• La démocratie économique – Une alternative européenne ?

  • Auteur Joachim Bischoff , Richard Detje | 02 May 12 | Posted under: Capitalisme contemporain , Démocratie
  • La volonté d’actualiser les réflexions sur la démocratisation de l’économie n’a pas surgi par hasard mais exprime la tentative, spécifique à chaque période historique 1, d’apporter des réponses à des processus de transformation profonds du genre crise (Castel 2011) et à une conduite politique totalement erronée. Au cours de crises où non seulement un tournant décisif dans le cycle conjoncturel a eu lieu, mais où la société et l’État ont été pris en otage – donc au cours des grandes crises –, on assiste toujours à des efforts pour définir des programmes alternatifs de grande portée. S’agissant de la portée transformatrice des conceptions de la démocratie économique, la question reste ouverte de savoir jusqu’où doit aller la restructuration du mode de production capitaliste et de la société bourgeoise – d’une certaine façon, il y a là un laboratoire social ouvert. Le point de départ de toute nouvelle conceptualisation est la configuration spécifique d’une crise donnée. Le rôle que peuvent jouer aujourd’hui des alternatives fondées sur la démocratie économique dépend donc, en grande partie, de la phase dont on analyse les processus de crise actuels. Comme il n’y a pas unanimité sur les causes des crises, les mesures anticrise sont, elles aussi, matière à controverse. Les formes d’apparition de la crise actuelle sont la volatilité des marchés financiers, la contamination des bilans bancaires et l’endettement des États. Ils génèrent un pouvoir de destruction systémique. Pour limiter ce pouvoir, les États se voient contraints d’investir une part de plus en plus grande de la richesse publique. Ainsi, une crise des marchés financiers se transforme en crises d’État qui, à leur tour – conséquence de la politique d’austérité –, deviennent des crises sociales.

    Majoritairement, les milieux politiques en Europe sont persuadés que des déficits publics trop élevés et un comportement irresponsable des décideurs dans les pays tels que la Grèce, le Portugal, l’Espagne et l’Irlande, sont à l’origine de la crise. Leur recette est la suivante : réduction des déficits, politique budgétaire plus sévère, règlements plus stricts pour le paiement des dettes et sanctions en cas de non respect du nouveau régime budgétaire. En attendant que ces mesures produisent leur effet, ce qu’on appelle les « parachutes de sauvetage » (à savoir des crédits internationaux) permettront de faire la jonction. Toutefois, cette approche mène une partie de l’économie européenne vers le désastre et non vers une solution. La crise a, depuis longtemps, frappé tous les niveaux de l’élaboration démocratique dans l’UE et ses États membres.

    La cause essentielle de l’endettement public massif est à chercher aussi dans les défauts de la construction de l’euro. Mais, avant tout, elle réside dans les structures de la distribution de la richesse sociale et leur aggravation due à une politique fiscale erronée. Les principaux pays capitalistes ont réagi à la faiblesse chronique de l’accumulation et de la croissance depuis les années 1980 par une politique de baisse des impôts. Les secteurs publics ont été réduits et les processus de redistribution sociale des États ont été paralysés. Cela a eu pour effet de creuser de plus en plus les écarts entre les revenus et entre les patrimoines, et d’élargir démesurément les secteurs financiers (la financiarisation).

    En outre, un regard plus attentif sur les processus de la crise financière nous amène à dire que nous avons affaire à une cascade durable de crises. Une caractéristique de la grande crise qui a sévi depuis le milieu de l’année 2007 jusqu’à nos jours est l’engrenage de la crise financière avec un processus de crise de l’accumulation réelle du capital. Les formes d’instabilité financière doivent être considérées comme le fruit d’un processus aux variations rapides des prix des investissements financiers, capitalistiques et patrimoniaux par rapport aux prix de la production courante. À première vue, on pourrait penser que la crise financière a seulement causé un rétrécissement massif de l’économie mondiale réelle. Mais, dans les faits, nous avons depuis le début également affaire à une crise chronique des processus réels de création de la valeur et de valorisation 2. Le processus de crise menaçait d’échapper à tout contrôle dans sa totalité, du moins dans la périphérie de l’UE. Désormais, c’est l’Union monétaire et économique de l’Europe qui est dans une impasse sociopolitique.

    La politique dominante accepte une dépression économique accompagnée d’une violation de plus en plus marquée des règles démocratiques de participation. Elle devrait miser sur des stimulations de la croissance et, dans le contexte d’une accumulation durable du capital, s’orienter vers un recul progressif des déficits et des dettes. Malgré les parachutes de sauvetage et les interventions de la BCE, l’économie mondiale est placée devant un énorme défi : dans la mesure où la décélération économique s’accélère, les problèmes financiers grandissent. Comment affronter ce problème ? La réduction des dettes et des déficits publics doit être accompagnée de mesures de stabilisation de l’accumulation du capital, et de la croissance économique. Et la zone euro doit élaborer des modalités de compensation pour maintenir les équilibres de la productivité et de la compétitivité.

    L’introduction de l’euro et la fin des cours de change flottants ont renforcé de manière déterminante les différences entre les niveaux de développement des pays européens : l’Allemagne a continué de perfectionner sa capacité exportatrice dans des secteurs industriels hautement productifs 3, tandis que les modèles productifs des pays méditerranéens membres de l’UE demeuraient trop faibles pour leur permettre de devenir, de manière durable, créateurs de valeur : leurs bilans restaient durablement déficitaires et l’endettement grandissait. La crise était prévisible, la crise de l’endettement n’étant que le révélateur de niveaux de productivité différents dans des régimes d’accumulation différents.

    Les forces du marché ne sont pas en mesure de créer, dans l’espace européen, les conditions économiques requises pour le développement durable de toutes les économies nationales. C’est une erreur de vouloir, à l’intérieur d’une union monétaire, imposer que le développement durable soit conditionné par des excédents budgétaires. Dans une région économique extrêmement interdépendante comme l’est l’UE, il est impossible d’espérer que chaque pays puisse présenter chaque année un bilan budgétaire en complet équilibre. Par conséquent, si des mesures d’ajustement sont indispensables pour les pays déficitaires, elles le sont tout autant pour les pays excédentaires. Par exemple, les excédents pourraient être réduits en renforçant la demande de produits importés. L’orientation vers l’exportation devrait être freinée et la production plus fortement tournée vers le marché intérieur. Comme un nombre croissant de pays est touché par la crise, les parachutes de sauvetage ne suffiront pas. Les interventions de la BCE doivent être plus fortes, même à court terme. En font partie une politique monétaire plus souple de la BCE avec une baisse effective des intérêts, la réorganisation du système des changes et une politique favorisant le renforcement et la restructuration des processus sociaux de création de valeur.

    La dimension postdémocratique de la crise

    L’exclusion sociale est une atteinte à la démocratie. Pour certaines analyses critiques, la décomposition de la démocratie se réduit au fait que les élites économiques ont vidé les institutions politiques de leur contenu social et de leur pouvoir. Les missions des institutions du champ politique (parlement, séparation des pouvoirs, justice indépendante) restent intactes en apparence. Mais, en profondeur, les rapports sont depuis longtemps postdémocratiques.

    En Allemagne, le « régime d’austérité », inscrit dans la Constitution sous l’appellation « frein à l’endettement », suit la logique de la légitimité politique des « contraintes » et, dans les faits, élimine la décision démocratique de la vie de la communauté. Là où des intérêts économiques sont transformés en « contraintes » et où, de ce fait, l’alternative démocratique n’existe plus, même une « légitimation par une procédure » n’a aucun sens parce que le contenu est déterminé à l’avance. Le transfert de ce modèle à l’Europe entraîne simultanément une « déseuropéisation » : les processus de décision sont organisés au niveau intergouvernemental, essentiellement entre l’Allemagne et la France ; les majorités au Conseil européen sont parcellisées, tandis que la Commission de l’UE, et encore plus le Parlement européen, deviennent spectateurs.

    La démocratie économique: un renouvellement stratégique

    Après avoir remporté ses premiers succès pour imposer la démocratie politique, le mouvement ouvrier s’est orienté vers la démocratisation des entreprises, afin que les salariés et leurs représentants puissent disposer de leurs propres droits institutionnels, de leurs organisations et commissions représentatives, avec des pouvoirs aussi grands que possible. Ce fut – avec des perspectives transformatrices de portée diverse – le programme du mouvement ouvrier social-démocrate de gauche. Ce « modèle » du transfert de la démocratie « de la politique vers l’économie » ne fonctionne pas. Premièrement, parce que le domaine politique lui-même, en évacuant la démocratie, s’est délégitimé. Cela n’a aucun sens de vouloir généraliser un système politique qui fonctionne de plus en plus mal, tant au plan de la prise de décision que de la représentation, et qui est discrédité. Deuxièmement, parce que le système de domination au niveau de l’entreprise a changé. Dans le fordisme, l’opposition entre le capital et le travail était présente et devenait évidente dans la pratique des discussions entre les parties ; l’objectif à atteindre était clair : limiter le pouvoir du capital.

    Mais quand ce type de démocratie ne concerne plus que des secteurs de plus en plus réduits, de nouvelles options émergent. Alors que la stratégie de fixation des frontières visait, en dernière instance, la séparation entre les fonctions du capital et celles du travail et ne contestait pas le fait que, sans changement du mode de production capitaliste, le droit souverain d’investir restait du domaine exclusif du capital, aujourd’hui ce droit souverain doit être mis en question. Là où il n’est plus possible de fixer des frontières selon le mode ancien commence le débat sur le cadre et par conséquent sur la répartition des investissements, sur les ressources humaines, les budgets, les allocations de temps, sur la passation des commandes, ainsi que sur les façons de les traiter. La politique de l’entreprise ne constitue donc plus un domaine réservé du management mais entre dans le champ de la représentation des intérêts des salariés.

    La démocratie économique est une stratégie qui a pour objectif le pilotage de l’économie et de la société par la démocratie, l’écologie et le social. La question de la propriété n’est absolument pas une question sans importance, mais il faut déterminer la manière dont elle intervient dans la direction et la régulation des investissements, des postes de travail, des besoins sociaux et des conditions de vie sociales. Tout aussi importants sont la gestion et le contrôle des droits liés à la propriété privée dans une « économie mixte » démocratisée. Il s’ensuit que, dans la démocratie économique, la question primordiale n’est pas celle de la « propriété » mais celle du « pouvoir de décision ». Il s’agit d’une nouvelle distribution du pouvoir économique et social, au détriment des élites d’aujourd’hui.

    La gauche doit être à l’initiative et promouvoir un débat européen sur les orientations du futur développement économique : sur le « pour quoi » (par exemple les buts de la transition sociale et écologique avec une importance croissante accordée aux marchés intérieurs régionaux au détriment des régimes concurrentiels orientés vers l’exportation), sur le « quoi » (par exemple de nouveaux concepts de mobilité, des concepts transnationaux en matière d’économie d’énergie et de production d’énergies renouvelables) et sur le « comment » de la production (avant tout de nouvelles approches d’une politique favorisant la santé au travail et basée sur une codécision plus large). Tout cela fait partie d’une réforme démocratique, fondamentale, de la législation européenne sur les entreprises.

    Au-delà des contextes socio-économiques et politiques différents, les tentatives historiques de programmation économique, globale ou sectorielle, ont eu en commun le fait d’être conçues « d’en haut ». Fondamentalement, conquérir le pouvoir dans la superstructure politique était considéré comme la condition préalable du contrôle démocratique du développement économique. L’héritage historique réduit aussi la question de la démocratie économique à celle de la propriété – ce qui d’ailleurs continue 4. Il est hors de doute que dans la capacité de piloter l’ensemble de l’économie, dans la distribution de la richesse sociale et la configuration des conditions de travail, apparaissent les questions centrales de pouvoir dans un mode de production capitaliste dont les caractéristiques sont l’anarchie du marché et le pouvoir de décision sur les moyens de production et l’emploi pour les détenteurs de capitaux. Le rôle social du travail est reconnu a posteriori, quand les marchandises et les services peuvent être vendus de manière rentable. Or cela, à son tour, provoque de violents processus de crise si le capital a été investi dans de mauvaises proportions dans des secteurs qui ne sont plus en expansion, comme ce fut le cas dans les années avant l’éclatement de la grande crise sur les marchés financiers et dans le secteur immobilier. Mais le rôle social du travail, ou plus précisément la décision démocratique dans la manière de travailler et les besoins pour lesquels sont organisés les processus de production et de prestations de service, ne se concrétise pas par l’appel à une intervention de l’État pour changer les conditions de propriété. Même au sens d’une condition obligatoire (socialisation de la propriété) et d’un résultat (contrôle démocratique de l’économie). Au vingtième siècle, en suivant cette logique, la gauche syndicale et politique a connu plusieurs échecs – et ce faisant elle a, de manière répétée, dérapé partiellement vers le volontarisme.

    Pour traiter le versant « politique de main d’œuvre » de la grande crise, un nouveau projet de démocratisation de l’économie doit proposer des changements qui vont très loin, tant à l’intérieur des entreprises qu’en ce qui concerne l’organisation du travail. Les mots clés d’un tel projet sont : gestion pour les actionnaires, externalisation et concentration sur le cœur du métier le plus rentable, gestion par le marché au sein de l’entreprise, déhiérarchisation, subjectivisation du travail. Cela signifie : « On ne peut pas continuer de répartir les responsabilités selon le modèle fordiste, dans lequel la direction de l’entreprise exerce seule le contrôle des processus productifs et où la démocratisation de l’économie se réduit au développement des droits sociaux. La démocratie doit englober toute l’entreprise. Il faut qu’émerge un intérêt collectif, qui légitime les activités économiques de l’entreprise » (Aglietta/Rebérioux, 2005 : 23).

    La « nouvelle démocratie économique » s’avère donc être un programme complexe : de la participation démocratique dans l’entreprise au contrôle macro-économique de l’économie. Il s’agit d’une nouvelle tentative de trouver une solution globale. La dimension « travail » de la crise rend l’intrication nettement visible : le rééquilibrage des écarts en matière de développement économique réel – qui sont à la base des relations entre créanciers et débiteurs – exige des régimes de production et de travail différents. Et l’échec de l’accumulation pilotée par les marchés financiers exige de nouvelles discussions sur une gouvernance durable des entreprises, dont le point essentiel est sans doute de déterminer jusqu’où il sera possible d’articuler les exigences en matière de pilotage de l’économie avec un concept d’activation « par le bas ».

    Dans le capitalisme civilisé par l’État social, des passerelles existent entre le « comment », le « quoi » et le « pour quoi » du travail productif et de la prestation de services, essentiellement par des interventions sur le marché du travail (sociétés de travail intérimaire, travail à temps partiel, préretraites, allocations de chômage, formation continue, etc.). Ces mesures restent indispensables – mais en temps de bouleversements systémiques profonds comme les crises, elles ne vont plus assez loin. Il ne s’agit plus d’amortir des dégâts collatéraux mais de piloter l’économie dans son ensemble. À ce stade, il faut de nouvelles propositions de démocratisation du travail. Nous estimons qu’elles devront se situer à tous les niveaux : sectoriel, national, européen-transnational.

    Les déséquilibres mondiaux révélés par la grande crise, tout comme les tendances à la stagnation dans les sociétés capitalistes hautement développées et les processus de crise écologique, constituent des défis énormes qu’une politique de restructuration tournée vers l’avenir devra affronter.

    Dans le cadre de la gouvernance globale de l’économie, il existe de nombreux niveaux d’intervention :

    Contrôle des marchés financiers : les banques, en tant que prestataires de services de la création de la valeur réelle et de la restructuration – contrôlées par des « conseils financiers publics ». La mise à disposition de moyens issus de l’impôt est transformée en parts de propriété publique.

    Nouvelle régulation : contrôle des sources de profit, nationalisation des agences de notation, limitation stricte des fonds d’investissement, etc. Extension du secteur bancaire public, municipal et corporatif.

    L’idée de Stiglitz d’une grande banque publique (dans laquelle seront incorporées les institutions bancaires publiques existantes) qui traitera les programmes des marchés financiers et à travers laquelle l’apport de liquidités aux personnes privées sera largement sécurisé, pourrait être un puissant instrument pour le contrôle public indirect – et servir à faire reculer le pouvoir économique des institutions financières privées.

    Pluralité des formes de propriété – économie mixte –, renationalisation de la propriété privatisée ; obligations strictes imposées à la propriété privée dans le secteur d’activité des services d’intérêt général (éducation, santé, etc.).

    Renforcement du système de négociation salariale – aucune zone ne sera exemptée de la signature d’accords salariaux ; fixation d’un salaire minimum légal et allègement de la déclaration d’application obligatoire des accords salariaux.

    Extension de la présence syndicale et des droits d’intervention, vu la très forte croissance – pendant dernière décennie – d’un secteur de bas salaires avec des entreprises refusant d’appliquer les droits syndicaux élémentaires et de codécision ou les niant.

    Nécessité absolue de changer d’orientation dans l’organisation du secteur public et de l’État social. Augmenter, dans les prestations fournies par les services publics et sociaux, la part de l’investissement humain jusqu’au niveau de ce qui existe dans les pays scandinaves apporterait des millions d’emplois nouveaux, conformes aux normes sociales, et améliorerait fortement les conditions de travail, y compris dans les secteurs privés qui dispensent des services d’assistance sociale et à la personne. Pour y parvenir, il faut un accroissement fort et durable des recettes publiques, égal à plusieurs points de pourcentage du PIB.

    La dimension européenne

    Au cours des dernières années, l’Union européenne et l’Eurogroupe ont pris de l’importance et, dans la grande crise, ils sont devenus eux-mêmes un foyer générateur de crise à cause de la prédominance de l’intégration monétaire sur l’intégration économique réelle et, par suite, de la pression des marchés financiers pour la privatisation croissante des systèmes de sécurité sociale, notamment des systèmes de retraites devenus un domaine d’investissement rentable pour les capitaux ; et, d’autre part, à cause d’un régime d’accumulation fondé sur de grandes différences de compétitivité entraînant des balances commerciales déséquilibrées et l’endettement des États déficitaires. L’espoir qu’une intégration monétaire conduirait à un ajustement, ou réajustement, des processus économiques réels, et donc au nivellement des différences de productivité, a été totalement déçu. C’est tout le contraire qui a eu lieu.

    La démocratie économique en Europe doit corriger ce déséquilibre. Il est exclu de renoncer à l’intégration monétaire et de revenir aux monnaies nationales. C’est plutôt à l’intérieur des structures de l’économie réelle que doit se poursuivre le processus d’intégration, par la mise en place d’une politique commune au niveau des infrastructures régionales et industrielles. Sous Jacques Delors, la Commission européenne avait d’ailleurs prévu un tel processus au cours de la période préparatoire de l’intégration monétaire et parallèlement à celle-ci (voir les Livres blancs respectifs), mais cela n’a pas pu être imposé à cause de la résistance des États économiquement les plus forts. Cela démontre qu’un régime nouveau se heurte essentiellement à des résistances inhérentes aux politiques de domination, qui toutefois se trouvent affaiblies dans la crise actuelle de l’UE, comme le montre la relance du débat sur la nécessité d’un gouvernement économique européen. Néanmoins, ce que l’ancienne Commission de l’UE a conçu sous la forme d’un acte technocratique doit devenir un thème de discussion dans l’opinion publique européenne, lors d’un débat européen sur les objectifs du développement économique futur, sur « le pour quoi » (par exemple sur les objectifs d’une transition sociale et écologique donnant une importance plus grande aux marchés intérieurs régionaux face aux systèmes concurrentiels orientés vers l’exportation), sur « le quoi » (par exemple de nouveaux concepts de mobilité, des concepts transnationaux pour économiser l’énergie et produire des énergies renouvelables) et sur « le comment » (essentiellement des approches nouvelles vers une politique de main-d’œuvre préservant et favorisant la santé et basée sur l’élargissement de la codécision, comme celle présentée dans le rapport HIRES). Cela nécessite une réforme fondamentale et démocratique de la directive européenne sur les entreprises.

    Les progrès de l’intégration de l’économie réelle doivent être soutenus par un dispositif financier européen nouveau. Cela exige une réforme en profondeur de la Banque centrale européenne, une extension de sa mission qui ne devra plus être exclusivement limitée au maintien de la stabilité des prix et des parités de change. Dans les faits, la BCE, poussée par la nécessité, s’est donné dans la crise d’autres missions telle que celle de « prêteur », en achetant des obligations d’États fortement endettés. Cette politique défensive – desserrement de l’étau des marchés financiers – peut devenir plus offensive, si la BCE, et le système des banques centrales auquel elle est liée, assurent la promotion d’un financement européen, soit directement par des crédits à à faibles taux d’intérêt, soit par l’intermédiaire des États membres. Ainsi, une institution quasi officielle accomplirait une mission importante, à savoir juguler et domestiquer pas à pas le secteur financier privé qui a pour moteur le profit maximum.

    La construction d’un modèle social européen est une action indispensable pour parvenir au renouvellement de la démocratie économique en Europe. Il est étonnant de constater à quel point les luttes menées en Europe contre la casse sociale et la privatisation sont parcellisées, bien que les attaques soient partout les mêmes : par exemple la retraite à 67 ans ! Là aussi, il s’agit de faire naître une opinion publique européenne. Pour ce faire on pourrait, par exemple, prendre comme point de départ l’exigence d’un salaire minimum européen et un programme européen d’urgence contre la pauvreté, et passer progressivement au rééquilibrage des niveaux sociaux en Europe (calculés sur la part du PIB réservée aux dépenses sociales de l’État), sans vouloir supprimer dans l’immédiat certaines particularités fondées sur le développement national. Surtout, il est très possible que les avancées atteintes lors de la construction d’un nouveau modèle social européen deviennent un puissant levier pour le développement d’une croissance équilibrée du marché intérieur.

    Dans les faits, les politiques d’austérité de plus en plus sévères sont sans perspective : si l’intention était d’aggraver l’exploitation de la force de travail dans toute l’Europe et d’élever le niveau de l’appropriation de la plus-value sociale, de discipliner et d’intensifier le régime imposé à la main d’œuvre, elle a coûté cher par la destruction de valeur qui a été considérable et sera, en tout état de cause, payée par les salariés. Mais, l’alternative ne peut pas être : « Sortir de l’Union monétaire », car cela impliquerait d’autres déséquilibres structurels, beaucoup plus forts, et l’extension des tensions sociales.

    Les déséquilibres structurels, qui ont surgi entre les pays périphériques et ceux du centre de la zone euro, sont devenus insupportables dans la durée et constituent désormais le véritable problème de la Région. Depuis la création de l’Union monétaire, les écarts de cours de change réels entre les pays du centre de l’Union et ceux de la périphérie sont devenus plus importants et, dans toute une série de pays, l’endettement a atteint un niveau qui dépasse tout financement possible. Dans cette situation la menace de défauts de paiement existe, accompagnée d’une restructuration de grande ampleur de la dette, complétée par des sorties (temporaires) de la zone euro et des dévaluations en conséquence. Si en Europe, pour des motifs de défense de la souveraineté nationale, une partie des forces politiques de gauche s’orientait vers un retour temporaire à une politique nationale, cela équivaudrait, de fait, à un rapprochement avec les forces inspirées par le populisme de droite : dans le faux espoir que seule une prise de conscience nationale conduirait les États faibles à revenir aux outils de la politique de change importants pour garantir leur compétitivité. Ce serait une erreur de penser que seul le retour à l’idée d’État-Nation permettra aux États faibles de reprendre en main le contrôle de la politique des taux de change si important pour assurer leur compétitivité.

    La zone euro – et finalement donc l’UE – sont arrivées à la croisée des chemins. Ou bien on réussira à démarrer un nouveau processus d’intégration européenne, ou bien le projet (dont la présentation est très ambivalente) de renforcer les liens au sein de l’UE se désintégrera. L’alternative de gauche : la proposition d’une stratégie de démocratie économique liée à la conception d’une « Union européenne de compensation » reprend certains éléments du débat actuel et les associe à une proposition plus avancée datant des années 1940. À cette époque aussi, il fallait tirer les conclusions d’une grande crise planétaire. Lors des négociations sur l’ordre économique de la période d’après-guerre, John Maynard Keynes, en sa qualité de négociateur en chef du gouvernement britannique, a proposé la fondation d’une Union internationale de compensation (International Clearing Union), incluant un système de rééquilibrage des bilans financiers en déséquilibre. Outre la création d’une devise de réserve mondiale neutre et l’établissement d’un régime appliquant des cours de change fixes et des contrôles plus sévères de la circulation des capitaux, la composante la plus significative de son plan a été l’obligation, imposée tant aux pays déficitaires qu’aux pays excédentaires, de prendre des mesures pour atteindre l’équilibre.

    Notes

    1) Démocratie économique en Allemagne ; New Deal aux États-Unis à l’époque de la Grande Dépression ; Fonds de placement pour les salariés en Suède ayant succédé à « l’âge d’or » du capitalisme de l’après-guerre.

    2) Ainsi, Marx dans Le capital distingue : « la crise monétaire [définie dans le texte] en tant que phase particulière de toute crise générale du commerce et de la production, doit être distinguée du genre de crise spécifique appelée aussi crise monétaire, mais qui peut se produire de manière autonome, de sorte que son effet sur le commerce et l’industrie n’est que rétroactif. Il s’agit là de crises dont le centre de gravité est le capital financier, leur sphère directe étant donc la banque, la bourse, la finance » (Karl Marx, Œuvres choisies, Vol. 23 : p. 152).

    3) Les caractéristiques du modèle de production allemand sont : « Travail qualifié et formation professionnelle bivalente, production de qualité diversifiée pour des pans spécifiques du marché, stratégies d’entreprises à long terme à orientation prioritairement technique et, concernant les relations industrielles, le système à partenariat social duel » (Bartelheimer/Kädtler, 2011 : p. 19).

    4) On retrouve cette conception dans le programme de Die Linke adopté en octobre 2011.


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