• Démocratie en crise

  • Auteur Konstaninos Tsoukalas | 02 May 12 | Posted under: Démocratie
  • Je souhaiterais commencer cet article par une affirmation liminaire. La crise actuelle ne porte pas uniquement sur les résultats des indicateurs économiques et le fonctionnement des institutions économiques. C’est aussi une crise de sens, de valeurs et de consciences. Nous sommes donc obligés de poser une fois de plus les questions fondamentales, de réfléchir, dès le départ, à des questions portant, notamment, sur ce que sont la démocratie, la politique et l’intérêt général, sur ce que signifient peuple et souveraineté populaire. Sur la base de nos connaissances passées, nous ne pouvons plus donner de réponse définitive concernant la façon et les moyens qui permettent de changer le monde et dans quelle mesure les décisions politiques peuvent intervenir dans ces procédures. C’est pourquoi, dans cet article, j’aborderai les mutations des perceptions du politique en réinterrogeant ces questions fondamentales.

    En effet, ce que nous avons considéré jusqu’à présent comme un sous-système politique semble avoir subi une profonde mutation. L’idée de démocratie comme principe d’organisation politique évident et définitif ne fonctionne plus comme avant la crise. Les peuples ne semblent pas en mesure de décider de leur propre avenir et ont perdu une grande partie de leur souveraineté. Les élections parlementaires, même si elles conservent leur signification symbolique, semblent n’être rien de plus qu’un rituel prédestiné à certifier un statu quo donné d’hétéronomie populaire de dépendance du peuple des règles qui lui sont imposées.

    À l’ère de ce qu’on appelle la mondialisation, le pouvoir politique a cessé de fonctionner comme un centre autonome de prise de décision politique à part entière. De même, l’intérêt public dépend de déterminants étrangers. Une fois admis qu’aucun pays ne peut échapper unilatéralement au système mondial, les conditions dans lesquelles chaque pays s’intègre au monde sont plus ou moins prédéterminées. De ce point de vue, la mondialisation est, d’abord et avant tout, une idée, un dogme, une idéologie ne laissant aucune place aux alternatives. Le syndrome TINA 1 se traduit par un mode de pensée axiomatique, unidimensionnel qui s’exprime à travers un type de débat fin de l’idéologie/fin de l’histoire. Dans ce contexte, les dynamiques historiques sont régies par la prescription d’une formule universelle : les peuples ne sont plus habilités à débattre de leur propre avenir. C’est la fin des Lumières.

    En ce sens, le modèle néolibéral dominant émerge comme une forme de totalitarisme. Au nom de ce nouveau monothéisme, au nom d’un rationalisme unidimensionnel, simpliste, fonctionnaliste, productiviste et concurrentiel, au nom d’une recette de régulation sociale universellement acceptée, la vérité apparaît comme évidente. L’arrogance du technocrate – qui a une position antiphilosophique et se considère comme détenteur a priori de la seule solution rationnelle aux contradictions accumulées du système – remplace le mouvement vers l’avenir critique, ouvert, conflictuel et ambivalent. On voit clairement cette tendance dans le renversement de la relation entre travail et survie. Ce sujet qui, depuis plus de deux siècles, a été considéré comme le plus important problème économique, politique et éthique, a maintenant disparu de l’agenda des technocrates politiques. Ainsi, nous savons que M. Oly Ren a une crise d’urticaire chaque fois qu’il entend parler de conventions collectives, alors que, dans le même temps, le vice-président allemand est au côté du ministre grec de la « Protection du Citoyen » pour proclamer que les Grecs devraient « travailler plus dur ». La seule préoccupation des discours actuels sur le travail et la survie est l’amélioration de la compétitivité et de la productivité dans la mesure où elles accroissent la rentabilité. Pour la première fois la dimension de la valeur de la vie humaine disparaît complètement de la scène.

    Ces constats traduisent une profonde rupture idéologique et politique. Un fait est manifestement laissé de côté : le fait qu’au cours des deux derniers siècles, la civilisation européenne a considéré la question sociale comme la question politique majeure. On laisse également de côté le fait que la raison d’être du politique, toujours comptable de l’affirmation de ses valeurs, est la recherche du bien commun. Et, ce qui n’est pas le moins important, on néglige aujourd’hui le fait que seuls des moyens démocratiques permettent ce bien commun. En d’autres termes, on ignore le fait que la démocratie est toujours une condition préalable à la réussite de la recherche du bien-être et du développement communs. En somme, nous sommes confrontés à une révolution culturelle universelle.

    Dans ce cadre, la démocratie au sens classique du terme, telle que nous l’avons tous connue dans le passé, n’est aujourd’hui rien de plus qu’un reflet inversé d’elle-même. Le corps démocratique, le démos, le peuple, n’est pas appelé à exercer sa souveraineté et à décider de son avenir. Au lieu de cela, d’autres décident en son nom. La logique prévaut sur le libre arbitre ; l’ordre transcendantal l’emporte sur la raison pure du désordre du monde et sur la connaissance de l’histoire. Dans ce contexte, la politique n’est plus l’art du progrès collectif ou du faisable. C’est plutôt l’art de l’application optimale et de l’ajustement aux principes du non-politique. L’art d’administrer la perte et le discrédit de la souveraineté ; l’art de transformer l’hétéronomie en autonomie difforme ; l’art d’interpeller un peuple absent et impuissant ; l’art de dissimuler que les dramatis personae du drame politique ne sont pas les acteurs mais les prompteurs, qui sont tapis dans les coulisses ou se précipitent sur le devant de la scène.

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    Tout ce qui précède conduit à conclure que la politique n’est qu’une illusion et c’est exactement pour cette raison qu’elle parle d’autant plus souvent au nom d’un salut métaphysique que seule peut apporter la Vérité. Ceux qui sont capables d’œuvrer à ce salut sont les technocrates ex-cathedra. Mais la vraie démocratie n’a pas besoin de sauveurs et ne les tolère même pas. Le peuple souverain ne se sauve pas, mais il se constitue, se crée, se transforme et se subvertit lui-même. C’est exactement pour cette raison que le peuple ne pourra jamais être déçu. Par ailleurs, de nos jours, on considère le peuple comme dangereux précisément parce qu’on peut le « décevoir » et c’est pourquoi la politique a recours à un discours portant sur le salut, soutenant que, en dernière analyse, l’action politique doit être menée a priori et indépendamment de toute forme de légitimité démocratique. Pour éviter les défauts d’un peuple imprévisible, la politique se tourne vers la Raison parfaite et prévisible.

    L’objectif universel poursuivi par ce changement en matière de politique devrait maintenant être clair. Je n’évoquerai ici que trois aspects pour le corroborer. Tout d’abord, la répartition des richesses et du pouvoir en faveur des classes dirigeantes constitue un principe permanent d’organisation sociale. Deuxièmement, cette tendance est présentée comme absolument rationnelle et donc comme une nécessité historique. Troisièmement, toutes les résistances sociales qui se développent de façon conflictuelle par rapport à cette tendance sont considérées comme irrationnelles.

    C’est exactement dans le cadre de ces principes que se situe la manipulation politique des sociétés contemporaines et que les institutions démocratiques s’affaiblissent, ainsi que toutes les structures traditionnelles de représentation démocratique des intérêts sociaux. La croyance des citoyens dans l’action collective et l’organisation démocratique est systématiquement sapée, et ils sont plutôt poussés à rechercher leurs propres intérêts personnels. À ce stade, un nouvel alibi idéologique surgit comme forme de rationalisation : la société civile. En vertu de cette dernière, des individus libres devraient – et, dans une certaine mesure, c’est ce qu’on attend d’eux – agir ensemble, à condition que leur action se situe au-delà des systèmes existants de représentation collective. En d’autres termes, leur action doit s’opposer à l’État ; à toute remise en cause du statu quo ; à toutes les activités allant à l’encontre du ratio du marché de maximisation du profit ; à tous les corps intermédiaires, les corps collectifs de représentation par lesquels les citoyens développent traditionnellement leurs idées et leurs intérêts sociaux de manière organisée.

    Comme ce fut le cas jadis pour la philosophie qui, selon le Marquis de Sade, entra « dans le boudoir », la politique devrait se pratiquer en dehors des institutions et des organisations. Elle devrait se pratiquer dans les couloirs, les cafés, les salons, en privé, car elle est aujourd’hui considérée comme une affaire privée. Les quasi-citoyens doivent penser qu’ils peuvent s’exprimer tant qu’ils ne dérangent pas les autres, qu’ils peuvent discuter tant qu’ils ne menacent pas le statu quo établi, et qu’ils ont le droit de diffuser leurs points de vue par tous les moyens aussi longtemps qu’ils ne souhaitent pas avoir un impact sur la vie politique quotidienne. Ils devraient penser mais ne pas décider – la démocratie est ainsi transformée en une quasi-démocratie.

    Une conséquence directe de cette transformation est la modification de la primauté du modus operandi du droit. En effet, à ce stade, on se trouve face à une nouvelle situation. Pour la première fois, le pouvoir politique est confronté à un vide de légitimité puisque le peuple n’est pas souverain, l’État ne semble pas neutre à tous les citoyens et la politique dans son ensemble cesse de fonctionner comme un principe d’organisation régulant les rapports sociaux. L’affaiblissement des institutions démocratiques tend à prendre une ampleur sans précédent, amenant l’État méta-politique et méta-social à être plus autarcique, plus arbitraire et, éventuellement, plus répressif. Ayant perdu toute crédibilité, aujourd’hui, la primauté de la règle néolibérale assure sa survie par une répression efficace fondée sur des méthodes scientifiques et techniques.

    Les symptômes de cette transformation sont omniprésents. La démocratie autarcique exploite de plus en plus des méthodes teintées de contrôle, de surveillance et d’oppression sociale infiltrant les espaces privés qui, jusqu’à présent, étaient restés impénétrables. L’arsenal panoptique du pouvoir élargit la connaissance de l’État pour inclure même les détails personnels de la vie de l’individu, sans parler de ses actions. Tous les citoyens sont observés et surveillés au nom de la Raison et de l’Ordre, tandis que le fétichisme de la discipline ne se limite pas au processus du travail mais déborde sur les autres sphères sociales. La soumission s’élargit effectivement jusqu’à inclure la vie dans sa totalité. Mais cela ne suffit pas car l’oppression, quel que soit son caractère systématique, comporte des limites et des dangers inhérents. À cet égard, la démocratie capitaliste récente doit toujours pouvoir manipuler, même sans convaincre. D’autant plus que de nouvelles techniques de manipulation menacent les fondements mêmes de la démocratie.

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    Il n’est pas nécessaire de souligner ici, une fois de plus, le rôle central que jouent les médias comme faiseurs d’opinion, ni le fait qu’en raison de leur rôle essentiel ils sont inextricablement liés aux pouvoirs économiques et politiques, d’une manière qui viole les dispositions constitutionnelles. Cette formation d’un solide complexe économico-politico-médiatique est une tendance universelle qu’on peut retrouver dans presque tous les pays. Aux États-Unis, deux décisions de la Cour suprême constituent un exemple explicite de la manière dont est constitué ce complexe du pouvoir. La première décision a levé les obstacles au financement des partis par le grand capital. La deuxième décision stipule que la propagande politique peut être non seulement négative mais aussi mensongère – contrairement aux règles régissant la publicité commerciale. Les répercussions de ces deux décisions de justice ont été rapides. La propagande politique négative, financée par le grand capital, se développe ; ce qui, en retour, entraîne une forte hausse des bénéfices des médias. Qui plus est, les liens entre la politique et les grandes entreprises sont devenus plus étroits, avec un lavage des cerveaux systématique et sans limites. La défaite d’Obama, lors des dernières élections, repose largement sur ces évolutions. Nous assistons peut-être à la montée d’une nouvelle forme de « démocratie de manipulation », forme qu’on peut aussi rencontrer à l’extérieur des États-Unis.

    Compte tenu de tout cela, que reste-t-il de la démocratie ? Nous allons peut-être vers une nouvelle « démocratie du laitier ». Au xixe siècle, si quelqu’un frappait à votre porte à 9 heures, c’était certainement le laitier. Mais aujourd’hui, il n’y a plus de laitiers. Aussi la personne qui frappe à votre porte, tôt le matin, sera-t-elle probablement, sinon un policier, du moins un représentant de la banque pour saisir votre maison ou une entreprise privée qui, comme les collecteurs d’impôts privés du passé, se substitue à l’autorité de l’État. En somme, nous parlons de quasi-démocratie de quasi-citoyens sans volonté et affaiblis.

    L’analyse ci-dessus corrobore pleinement l’affirmation par laquelle j’ai commencé cet article. La crise actuelle est à la fois une crise de l’idée de démocratie et de fonctionnement démocratique ; une crise de la vision du monde, des idéologies, à une époque où on proclame la mort des idéologies. La seule solution est de résister aux démons qui nous cernent. Nous devons affronter les démons du conformisme, les démons de la raison, les démons du TINA unidimensionnel, les démons du désespoir et de l’inertie. Et cette confrontation exige impérativement le retour du politique, la reconstruction de la souveraineté des peuples et le retour de l’action collective. Je suis fermement convaincu que le seul moyen de sortir de la crise actuelle passe par l’approfondissement et l’élargissement de la démocratie. 

    Note

    1) « There Is No Alternative » : il n’y a pas d’alternative.



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