un certain nombre d’autres pays enfermés de force dans cette camisole par la dictature budgétaire mise en place par le gouvernement allemand.

    C’est une logique étrange, comme on le voit dans le chapitre sur lʼAllemagne, qui veut que le chef des lemmings croit quʼil ou elle ne sera pas obligé-e de sauter et que, si les autres sautent, il ou elle ne sera pas concerné-e (et même quʼil peut ne pas y avoir de gouffre du tout) 10. De fait, ce raisonnement est à des années lumière de lʼobservation du commentateur du Financial Times Martin Wolf (2011) qui affirme que « en 1815, la dette publique du Royaume-Uni était de 260 pour cent du PIB. La suite ? La révolution industrielle. » On peut dire que, toute « révolution industrielle » potentielle, quelle que puisse être sa nature, aura désespérément besoin de dépenses publiques stratégiques, ce qui suppose une assiette fiscale solide.

    Les défis à relever

    La crise actuelle sʼenracine dans une combinaison de défaillances politiques et institutionnelles. Ces défaillances sʼétant produites tant au niveau national quʼinternational, un programme de réforme se trouve confronté à de multiples défis. De plus, les égoïsmes nationaux rendent très difficile la coordination entre les élites économiques et politiques. Mais, par ailleurs, construire la solidarité et coordonner les initiatives politiques parmi ceux qui souffrent des défaillances des élites économiques et politiques nʼest pas une tâche plus facile. Cela vaut pour divers groupes de populations, comme on le voit dans certains pays où des réductions de salaires à grande échelle et des licenciements sont imposés aux salariés du secteur public alors que les travailleurs du secteur privé peuvent voir leur situation s améliorer grâce à une modeste reprise économique ; ou encore dans les pays où la première étape des mesures dʼaustérité a été axée principalement sur les bénéficiaires de prestations sociales. Cependant, c’est plus vrai encore pour ceux dont des populistes de droite peuvent entretenir le sentiment dʼimpuissance personnelle ou de démission. Comme l’ont noté Tóth, Neumann et Hosszu dans leur chapitre sur la Hongrie, dans certains cas, il peut y avoir « consentement tacite de la part de la majorité dʼune société désenchantée ».

    Les chapitres de ce livre ne sont pas destinés à rassurer. Ils exposent simplement les défis. Les tableaux brossés sont parfois un peu déprimants, mais cela ne signifie pas nécessairement que les auteurs soient entièrement pessimistes. En raison du vaste mécontentement public face au fondamentalisme du libre échange et de la suprématie du secteur financier dans de nombreux pays européens, les dirigeants politiques évoluent sur une mince couche de glace. C’est pour cette raison que, en guise d’exemple, Florence Jany-Catrice et Michel Lallement espèrent que la campagne électorale présidentielle française en 2012 offrira des possibilités de débat public sur de nouvelles approches face à la crise européenne et à la montée des inégalités sociales. Il en est de même, au regard des élections législatives fédérales en Allemagne, qui se tiendront fin 2013, et du mouvement populaire massif contre l’énergie nucléaire en 2011 qui a contraint le gouvernement actuel à faire une soudaine volte-face sur l’une de ses questions clés ; les perspectives politiques ne sont pas non plus entièrement sombres pour l’Allemagne. Les enjeux développés, cependant, mettent en évidence la complexité des défis à relever. C’est ce que Hans-Jürgen Urban entend par une « mosaïque à gauche », c’est-à-dire « un mouvement à l’échelle de l’Europe, un joueur collectif hétérogène, constitué de différentes initiatives, organisations et personnalités ». Il appelle à une « perspective multi-strates [qui] doit trouver son chemin dans les débats sur la stratégie syndicale. »

    Le terme « multi-strates » est essentiel. Les conclusions à tirer de l’analyse de Leschke et Theodoropoulou Watt sur la gouvernance de la politique économique de l’UE sont sans ambiguïté. Les projets de marché unique européen en général – et de lʼUEM en particulier – sont fondamentalement viciés en raison de leur orientation déséquilibrée en faveur du libre-échange, sans contreparties suffisantes en termes de normes sociales et de travail, ainsi quʼen faveur de la stabilité des prix et de l’austérité, sans référence suffisante au développement économique durable, à l’emploi et à l’équité sociale. L’actuel « rouleau compresseur des réformes politiques néolibérales », comme l’affirment Damian Grimshaw et Jill Rubery, mène le projet européen droit dans le mur. Une série de réformes importantes à court et moyen termes est nécessaire pour empêcher cela (pour un aperçu du débat sur les réformes les plus urgentes, voir EuroMémo Group 2010 ; Degryse et Pochet, 2011). Compte tenu de la crise actuelle du système financier, les mesures les plus évidentes incluent de nouvelles régulations des marchés financiers à l’échelle européenne (accompagnées d’approches plus radicales, telles que la réduction et la restructuration du secteur bancaire, sous contrôle et gouvernance publics, à aborder au niveau national), ainsi que la réforme de la Banque centrale européenne pour renforcer son rôle de prêteur de dernier ressort.

    Il est également urgent de bloquer le projet institutionnel imminent de « gouvernement économique » qui interfère avec les budgets des gouvernements nationaux et les régimes du marché du travail pour réduire les dépenses publiques et les salaires : ceci afin de donner aux pays un répit et, ce n’est pas le moins important, pour des raisons de légitimité démocratique. En outre, l’union monétaire a vraiment besoin d’un accord stratégique sur des mécanismes de solidarité – ou de transfert – (techniquement basés sur les euro-obligations) entre les pays de lʼUE les plus riches et les plus pauvres, et dʼun fondement institutionnel et démocratique pour ce processus de prise de décision supranationale. À la différence des conceptions qui prévalent aujourdʼhui au niveau de l’UE, la zone euro a besoin dʼun mécanisme permanent par lequel les excédents produits dans certains pays puissent être investis dans des projets stratégiques utiles dans les pays ayant des déficits, afin de favoriser les possibilités de développement durable. Plus généralement, étant donné les effets dévastateurs de l’approche du marché unique, jusquʼà ce jour dominante, les réformes des traités européens doivent opérer le rééquilibrage depuis longtemps nécessaire des droits économiques et sociaux afin de mettre davantage l’accent sur la réduction des inégalités et d’ouvrir la voie à des modèles plus durables de développement socio-économique.

    Cette perspective est « multi-strates » du simple fait que les gouvernements nationaux doivent être poussés dans cette direction par les mouvements sociaux nationaux. Cependant, le niveau « couche » nationale signifie plus que cela. Annamaria Simonazzi, en sʼintéressant au sort futur de l’euro, soulève une double question : « Dʼabord, y a-t-il un intérêt commun entre les pays en excédent et ceux en déficit, susceptible de soutenir des politiques communes ? [...] Deuxièmement, outre les réformes et politiques qui exigent une conception commune, y a-t-il des réformes que les pays du Sud doivent mettre en œuvre chez eux afin de faire de la monnaie commune une politique viable pour eux ? » Elle termine par une affirmation audacieuse, plutôt rare chez les observateurs qui nʼappartiennent pas au courant dominant : « C’est seulement une fois que nous avons fait notre travail chez nous, que nous pouvons rechercher, et demander l’aide de l’Europe. »

    Le mot de la fin de ce débat est que la même politique sʼapplique aux pays quʼon dit « en bonne santé » en général, et à l’Allemagne en particulier. Avec une différence majeure : les réformes institutionnelles au sein de l’Allemagne ne sont pas seulement utiles : elles sont cruciales pour la réussite des autres pays. Le problème que l’Allemagne pose à l’UE, et encore plus à la zone euro, va au-delà des approches politiques mal intentionnées imposées à d autres pays. Le problème fondamental est, depuis dix ou quinze ans, l’affaiblissement et le démantèlement partiel des institutions qui, dans les décennies précédentes, ont assuré une combinaison de réussite économique – selon les critères capitalistes –?et de haut niveau d et de haut niveau dʼéquité sociale. Comme on le voit dans le chapitre sur l’Allemagne, c’est ce processus de démantèlement qui est derrière la stagnation de la moyenne des salaires en Allemagne et la flambée consécutive de l’excédent avec la zone euro, ce qui entrave le développement économique et social dans de nombreux autres pays de la zone euro.

    Ainsi, soigner l’Europe exige des réformes politiques et institutionnelles en Allemagne, devant permettre une plus grande équité à l’intérieur et à l’extérieur de l’Allemagne. Comme on peut le voir dans le chapitre sur l’Allemagne, l’économie et la société de ce pays possèdent toutes deux un grand potentiel pour les mettre en pratique. Aujourd’hui, cependant, ce potentiel n᾽est pas utilisé ; ce qui provoque des dommages considérables en Europe. Cet échec se répercute non seulement sur les économies des autres pays, mais également sur la marge de manœuvre des syndicats et des autres mouvements sociaux qui réclament des alternatives à lʼaustérité et au néolibéralisme.

    C’est ce qui rend les concepts « multi-strates » et « tâche nationale » si importants. Il n’y aura pas de programme de réforme européen à moins que chaque pays ne fasse son propre travail. De même, sans un nouveau programme de réforme européen, les approches alternatives dans les différents pays peuvent se trouver étouffées. Il s’agit vraiment dʼun défi complexe.

    * Ce texte reprend de larges extraits de l’introduction de Steffen Lehndorff à l’ouvrage collectif A triumph of failed ideas : European models of capitalism in the crisis (etui, 2012), www.etui.org/fr/Publications2/Livres/A-triumph-of-failed-ideas-European-models-of-capitalism-in-the-crisis

    Les douze chapitres de cet ouvrage analysent la situation dans l’UE et dans différents pays européens.

    Notes

    1) « Le président de la République veut refonder le capitalisme. » Discours du 25 septembre à Toulon. Disponible sur : www.gouvernement.fr/gouvernement/le-president-de-la-republique-veut-refonder-le-capitalisme

    2) Jean-Claude Trichet, Président de la BCE, Francfort, 8 avril 2010. Exposé introductif avec Q&A. Disponible sur : www.ecb.int/press/pressconf/ 2010/html/is100408.en.html

    3) De plus, en 2011, lors de sa dernière année à la direction de la BCE, il a montré ses capacités tactiques quand il s est écarté de ses propres convictions en permettant occasionnellement à la BCE d interférer avec les marchés obligataires souverains contre la résistance acharnée des dogmatistes de la Bundesbank.

    4) Il n y a pas d alternative.

    5) Selon la croyance populaire et le mythe, les lemmings se suicident en masse lors des migrations en se jetant du haut des falaises.

    6) Le Roi des Aulnes. 7) Selon le mythe, l « Erlkönig », le Roi des Aulnes, est un esprit maléfique qui guette les voyageurs non avertis. Cependant, contrairement au poème de Goethe, le Roi des Aulnes de l Europe contemporaine ou peut-être devrait-on dire « la reine des Aulnes » est n a rien de mystérieux. Toutefois la réalité est proche de l idée de Goethe que la reine des Aulnes et tous ses petits Rois des Aulnes ne se lassent pas de souligner que ce sont « les marchés qu il faut convaincre », ce qui suppose implicitement que les acteurs sont invisibles. 8) Ces auteurs plaident pour un « rythme de consolidation plus lent associé à des politiques de soutien à la croissance », se référant à la directrice du FMI, Christine Lagarde (ibid., p. 23). 9) Avec son concept de « Big Society » reprenant l idée de « Small State » (peu d État), par opposition avec « Big State » David Cameron entend remplacer l action de l État par des initiatives locales, associatives et d organisations caritatives. 10) Pour plus d éléments concernant ce que les décideurs européens ont emprunté aux lemmings, cf. Andrew Watt (2010).