• Suède : les impasses du réformisme

  • 02 May 12 Posted under: Théorie
  • CMS Stockholm 1

    Centre d’Études Marxistes en Suède

    Nous aimerions utiliser ce texte pour entamer un dialogue avec nos camarades de la social-démocratie qui prétendent que ces 25, 15 ou 5 dernières années de développement morose sont le résultat d’une série de coïncidences (mauvais leadership, pression internationale, erreurs, ruses des opposants, etc.) et proposer une explication plus fondamentale. Les problèmes que nous pointons du doigt ne sont pas le résultat d’un développement social fondamentalement non antagoniste entrant dans un cadre réformiste et corrompu par des actions individuelles. Il s’agit plutôt de problèmes inhérents et inévitables de la stratégie très réformiste sur laquelle repose la social-démocratie, dans ses réussites comme dans ses échecs.

    Le réformisme comme concept

    Le sens du concept de réformisme est souvent vague. Il existe différentes dimensions dans la distinction entre une position politique réformiste et une position révolutionnaire. On peut, par exemple, parler d’une distinction en termes de philosophie politique. Les socialistes réformistes ont eu tendance à adopter un certain nombre des institutions politiques libérales (démocratie parlementaire, représentation essentiellement par le biais des citoyens dont les droits individuels sont protégés par la Constitution, séparation des pouvoirs inscrite dans la Constitution, etc.) et ont montré leur scepticisme, voire leur hostilité, à l’égard de modèles politiques alternatifs, axés sur une démocratie participative ou d’autres formes de représentation, par exemple inspirées de la Commune de Paris ou des conseils ouvriers du début du xxe siècle. Cette distinction se répercute sur la conception de la légitimité politique dans le passage du capitalisme libéral au socialisme. Les réformistes ont eu tendance à imaginer une continuité en matière d’institutions politiques, celle-ci garantissant que cette transition n’entraînerait pas une violation des droits des individus. Les « masses » ne semblent être politiquement acceptables que si elles sont canalisées ou individualisées par le biais des institutions politiques libérales. Dans les cas où les socialistes réformistes ont créé des mouvements populaires, ils ont eu dans le même temps tendance à accepter et affirmer l’existence d’une distinction entre la société civile et l’État : le raisonnement apparemment basé sur le fait que le caractère « transindividuel » des mouvements populaires n’est politiquement légitime que dans la mesure où il ne quitte pas les frontières de la société civile et où il existe un ordre politique plus fondamental (la constitution de l’État-nation) plaçant l’individu au centre. On pourrait avancer que dans les traditions réformistes, il existe une certaine continuité avec les thèses de John Locke sur la révolte légitime : il n’est juste de se révolter que si la révolte elle-même est constitutionnelle.

    Dans ce texte, néanmoins, nous aimerions laisser la philosophie politique réformiste (sa « crainte des masses ») de côté pour insister sur une autre dimension : une dimension qui apparaît si on la définit plutôt en termes de voie stratégique vers le socialisme passant par des réformes progressives mises en œuvre par des décisions parlementaires. Nous souhaitons aborder les présupposés sur lesquels repose cette stratégie et les dilemmes qui s’y rapportent.

    L’expression « voie vers le socialisme » est emblématique de la façon dont les mouvements ouvriers réformistes conceptualisent la transformation. Elle implique une sorte de progression linéaire directe. Cette façon de penser, traduite par l’utilisation de métaphores spatiales, est également présente dans l’analyse politique : les révolutionnaires et les réformistes sont présumés être des compagnons de voyage suivant le même chemin. La distinction entre les deux stratégies n’est qu’une question de rythme et de patience, alors que la stratégie révolutionnaire est souvent vue comme la seule expression d’un aventurisme agité et immature. Comme nous allons le démontrer, le récit historique social-démocrate dépeint un mouvement réformiste qui s’est progressivement rapproché du socialisme mais qui, pour diverses raisons, s’est égaré. Dans ce récit, toutefois, le simple fait que les socialistes réformistes reprennent le chemin dont ils se sont écartés ne pose pas de problème fondamental. D’un autre côté, nous souhaiterions affirmer qu’une transformation radicale de la société nécessite par nature autre chose qu’une accumulation de réformes. Ces dernières peuvent instaurer des conditions favorables à une rupture avec le présent, mais elles ne créent jamais elles-mêmes cette rupture. Pour poursuivre la métaphore de la voie vers le socialisme, nous pourrions dire que le caractère structurel des relations de production de l’économie creuse des fissures le long du chemin, des précipices que le mouvement ouvrier ne peut franchir qu’en sautant.

    Nos critères d’évaluation des réussites du réformisme à long terme ne sont donc pas les réformes sociales en tant que telles (qui peuvent être importantes dans la vie des gens) mais seulement leur impact sur l’éventualité d’une transformation sociale radicale. Cette transformation dépend d’une force sociale et notre point de vue, aussi orthodoxe qu’il puisse paraître aujourd’hui, est que son composant essentiel est la classe ouvrière.

    Historiographie sociale-démocrate

    Commençons par un bref résumé de la façon dont les socialistes réformistes d’aujourd’hui expliquent couramment la réussite de la social-démocratie suédoise aux alentours de 1920 à 1980 ainsi que son déclin ultérieur 2.

    Si le pouvoir de la bourgeoisie émane de son contrôle du capital, alors celui de la classe ouvrière repose sur son niveau d’organisation. À la fin du xixe et au début du xxe siècle, ce niveau d’organisation a progressé plus ou moins régulièrement. Tant que le mouvement ouvrier était plus faible que son homologue, les antagonismes présents sur le marché du travail se jouaient de manière relativement militante. Plus tard, au cours du xxe siècle, lorsque le rapport de forces entre ces antagonismes a commencé à s’instaurer, l’issue des conflits est devenue plus difficile à prévoir et leur coût a augmenté pour les deux parties, sans que le mouvement ouvrier soit assez fort pour remettre en cause le système capitaliste dans son ensemble. Un intérêt mutuel pour le compromis historique est donc né. Ce compromis a fait son apparition aux alentours des années 1930, d’abord avec la formation d’un cabinet social-démocrate en 1932, notamment avec l’accord de crise de 1933 (le kohandeln), puis par l’institutionnalisation du règlement des conflits avec l’accord de Saltsjöbaden en 1938.

    Selon cette perspective, le compromis historique n’était donc pas nécessairement une coopération de classe harmonieuse mais plutôt un modus vivendi, reposant sur une évaluation stratégique du rapport de forces. Il constituait cependant un cadre au sein duquel la classe ouvrière a pu continuer à gagner progressivement en force durant la période d’après-guerre. Grâce à sa supériorité numérique, le mouvement ouvrier pouvait prendre le pouvoir politique par le biais du parlement qui pouvait ensuite contrecarrer le pouvoir économique du capital. Il y avait donc des raisons stratégiques à chercher à entraver le militantisme syndical à la base afin d’obtenir la réussite politique d’un gouvernement social-démocrate donnant la priorité au plein-emploi, à l’expansion du système d’assurance sociale, etc. Durant la période de l’après-guerre, l’attention est passée de la branche syndicale du mouvement ouvrier à sa branche parlementaire. La baisse des conflits sur le marché du travail est perçue comme une expression de la force croissante de la classe ouvrière et donc comme un processus de maturation sur la route vers le socialisme.

    Le déclin du projet réformiste depuis les années 1970 s’explique alors dans les termes suivants : la crise pétrolière apparue en 1973 (OPEC 1) a conduit à une inflation élevée dans de nombreux pays. Cela a servi de prétexte aux idéologues néolibéraux pour faire campagne contre la politique économique keynésienne. En Suède, c’est surtout Sture Eskilsson, directeur du service d’information de la SAF (Association des employeurs suédois) qui a activement tenté de prendre l’initiative du débat et de lancer une nouvelle offensive dans l’opinion publique. Tout s’est accéléré lorsque Curt Nicolin est devenu président de la SAF au milieu des années 1970.

    Pour une raison imprécise, certains cercles dirigeants du Parti social-démocrate se sont mis à suivre cette idée. Ce sont notamment Erik Åsbrink et Kjell-Olof Feldt qui sont devenus les défenseurs des idées néolibérales. Dans le dos d’Olof Palme, de Sten Andersson et de la grande majorité du parti, ils ont coopéré avec les économistes de la Banque centrale suédoise afin de faire appliquer une dérégulation du marché du crédit en novembre 1985. Cette réforme a déclenché une série de « libéralisations » à une époque où l’État n’avait pas d’outil important pour modérer la hausse de l’inflation. Néanmoins, cette dérégulation a également créé une véritable bulle immobilière et entraîné la crise économique nationale du début des années 1990. Mais depuis lors, les idées néolibérales se sont tellement enracinées dans l’opinion publique qu’on ne peut plus présenter la crise économique comme le symptôme d’un développement excessif du secteur public et justifier des politiques d’austérité et des privatisations.

    En résumé, il est juste de dire que cette historiographie ou cette façon de conceptualiser l’histoire de la social-démocratie suédoise repose sur les hypothèses suivantes :

     D’abord, cette analyse repose sur une hypothèse parlementaire, c’est-à-dire la supposition que, dans une démocratie parlementaire, le développement de la société dépend de la nature du gouvernement parlementaire 3. Cette supposition, à son tour, implique un certain nombre d’autres suppositions : (a) que la situation nationale est globalement indépendante de la situation internationale, (b) que l’État est un instrument neutre entre les mains de ceux qui sont élus par mandat populaire et n’est, par exemple, structurellement pas dépendant de la nature de classe de l’économie.

     Ensuite, cette analyse repose sur une hypothèse de répartition, c’est-à-dire la supposition que la classe ouvrière et la bourgeoisie sont deux agents indépendants qui s’affrontent sur la répartition de ce qui est produit au sein de l’économie. L’antagonisme entre les classes est perçu comme une simple question de répartition ou d’affectation, comme si elles étaient isolées des contradictions structurelles au sein du processus de production lui-même. Les relations de production ne semblent pas constituer une quelconque forme d’obstacle ou de dilemme structurel pour le mouvement ouvrier dans l’exercice du pouvoir. Le capital semble être principalement conceptualisé en termes de facteur de production. Seul le contrôle de la bourgeoisie sur ce facteur de production est politiquement problématique 4.

     Enfin, ce compte rendu semble reposer sur une hypothèse de stabilité, c’est-à-dire la supposition que les relations économiques sont, en règle générale, stables et qu’il faut des facteurs extérieurs pour qu’une économie soit anéantie par une crise.

    La conséquence de cette historiographie est que la gauche de la social-démocratie suédoise voit l’éclatement du socialisme réformiste de ces dernières décennies comme résultant des événements extérieurs et des ennemis internes. Les conséquences politiques sont que la gauche de la social-démocratie semble se donner pour tâche principale d’accuser les leaders sociaux-démocrates de trahir le mouvement ouvrier en se tournant vers la droite 5.

    Les limites stratégiques du réformisme

    1. Les effets idéologiques du parlementarisme

    L’hypothèse parlementaire laisse entendre que le pouvoir de l’État est, en règle générale, exercé par la population par le biais d’élections démocratiques. Dans cet ordre d’idée, la configuration institutionnelle de l’État et ses politiques reflètent les idées qui dominent au sein de la population. C’est pourquoi le pouvoir de l’État est perçu comme un phénomène secondaire par rapport aux processus de la société civile en fonction desquels certaines idées prédominent sur d’autres. Si une grande partie de la classe ouvrière n’est pas socialiste dans son orientation politique, c’est parce qu’elle a été influencée idéologiquement et indépendamment du vote pour le parlement lui-même. Si le mouvement ouvrier était en mesure de gagner une bataille idéologique au sein de la société civile, il pourrait sans doute utiliser le parlement comme outil neutre.

    Nous sommes convaincus qu’il existe de bonnes raisons de remettre en question ces suppositions. Si les relations de production capitalistes divisent la population en différentes classes sociales, la représentation parlementaire ne tient pas compte de cette stratification. Les élections législatives s’adressent aux individus isolés ou les interpellent en tant que simples citoyens. Au parlement, la population est représentée indépendamment de sa division en classes sociales, comme si elle était constituée de citoyens égaux. Une inégalité concrète dans la société en général est représentée comme égalité formelle au sein de l’État. Dans le régime parlementaire, l’égalité de traitement constituant le résultat abstrait de ses mécanismes spécifiques de représentation apparaît comme la condition préalable ou le point de départ de l’autonomie des masses. C’est pourquoi nous sommes convaincus qu’il existe une dimension idéologique inhérente dans les institutions parlementaires elles-mêmes. L’idéologie n’est donc pas quelque chose qui se joue exclusivement avant et indépendamment du vote pour le parlement 6.

    Nous ne sommes pas en train de dire que les sociaux-démocrates qui s’engagent dans une politique parlementariste perdent automatiquement leur perspective de classe. Il existe probablement des tendances contraires, par exemple au sein des organisations syndicales. Mais l’idéologie inhérente au sein des institutions parlementaires a une influence tendancielle, le risque étant qu’elle prédomine à long terme. Plutôt que de considérer les députés sociaux-démocrates comme la branche parlementaire du mouvement ouvrier (un instrument au service des objectifs du mouvement ouvrier), le risque est qu’avec le temps, une certaine loyauté se crée envers les institutions elles-mêmes et donc une certaine affinité avec le type d’unité qui y est représenté. Même si la société apparaît toujours comme une société de classes, il semble que l’idéologie du parlementarisme suggère, sous ces différences de classe, l’idée plus fondamentale de camaraderie démocratique, et donc d’égalité. Les différences de classes semblent donc superficielles par rapport à la camaraderie plus fondamentale qui les dépasse. Par conséquent, nous risquons de passer des idées du socialisme à celles de corporatisme et de la « Maison du peuple ».

    2. Les effets démobilisateurs de la stratégie parlementaire

    La représentation parlementaire a également pour effet de transformer les partis qui s’engagent dans le parlementarisme. Leurs membres devenus parlementaires se transforment en représentants du mouvement. Inversement, le mouvement se trouve représenté par ses élus. La stratégie réformiste implique donc l’établissement d’un temps de délégation dans la structure de l’organisation réformiste. La masse des membres du parti ne participe pas elle-même au travail parlementaire. Son activité se borne à soutenir ses représentants, au moment même où les activités des représentants se détachent de la vie quotidienne des masses. Au lieu de soutenir les activités de la masse des membres du parti, l’orientation parlementaire implique une représentation qui, globalement, remplace cette activité. La stratégie réformiste comprend donc une tendance démobilisatrice.

    Par ailleurs, il semble que le parlementarisme ne contraigne inévitablement le parti réformiste à « prendre ses responsabilités ». Afin de maximiser son influence au parlement, le parti réformiste doit essayer de gagner des voix en dehors de son propre mouvement. Les parlementaires du parti se retrouvent ainsi à représenter leurs électeurs plutôt que le mouvement, ce qui creuse le fossé entre la direction du parti et le reste du mouvement. Cette situation crée également des incitations à subordonner plus strictement le mouvement à la direction du parti afin de pouvoir, de manière convaincante, tenir la promesse de représenter et de rendre personnellement des comptes aux électeurs non affiliés au mouvement 7.

    Les obstacles structurels de la voie parlementaire

    1. Dépendance à l’égard du secteur capitaliste

    Le travail effectué dans le secteur capitaliste génère un produit qui est réparti entre les salariés, les entreprises, les rentiers et l’État. Les gestionnaires de l’État occupent une place dans l’économie qui leur donne la possibilité d’acquérir des privilèges, de la richesse et du pouvoir grâce à la possibilité de l’État de percevoir des taxes. L’État fournit au secteur capitaliste un système juridique et des lois sans lesquels il ne pourrait pas fonctionner mais, dans le même temps, l’État dépend des recettes fiscales provenant du secteur capitaliste et des crédits pour opérer dans l’économie mondiale.

    Ce lien de dépendance oblige les gestionnaires de l’État à se préoccuper du maintien de l’activité économique, qu’ils soient des bureaucrates ou des élus politiques professionnels et que leurs objectifs soient d’accroître la capacité militaire ou d’instaurer des réformes sociales. Parallèlement, ils doivent adopter un point de vue économique afin de contrôler les effets destructeurs du secteur capitaliste (comme les crises et le chômage), sans quoi l’État risquerait rapidement de perdre le soutien politique des autres couches de la population dont il dépend à différents degrés.

    L’activité économique dépend beaucoup du niveau d’investissement, qui augmente la capacité de production et constitue également une part importante de la demande totale de l’économie. Ce simple fait donne aux capitaux privés un veto collectif sur la politique : les sociétés réalisent des investissements productifs et les rentiers fournissent des crédits en fonction de leur perception de la rentabilité et du climat politico-économique (en d’autres termes, la stabilité de la société), et selon que l’économie se développe, que les revendications du mouvement ouvrier restent sous contrôle, que l’imposition sur le capital n’augmente pas, etc. Si les capitalistes perdent confiance, l’activité économique diminue, tout comme la possibilité de politiques publiques. C’est ce qui se passe dans le contexte d’États rivaux antérieurs au capitalisme qui opèrent dans une économie mondiale. Une grève des investissements est suivie d’une fuite de capitaux vers d’autres États ainsi que de difficultés à obtenir des crédits pour l’échange le commerce extérieur 8.

    Ce mécanisme structurel oblige les différents États dont la situation est stable à instaurer des politiques qui ne nuisent pas à la confiance des détenteurs de capitaux mais, au contraire, favorisent le maintien d’un développement stable du secteur capitaliste dans son ensemble 9.

    2. Conséquences économiques d’un taux d’investissement élevé

    Dans une économie capitaliste, le taux de retour moyen du capital investi est déterminé à long terme par l’équilibre entre trois facteurs :

    (a) Taux de croissance du temps de travail total,

    (b) Taux de croissance de la productivité,

    (c) Part des bénéfices réinvestie.

    Les facteurs (a) et (b) contribuent à augmenter la rentabilité, tandis que le niveau d’investissement (c) la fait baisser 10. Un afflux constant de salariés augmente donc la rentabilité par le biais du facteur (a). C’est ce qui se passe dans les premiers temps d’une économie capitaliste en pleine industrialisation. Mais ce taux de croissance ne peut pas dépasser longtemps la croissance de la population et il baisse au fur et à mesure qu’il se rapproche des contraintes démographiques. Une fois que cela se produit, seul l’équilibre entre le niveau d’investissement (c) et le développement de la productivité (b) peut contrer une baisse de la rentabilité causée par la démographie, quel que soit le niveau des salaires. Si cet équilibre (qui dépend de la configuration institutionnelle des investissements et de la prédominance de la phase d’innovation dans la production) n’est pas avantageux, la rentabilité moyenne diminue et les entreprises sont de plus en plus poussées vers une crise de la rentabilité.

    Contrairement à l’hypothèse de stabilité, il existe une tendance – inhérente à la crise dans le capitalisme – qu’une stratégie réformiste a du mal à gérer : elle s’efforce d’obtenir un haut niveau d’investissement, mais si la croissance de la productivité ne suffit pas à le contrebalancer, la rentabilité diminue et le manque de confiance dans la poursuite des investissements devient un facteur de pression croissant.

    A l’inverse, la rentabilité pourrait être stabilisée à un plus haut niveau, avec un niveau d’investissement réduit mais au prix d’une croissance de la rentabilité relativement faible. Cela signifie également que la possibilité de réformes serait réduite et qu’une part plus importante de l’excédent produit par la société serait consommée de manière non productive au lieu d’être investie.

    3. Conséquences politiques d’un taux d’investissement élevé

    Dans le capitalisme, le plein-emploi nécessite un taux d’investissement élevé, ce qui a été le cas en Europe occidentale après la Deuxième Guerre mondiale. Cependant, l’économiste polonais Michal Kalecki avait déjà prédit en 1943 que le maintien du plein-emploi causerait des bouleversements politiques et sociaux tels qu’ils feraient baisser la confiance du capital industriel :

    « Sous un régime de plein-emploi permanent, le licenciement cesserait de jouer son rôle de mesure disciplinaire. La position sociale du patron serait ébranlée, l’assurance et la conscience de classe des ouvriers se renforceraient. Les grèves réclamant des augmentations de salaire et une amélioration des conditions de travail créeraient des tensions politiques » 11.

    De plus, les entreprises essaieraient de compenser les exigences salariales et les taxes en augmentant les prix, c’est-à-dire par l’inflation, ce qui nuirait aux intérêts des rentiers. En d’autres termes, la configuration de classes entre salariés, capital industriel et rentiers permettant d’obtenir un taux d’investissement élevé et le plein-emploi se saperait elle-même du fait de la mutation de l’équilibre des pouvoirs entre les classes qui en résulterait.

    L’État-providence en Europe occidentale

    Aux yeux des socialistes réformistes, l’instauration de l’État-providence moderne et le taux de chômage historiquement bas de la Suède sont une confirmation de l’hypothèse parlementaire décrite précédemment. Dans ce cas, l’exceptionnellement longue période de gouvernement social-démocrate a entraîné une évolution très différente en Suède par rapport à des pays similaires ayant d’autres partis au gouvernement. Intéressons-nous à certains des progrès cruciaux réalisés en Europe occidentale.

    Un État-providence moderne est doté d’un important système de protection sociale et une grande partie de ses dépenses est consacrée à la protection sociale. En Suède, le niveau de couverture était déjà très élevé dans les années 1920 par rapport à d’autres pays, ce qui n’a pas beaucoup changé par la suite, durant la période sociale-démocrate. Ce qui est longtemps resté comme la protection sociale publique la plus importante au monde a été fondée au Royaume-Uni pendant la guerre par une commission dirigée par le libéral William Beveridge. Même le succès de l’ATP (la retraite complémentaire suédoise) en 1959 a été comparable aux réformes des retraites de l’Allemagne de l’Ouest démocrate-chrétienne et du Royaume-Uni conservateur à la même période 12.

    L’État suédois a une plus longue tradition de dépenses sociales relativement élevées. Près d’un tiers des dépenses publiques sont allées à la protection sociale en 1890, contre un cinquième et un quart respectivement pour le Royaume-Uni et les États-Unis, et moins d’un dixième en France et un tiers en Allemagne en 1913. Au moment de l’entrée au gouvernement du SAP en 1932, la part des dépenses sociales dans les dépenses publiques s’élevait à 45 %. En 1962, après 30 ans de gouvernement social-démocrate ininterrompu et environ deux décennies de croissance exceptionnelle, cette part nʼétait passée qu’à 50 % 13. Si nous nous intéressons à la part des dépenses sociales dans le produit intérieur, la Suède n’a occupé qu’une position intermédiaire pendant longtemps. En 1965, son chiffre était de 13,5 %, soit près de deux points de moins que la Belgique, la France et les Pays-Bas – des pays non dominés par la social-démocratie. Ce n’est qu’à la fin des années 1960 que les dépenses sociales ont grimpé en flèche, notamment en raison des retraites, et, en 1973, la Suède et les Pays-Bas chrétiens-démocrates occupaient les deux premières places, avec respectivement 21,5 % et 22,8 % 14.

    Enfin, du point de vue du chômage, l’entrée au gouvernement du SAP n’a pas beaucoup joué : de 1936 à 1940, il était autour de 10 % parmi les membres des confédérations syndicales, soit un niveau identique à celui des années 1923 à 1930 15. Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale que les revendications de plein-emploi du mouvement ouvrier sont devenues un objectif prioritaire en Europe, jusqu’à la crise du milieu des années 1970. Lorsque le taux de chômage s’est ensuite envolé dans les pays de l’OCDE à plus de 10 % parfois, les quatre pays affichant les taux les plus bas étaient la Suisse et le Japon suivis de la Norvège et de la Suède sociales-démocrates, tous en dessous de 4 % en 1984 16.

    L’instauration d’un État-providence moderne et l’engagement institutionnel envers le plein-emploi n’étaient donc pas spécifiques aux pays dominés par des partis sociaux-démocrates. La social-démocratie a plutôt été un canal par lequel les grandes marées du capitalisme avancé des périodes d’après-guerre sont arrivés jusqu’en Suède. Ce n’est pas par hasard que le canal s’est creusé là et de cette façon 17, ce qui apparaît clairement dans l’universalisme de l’État-providence social-démocrate, basé sur les principes des droits des citoyens et ses services publics. Mais à la lumière d’une analyse comparative, l’hypothèse parlementaire est sérieusement ébranlée, compte tenu de l’exceptionnellement longue période passée au gouvernement par le SAP.

    Les grandes marées provenaient de la destruction massive et des résultats de la Grande dépression [« crise de 1929 », NDLR] et des guerres mondiales, qui ont altéré le rapport de forces entre les paysans, les salariés, le capital industriel, les rentiers et les gestionnaires de l’État sur le continent européen. La mobilisation de la guerre et les mouvements de résistance antifascistes ont conduit à une organisation collective et solidaire d’une très grande partie des populations ainsi qu’à une expérience de lutte armée. La situation après la dernière guerre a également étendu le rôle de l’État en matière de régulation de la production et de la distribution. Les gestionnaires de l’État ont donné la priorité à la reconstruction et au développement industriel. La possibilité pour les rentiers de retirer des intérêts et des dividendes a été réduite afin de maintenir de hauts niveaux d’investissement dans le capital productif. Par ailleurs, la mobilité des capitaux a été restreinte avec l’aide des institutions mondiales (le système de Bretton Woods) mises en place dans le nouveau rapport de forces entre les États-nations. À ce moment-là, l’éventuel veto des capitalistes sur l’investissement aurait eu une importance moindre puisque la situation économique était déjà désastreuse. On peut également supposer que le renforcement des droits de la classe ouvrière en Europe de l’Ouest a été accepté au moment où le capital industriel allait bénéficier du processus de reconstruction : les nationalisations étaient une véritable menace que les États comme les mouvements ouvriers avaient inscrite à l’ordre du jour et, pire encore, l’Europe de l’Est montrait la possibilité d’un processus alternatif non capitaliste.

    C’est dans ce contexte que le mouvement ouvrier, bien organisé et centralisé, a mené le projet d’État-providence en Suède, d’abord en s’alliant avec les paysans – qui ont finalement été décimés par l’industrialisation – puis avec une partie de la classe moyenne en plein essor. En perspective, le temps passé au gouvernement par le SAP a alterné entre périodes de réformisme et de gestion. On peut faire deux observations. D’abord, les avancées réformistes des périodes 1932-1948 et 1968-1976 ont été précédées par la réussite de vagues de conflits dans l’industrie. Ensuite, elles ont été étroitement liées à la conjoncture de l’économie politique globale : guerres mondiales, reconstruction de l’Europe occidentale, vagues de grèves internationales, etc. Cela nous donne une raison de revenir sur les limites stratégiques du réformisme et ses obstacles structurels afin de comprendre son déclin.

    Conclusions

    Déjà en 1958, le député social-démocrate Tage Erlander pensait que si le mouvement pouvait réussir à réaliser la réforme des retraites, la grande période des réformes serait terminée. Il faudrait ensuite un renouveau pour faire face au changement structurel de l’économie, qu’il estimait nécessaire pour une société de protection sociale. Mais, « prisonnier de la pensée réformiste d’un autre âge »18, Erlander ne se sentait pas capable de parvenir à ce renouveau. Nous affirmons que l’on peut dire la même chose des socialistes réformistes qui espèrent réitérer les succès du réformisme du passé.

    S’il ne suffit pas de détruire la politique réformiste qui a marché par un simple changement de gouvernement, chaque avancée parlementaire doit servir à renforcer et développer la capacité extra-parlementaire du mouvement ouvrier : organiser le peuple, formuler des programmes politiques de leur point de vue et contrôler des parties de l’économie. Nous avons mentionné que la dépendance envers le secteur capitaliste était l’obstacle fondamental aux avancées du réformisme au cours de ce siècle. Ce que Keynes appelait une « socialisation complète des investissements » ne peut donc plus être évité. La structure de l’économie politique doit, en pratique, devenir une question centrale. Ce problème ne peut pas non plus être relégué au second plan par rapport à d’autres questions plus actuelles et traité une fois la possibilité de réformes épuisée ou lorsque la social-démocratie sera redevenue un parti de gouvernement durable.

    La crise de la social-démocratie est le résultat à long terme de l’accent qu’elle a mis sur l’objectif de gagner les élections législatives sans avoir une stratégie élaborée pour dépasser les obstacles sur la voie parlementaire vers le changement social. La réponse a plutôt été d’opter pour la « troisième voie », vers l’abîme.

    Son déclin n’est pas le fruit d’une direction ayant trahi ses membres ni une question d’erreurs individuelles ou de chance. C’est la conséquence inévitable d’antagonismes fondamentaux sur la voie réformiste menant au socialisme, une problématique que toute transformation sociale radicale doit traiter et dépasser. Tout camarade du mouvement social-démocrate qui remet ces questions à plus tard donne encore plus de raisons de croire que ce futur n’arrivera jamais, quel que soit le nombre de mandats où il restera au pouvoir.

    Mais, si l’objectif premier de la social-démocratie n’est plus de parvenir à une transformation sociale mais d’être un parti au pouvoir, alors rien ne subsiste au-delà de son rôle d’administrateur de l’État et elle se retrouvera prisonnière de la nécessité structurelle de reproduire les relations de production capitalistes. En bref, elle perpétuera la société de classes. 

    Ceci est une version abrégée de l’article original de CMS Stockholm. La version complète est disponible à l’adresse www.cmsmarx.org.

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    Therborn, G., Kjellberg, A., Marklund, S., & Öhlund, U. (1979). Sverige före och efter socialdemokratin – en första översikt. Arkiv, 15-16.

    Zachariah, D. (2009). Determinants of the Average Profit Rate and the Trajectory of Capitalist Economies. Bulletin of Political Economy, 3 (1).

    Zachariah, D. (2010). Socialdemokratin – statsbärare eller samhällsomvandlare ? Arbetarrörelsens forskarnätverk. URL forskarnatverket.se

    Notes

    1) Association locale de Centrum för Marxistiska Samhällsstudier (CMS), http//www.cmsmarx.org

    2) Ce compte rendu est tiré, entre autres, de Korpi (1981) et Josefsson (2005). Il pourrait s’agir d’une sélection relativement arbitraire puisqu’il existe également d’autres modèles d’explication au sein de la social-démocratie suédoise. Néanmoins, ces textes ou les points de vue qui y sont formulés semblent occuper une place centrale parmi les sociaux-démocrates suédois de gauche.

    3) Terme emprunté de Therborn et al. (1979).

    4) Cette manière de conceptualiser le capital pourrait être raisonnablement considérée comme une forme de fétichisme. Ce qui, en termes marxistes classiques, est une relation de valorisation et au final une relation d’exploitation (M-C…P…-C’-M’), est ici dépeint comme quelque chose d’inhérent aux moyens de production.

    5) Ce thème du réformisme trahi est, en un sens, une version sociale-démocrate du trotskisme ordinaire.

    6) Voir Anderson (1976).

    7) Voir Przeworski (1980).

    8) Nilsson & Nyström (2008) admettent qu’au niveau international, l’intérêt concurrentiel sur les investissements fixe une limite aux possibilités politiques du réformisme. Mais, comme ils ne présentent pas de méthode pour dépasser cette limite, nous avons du mal à considérer leur réformisme comme étant spécifiquement socialiste.

    9) On doit cette analyse à Block (1980).

    10) Toutefois, en termes formels, le ratio de profit moyen suit un taux d’équilibre dynamique R* = (a+p+d)/i, qui est déterminé par le ratio de croissance lié au travail total a, le taux de croissance lié à la productivité p, le taux de dépréciation du capital d et la relation entre les investissements et les profits i. Une dérivation et une analyse sont fournies dans Zachariah (2009).

    11) Kalecki (1943).

    12) Therborn et al. (1979, p. 21-25).

    13) Ibid.

    14) Therborn (1986, p. 23).

    15) Ibid., p. 34.

    16) Therborn (1985, p. 42).

    17) Therborn (1986, p. 27).


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