• Stratégie de gauche

  • Par Bob Jessop | 30 Apr 12 | Posted under: Théorie
  • Bob Jessop, professeur de sociologie à l’Université de Lancaster

    L’analyse de conjoncture est utile dans de nombreux domaines, mais elle a une signification spéciale théorique et pratique pour l’économie politique critique et pour une stratégie de gauche. Car la poursuite de la politique comme « l’art du possible » dépend en grande partie d’une analyse de conjoncture correcte, comme le savent bien la plupart des forces politiques qui réussissent. Son rôle central pour une politique de gauche se voit dans les analyses de Karl Marx et Friedrich Engels, Vladimir Ilitch Oulianov Lénine, Rosa Luxembourg, Léon Trotski, Otto Bauer, Antonio Gramsci, Mao Zedong, Louis Althusser, Nikos Poulantzas, Stuart Hall, parmi beaucoup d’autres.

    Pour Lénine, le point central de l’analyse politique et de l’action politique est l’analyse concrète d’une situation concrète (1920 : 165) en fonction de la corrélation des forces. Et, pour Althusser, le concept clé d’une science marxiste de la politique est la conjoncture : « le bilan exact des forces, l’état de la surdétermination des contradictions à un moment donné où les tactiques politiques doivent être appliquées » (1970 : 311).

    Une solide analyse conjoncturelle dépend de : (a) un ensemble approprié de concepts pour passer des caractéristiques structurelles de base à des préoccupations immédiates stratégiques ; (b) les horizons spatio-temporels de l’action qui définissent la conjoncture ; (c) un compte rendu clair des objectifs à moyen et à long terme qui doivent guider la stratégie et les tactiques à un moment donné, et (d) des engagements éthico-politiques qui fixent des limites à l’action acceptable dans des contextes particuliers, car les fins ne justifient pas toujours n’importe quel moyen. En outre, comme une stratégie dépend des réactions probables des autres principales forces sociales, il faut aussi tenir compte de leurs analyses de conjoncture. Cela peut nous induire à des raisonnements circulaires de régression infinie, mais plus rarement dans les périodes de stabilité relative qui favorisent des attentes stables, ou, au contraire, face à des crises urgentes appelant à une action immédiate. Les crises à aspects multiples qui se développent au fil du temps avec des phases aiguës soudaines désorientent plus et exigent plus en matière d’analyse conjoncturelle.

    De telles analyses posent des problèmes de périodisation, c’est à dire d’identification des continuités et des discontinuités dans la situation d’action, de discontinuités dans la continuité et de continuités dans la discontinuité, et des effets de dissolution conservation qui viennent des interventions stratégiques visant à modifier la corrélation des forces et à générer une transformation sociale. Le temps peut entrer dans le calcul stratégique de cinq manières principales : la chronique, le récit, la généalogie, la chronologie et la périodisation.

    Une chronique est une simple liste d’événements qui se produisent en même temps ou qui se succèdent dans le temps. Elle implique peu de tentatives d’interprétation ou d’explication en dehors de ce qui est implicite dans les catégories utilisées pour décrire l’événement (par exemple : grève, émeute, krach boursier, défaite électorale). La comparaison des analyses produites par différentes forces sociales peut fournir des indices importants quant à leur perception sélective, aux événements qu’ils jugent importants, et aux catégories utilisées pour les nommer ou les classer. Par exemple, l’actualité dans les médias dominants sur la crise actuelle privilégie les évènements économiques, les changements politiques, et les tendances de la dette publique – et a tendance à ignorer son vaste impact social. Elle peut fournir une base pour une Ideologiekritik (critique de l’idéologie) et pour explorer les relations savoir/pouvoir.

    Un récit choisi des événements et des forces passés selon une séquence temporelle, avec un début, un milieu et une fin dans une histoire qui comprend des leçons de causalité et de morale. Par exemple, les néolibéraux ont raconté comment le pouvoir syndical et l’État providence ont sapé la croissance économique dans les années 1970 et ont demandé plus de marché, moins d’État. Le Tea Party et le mouvement Occupy Wall Street produisent des récits parfois convergents, mais plus souvent divergents, dans leur analyse de la récente crise, et parviennent à des conclusions radicalement différentes sur la réaction appropriée. Leur coexistence est un indicateur important de la corrélation actuelle des forces. Les récits jouent un rôle clé dans l’action stratégique, car ils peuvent simplifier des problèmes complexes, trouver des solutions simples, nous relier au bon sens et mobiliser un soutien populaire. Les récits ne doivent pas nécessairement être scientifiquement valides et, de fait, sont souvent plus puissants en vertu de ce que Gayatri Chakravorty Spivak (1988) a appelé un essentialisme stratégique qui permet la formation de coalitions (le Manifeste du Parti communiste en est bon exemple).

    Une généalogie retrace les origines hétérogènes des différents éléments qui sont enfin combinés en une structure cohérente reproduite ensuite plus ou moins systématiquement. Un exemple en est le compte rendu fait par Marx de la genèse du mode de production capitaliste à partir de nombreux processus et événements individuels, processus qui permettent la rencontre entre les capitalistes avec leur capital et les travailleurs qui ne possèdent que leur force de travail. Les généalogies ont un rôle à jouer dans le traçage des multiples causes de crises et dans l’identification d’éventuels points de rupture et de déconstruction.

     


    Généalogie

    Chronologie

    Périodisation

    Durée

    Temps de l’évolution de la variation-sélection-rétention et/ou temps de bricolage actif

    Le temps comme métrique neutre pour distinguer la succession des événements dans le passé et le présent

    Temps de l’évolution avec une attention portée aux temporalités de différents processus et relations sociales

    échelle de temps

    Peut être unilinéaire ou multiple - Cela dépend de l’objet de la généalogie

    Classe les événements et les actions en temps de l’horloge, du calendrier, ou géologique

    Des échelles de temps multiples pour classer les événements et les actions en termes d’horizons de temps pluriels

    Cadre temporel

    Essentiellement rétrospectif

    Simple coïncidence ou succession dans le temps

    Peut être lié à des scénarios futurs

    Horizon temporel

    Retrace les origines dans le temps et nécessite d’examiner comment éviter une régression à l’infini

    Succession de « temps présents » si effectués en temps réel ou reconstruction du passé du point de vue du présent

    Ensembles différentiels de contraintes et opportunités pour les forces sociales sur des horizons et des sites d’actions différents

    Type d’explication

    Variation-sélection-rétention

    Rencontre fortuite ou découverte

    Assemblagebricolage


    Narration simple avec début, milieu et fin

    Orienté vers les leçons de causalité ou de morale


    Récits complexes ou explications fondées sur les nécessités contingentes et une dialectique entre la dépendance à l’orientation existante et la détermination de l’orientation à suivre

    Une chronologie décrit le déroulement ou la succession d’une série complexe d’événements et de processus discrets, les présente sur une échelle de temps unilinéaire qui sert d’indicateur neutre (par exemple : temps de l’horloge, temps géologique, ou marqueurs socialement pertinents tels que les cycles commerciaux ou électoraux). Alors que la chronique répertorie les événements empiriques, souvent sans égard à leur importance conjoncturelle, une chronologie relie les événements et les processus en mode post-hoc, propter hoc, dans lequel le passé « explique » le présent en termes de chaînes plus ou moins complexes d’action et de réaction. Les chronologies sont souvent une première étape dans la production de périodisations mais ne peuvent jamais se substituer à une périodisation correcte.

    Une périodisation classe les actions, les événements ou les périodes en termes de multiples horizons temporels (par exemple : l’événement, les tendances, la « longue durée » ; le cadre temporel du calcul économique et celui des cycles politiques) et se concentre sur leurs implications conjoncturelles (comme complexe spécifique de contraintes et d’opportunités) pour les différentes forces sociales sur des horizons de temps différents et/ou des sites différents de l’action sociale. Elle relie une ou plusieurs séries complexes d’événements et de processus historiques, examine leur développement inégal dans différents domaines de l’action sociale, et les explique en termes de liens entre les mécanismes sous-jacents de causalité. Son cadre explicatif peut soutenir un récit complexe et aussi identifier les points nodaux d’intervention stratégique – les points d’intersection où une action décisive peut faire une différence. Il n’y a pas de modèle de périodisation – elles sont construites à des fins spécifiques et varient en fonction de la position stratégique et des intérêts de ceux qui les construisent. La plupart des analyses marxistes de conjoncture prennent en compte les phases et les étapes de la lutte des classes ; d’autres approches se concentrent plus sur d’autres ensembles de forces sociales.

    Une approche relationnelle stratégique

    L’analyse de conjoncture est une pratique courante dans le domaine commercial et économique, liée à des décisions d’investissement, à la politique économique, à la gestion de crise et à l’interprétation historique. Cela peut être un exercice relativement mécanique basé sur le croisement de processus aux rythmes différents, par exemple, les cycles des stocks, les cycles d’investissement fixe, les cycles d’investissement dans les infrastructures, et des mouvements longs d’innovation et d’épuisement technologique. On obtient ainsi une compréhension des conjonctures basée sur l’interaction mécanique selon la loi des cycles. De ce point de vue, les conjonctures touchent principalement le calendrier des décisions ou le choix de routines (y compris les routines de gestion de crise) plutôt que l’exigence d’un choix flexible de stratégie et de tactique.

    Cette approche structurellement orientée peut être prolongée par l’introduction de cycles à partir d’autres domaines d’analyse, tels que les cycles électoraux, les évolutions à long terme dans l’opinion publique, la montée et la chute des grandes puissances en raison de l’extension excessive de leur empire, et ainsi de suite. Plus les cycles choisis sont nombreux, plus la conjoncture est surdéterminée. Cela vaut en particulier lorsque les cycles ne sont pas simplement mécaniquement superposés, mais se modifient les uns les autres par leur interaction de façon souvent imprévisible.

    Alors que l’approche analytique précédente est principalement orientée vers l’observation des tendances historiques qui peuvent informer le calendrier des décisions ou le choix entre des ensembles de politiques donnés (par exemple, gestion keynésienne de la demande contra cyclique), l’analyse conjoncturelle stratégiquement orientée permet la formation d’une orientation ou la dépendance à l’orientation existante. Cette dernière observe le poids du passé dans le présent, c’est à dire, comment un développement préalable détermine les trajectoires futures. La formation d’orientation part de la situation actuelle et envisage un avenir plus ou moins ouvert. Cela implique que les forces sociales puissent intervenir dans les conjonctures actuelles et les réarticuler activement pour créer de nouvelles possibilités. Cela signifie, en bref, que les forces sociales font leur propre histoire, mais dans des circonstances qu’elles n’ont pas choisies. Voilà pourquoi il est important de disposer d’une analyse conjoncturelle valable (voir ci-dessous).

    Une analyse de conjoncture complète va au-delà de l’examen de la coïncidence ou la succession des événements et des processus pour analyser les implications stratégiques inégales et différentielles de cette « conjonction » ou la convergence de multiples processus, actions et événements. Une caractéristique clé d’une telle approche relationnelle stratégique est l’examen des possibilités stratégiques que donne une période spécifique pour différents acteurs, différentes identités, différents intérêts, différentes possibilités de coalition, différents horizons d’action, différentes stratégies, et différentes tactiques. Aucune période n’offre les mêmes possibilités à tous les acteurs, identités, intérêts, coalitions, horizons d’action, stratégies, tactiques et, plusieurs périodisations peuvent donc être nécessaires, même pour un seul objet d’analyse. Cela suppose un engagement dans l’action politique plutôt qu’une observation désintéressée ou, du moins, exige de l’observateur qu’il envisage plusieurs perspectives stratégiques de forces sociales spécifiques dotées d’identités, d’intérêts et d’objectifs politiques spécifiques. Il s’ensuit que les concepts de stratégie et de tactique doivent être placés au centre d’une analyse relationnelle stratégique de périodes et, en particulier, de conjonctures.

    Une analyse de conjoncture peut être évaluée en faisant appel aux canons habituels de validité scientifique, mais il s’agit d’un test insuffisant de leur exactitude, non seulement en raison des tendances habituelles à l’égard de la contamination de la recherche scientifique par des considérations extra-scientifiques qui méritent leur critique propre, mais aussi parce qu’on attend quelque chose de plus de l’analyse de conjoncture. L’enjeu est leur exactitude, c’est à dire leur capacité à identifier ce qui existe en potentiel dans une conjoncture donnée et à fournir des lignes directrices valables pour transformer ces potentialités en réalité à travers une action transformatrice. Ainsi, l’exactitude dépend des limites fixées par la nature objective des conjonctures et par la puissance des perspectives stratégiques. Ce qui est « valide » logiquement (en lisant une conjoncture) et chronologiquement (en termes d’intuition première ou de lecture imposée) est plus important que ce qui est « vrai ». Une lecture « correcte » peut créer ses propres « effets de vérité ». Ainsi, pour paraphraser Gramsci, « Il y a un monde de différence entre les analyses de conjoncture [écrit-il à propos des idéologies] qui sont arbitraires, rationalistes et voulues, et celles qui sont organiques, c’est à dire qui offrent une analyse objective valable en fonction de la corrélation des forces et des horizons d’action stratégique des forces sociales dont l’idéal et les intérêts matériels sont représentés » (voir aussi Jean-Jacques Lecercle 2006 : 40-41).

    Deux analystes de conjoncture

    Antonio Gramsci (1891-1937) a été un analyste important et novateur des conjonctures, notamment à travers les concepts élaborés dans ses Cahiers de prison. Il a inspiré beaucoup d’autres analystes, y compris le penseur communiste grec Nikos Poulantzas (1936-1979) qui propose de nouvelles perspectives importantes pour l’analyse conjoncturelle. Beaucoup des analyses de Gramsci concernent les conjonctures, leurs implications stratégiques et les lignes stratégiques d’action les plus appropriées. Par exemple, il a souligné le grand contraste entre les stratégies révolutionnaires appropriées pour l’« Orient » (où l’État était despotique et la société civile gélatineuse) et l’« Occident » (où le pouvoir d’État reposait sur une hégémonie protégée par la coercition et impliquant une société civile ainsi que politique). Parmi ses principaux concepts conjoncturels et stratégiques figurent : la guerre de position, la guerre de manœuvre, l’équilibre instable des forces, différents niveaux d’analyse de l’équilibre des forces, les intellectuels, les partis politiques, le bloc de pouvoir, les alliances de classes, et la conjoncture internationale.

    Poulantzas se fonde sur les analyses de Marx, Engels, Lénine et, notamment, Gramsci, mais les a portées à de nouveaux sommets dans son récit de la montée du fascisme et, plus tard, l’effondrement des dictatures militaires en Grèce, au Portugal et en Espagne. Un argument clé était que les intérêts ne peuvent être définis en dehors d’un horizon d’action spécifique, à savoir : la gamme de solutions de rechange possibles dans un contexte spatio-temporel donné. Cela exige une analyse de la situation objective et de la corrélation des forces, y compris des alliances possibles parmi les forces pertinentes dans les différentes phases du déroulement d’une situation. Cette analyse devrait évaluer ce qui est possible dans un horizon d’action spatio-temporel donné et identifier les stratégies axées sur les plus grands gains possibles au sein de cet horizon – sans tomber dans l’excès sous forme de maximalisme révolutionnaire, ni retomber dans un fatalisme défaitiste ou un soutien passif au « moindre mal » au lieu de chercher à faire progresser les perspectives de progrès futurs. Alors que le maximalisme peut conduire à des échecs désastreux, le défaitisme et les politiques du moindre mal peuvent conduire à une démobilisation populaire, une démoralisation, et un tournant individualiste vers des solutions privées.

    Le Fascisme et la dictature (1974) a appliqué ces propositions à la montée du fascisme comme processus par étapes successives dans une guerre complexe de positions et de mouvements. Poulantzas a distingué des périodes où la force politique dominante est soit la bourgeoisie, soit la classe ouvrière (ou un équilibre instable de compromis), et a étudié la nature de leurs liens avec des alliés potentiels parmi les autres classes et au sein de l’appareil d’État, au sens large. Ici et dans son analyse de la crise des dictatures, il a inclus les implications de la situation internationale pour la conjoncture économique, les rapports de classe, et les risques de l’intervention étrangère. Ainsi, il distingue des périodes et des conjonctures selon la classe sociale qu’il s’agisse de la bourgeoisie ou de la classe ouvrière, qui est engagée dans une offensive stratégique, ou qui pourrait en lancer une ; et selon la possibilité pour cette offensive être contrée par une contre-offensive ou par des mesures défensives. La lecture correcte de la corrélation des forces est essentielle pour éviter de prendre des mesures offensives au cours d’une phase où des mesures défensives seraient plus appropriées, et vice versa.

    La première catégorie d’erreur est illustrée par l’évaluation faite par le Kominterm de la crise économique comme étant le moment tant attendu d’une offensive révolutionnaire, et la conclusion fausse selon laquelle, dans cette offensive, l’ennemi principal était la sociale démocratie plutôt que le nazisme. Cette erreur provenait en partie d’un économisme simpliste selon lequel la « Grande Dépression » condamnait le capitalisme à s’effondrer. Avec le recul du temps, Poulantzas interprète la conjoncture différemment. Il insiste sur le fait que la bourgeoisie occupait une position dominante dans la lutte des classes tout au long de la montée et de la consolidation du fascisme. Après l’échec d’une offensive de la classe ouvrière dans une guerre de mouvements ouverte dans la période précédente, on assiste à une phase de relative stabilisation avant que la bourgeoisie ne lance sa propre offensive pour écraser les bases organisationnelles du mouvement ouvrier et inverser ses précédents gains économiques et politiques. Poulantzas en conclut que le fascisme correspond à une étape offensive de la bourgeoisie et nécessite une étape défensive pour la classe ouvrière. Ce n’était pas une période de déclin définitif pour le capitalisme, mais une période de crise économique structurelle surdéterminée par une double crise de l’hégémonie – affectant l’hégémonie au sein du bloc au pouvoir et sur les masses populaires – et une crise idéologique généralisée dans laquelle la République de Weimar et ses institutions avaient perdu leur légitimité. L’installation d’un régime d’exception (la dictature fasciste) a créé les conditions pour rétablir la domination capitaliste et préparer à des guerres impérialistes.

    En ce qui concerne la transition démocratique en Grèce, Poulantzas (1977) a fait valoir que le mouvement communiste a dû choisir entre la priorité à la consolidation de la démocratie bourgeoise ou la polarisation des forces dans une poussée vers un socialisme démocratique antimonopoliste. Comme ses dirigeants s’attendaient à une trajectoire constante, ininterrompue, allant du front uni contre la dictature à un régime socialiste démocratique, le Parti communiste a ignoré la nécessité d’une stratégie souple avec une alternance de mesures défensives et offensives. Son intransigeance a entravé la croissance des luttes populaires et a permis une contre-offensive bourgeoise et même une résurgence du pouvoir militaire plus probable – compte tenu en particulier l’influence du capital dans l’État et internationalement.

    Dans les deux cas, Poulantzas a fait valoir que la crise économique n’importe que dans la mesure où elle circonscrit les conjonctures de lutte de classe et contribue à des crises politiques. Le domaine de la lutte de classe – ou des relations sociales de façon plus générale – est ici crucial. Cette analyse a été élargie à des remarques plus générales sur la crise de l’État (1976) dans lesquelles Poulantzas affirmait que les éléments génériques de crise – politiques et idéologiques ainsi qu’économiques – se reproduisent constamment au sein des sociétés capitalistes. Mais cela n’entraîne pas plus une crise politique permanente ou une crise permanente de l’État que cela n’entraîne une crise économique permanente. Les crises sont plutôt des condensations surdéterminées d’éléments de crise génériques auxquelles viennent s’ajouter des tendances de crises spécifiques et des événements contingents qui se combinent pour former une conjoncture distincte avec ses propres rythmes distinctifs.

    Néanmoins, l’apparition de la crise n’en explique pas les résultats – ceux-ci dépendent de la corrélation des forces et de leurs stratégies respectives. Ainsi, l’analyse d’une crise politique ne doit pas se concentrer d’une manière unilatérale sur l’échec des institutions politiques, mais elle doit aussi examiner les rapports de classe. Car, selon Poulantzas, la crise comprend une crise de l’hégémonie au sein du bloc au pouvoir, car aucune classe sociale, ou fraction de classe, ne peut imposer son « leadership » sur d’autres parties du bloc au pouvoir, que ce soit par ses propres organisations politiques ou par les voies normales de la démocratie. Elle affecte également les classes de soutien (par exemple, la petite bourgeoisie), les classes populaires, et le personnel de l’État, et se reflète sur la scène politique. Elles sont liées à une crise de la représentation par un parti politique, c’est à dire une scission entre les différentes classes sociales ou fractions de classe et leurs partis politiques respectifs. Cela conduit aux efforts visant à court-circuiter les partis politiques et à influencer directement l’État. En outre, différents appareils d’État peuvent essayer d’imposer un ordre politique indépendamment des décisions prises à partir des canaux formels de pouvoir. Cela peut nuire à l’unité institutionnelle et à l’unité de classe de l’État, et générer des divisions entre ses plus hauts échelons et les niveaux inférieurs, ce qui conduit à la désobéissance, à la résistance, et à des batailles entre les différentes branches pour des ressources et pour la priorité à donner à leurs revendications particulières.

    Ces réflexions historiques ont des implications claires pour la conjoncture actuelle. Ici aussi, il y a une crise économique majeure, incluant une récession aigüe dans les économies de l’Atlantique Nord et des crises fiscales et financières dans de nombreux États à des niveaux divers. Contrairement à la République de Weimar et plus proches de l’Amérique du New Deal, ces implications cependant ne sont pas associées à une crise politique ou à une crise de l’État. Le bloc de pouvoir transnational n’a pas été sérieusement fracturé et le capital financier a conservé ses bastions dans les principaux États et dans les réseaux de pouvoir parallèles. Ceci est partiellement dû à l’échec antérieur et actuel des forces de gauche à contester l’hégémonie du néolibéralisme et en partie à l’adaptation progressive, ou même avouée, de partis sociaux-démocrates au projet néolibéral. Cela reflète une longue guerre de position menée par les forces néolibérales économiques, politiques et idéologiques, culminant dans la « troisième voie », qui prévoit un accompagnement et des mécanismes de soutien au néolibéralisme. Cela reflète aussi l’affaiblissement des forces populaires à travers des attaques sur leur organisations économiques et politiques dans le secteur public et le secteur privé, et l’intégration partielle dans un mode de vie financiarisé. Dans cette conjoncture, suite à une brève phase de désorientation lorsque le paradigme de la politique néolibérale a perdu son attrait, la corrélation des forces a permis un ralliement du bloc au pouvoir et la mobilisation du pouvoir d’État pour défendre l’accumulation dominée par la finance dans les économies néolibérales et le projet néolibéral de l’achèvement du marché dans la zone euro. Dans cette phase défensive de la lutte pour le socialisme démocratique, il est essentiel de se mobiliser pour défendre les institutions démocratiques, aussi imparfaites soient elles ; de développer une critique plus radicale et plus audible du projet néolibéral ; de s’appuyer sur le mécontentement populaire vis-à-vis de la politique d’austérité en mobilisant les anciens et les nouveaux mouvements sociaux, et de se lancer dans une guerre de position pour promouvoir une critique de l’écologie politique bourgeoise et pour promouvoir une solidarité mondiale. Bien que nous ne soyons en aucun cas dans une conjoncture révolutionnaire, ce n’est pas non plus le moment de faire preuve de fatalisme ou d’adopter la politique du moindre mal. La clé d’une politique progressiste est de lier la résistance actuelle à la restauration d’une accumulation dominée par la finance et la construction d’une guerre de position à long terme pour un socialisme démocratique, fondé sur la solidarité, la durabilité et la justice mondiale. Ce n’est pas une tâche pour un seul parti politique, et encore moins pour une seule personne. Cela exige un nouveau mouvement collectif et la mise en relation de multiples analyses conjoncturelles de la situation concrète dans des contextes spatio-temporels spécifiques. 

    Références

    Althusser, Louis (1970) Reading Capital, Londres.

    Gramsci, Antonio (1971) Selections from the Prison Notebooks, Londres.

    Lecercle, Jean-Jacques (2006) A Marxist Philosophy of Language, Leiden.

    Lenin, Vladimir Ilitch Oulianov (1920) “Kommunismus”. In : Collected Works, vol. 31. Moscou [1965].

    Poulantzas, Nikos (1970) Fascism and Dictatorship, Londres [1974].

    Poulantzas, Nikos (1976) “Current transformations of the state, political crisis, and the crisis of the state”. In : James Martin, ed., The Poulantzas Reader : Marxism, Law and the State. Londres [2008].

    Poulantzas, Nikos (1977) Crisis of the Dictatorships, 2nd edition, Londres.

    Spivak, Gayatrui Chakravorty (1988) “Can the subaltern speak ?”. In : Cary Nelson/Lawrence Grossberg. eds, Marxism and the Interpretation of Culture, Urbana, III. 


Related articles