• Une nouvelle chance pour le FSE ?

  • 08 Jun 11 Posted under: Forums sociaux , Stratégies de transformation
  • Judith Delheim est chercheure associée à la Fondation Rosa Luxemburg (Berlin).

    L’ambition de cet article est modeste : faciliter le débat concernant les forums sociaux et la prochaine rencontre européenne des organisateurs du FSE. Ses prémisses reposent sur cinq thèses.
    1. La dynamique des forums sociaux peut aider la gauche européenne à sortir de sa position sociopolitique défensive.
    2. Ils sont indispensables à une mobilisation efficace contre les causes et les responsables de la crise et pour apprendre à articuler les crises financière et économique, environnementale et climatique, alimentaire et énergétique.
    3. Les forums sociaux offrent des possibilités particulièrement importantes de connaissance, de réflexion personnelle et de solidarité mutuelle ainsi que de solidarité avec les membres les plus faibles de la société.
    4. La gauche allemande et européenne devrait donc s’efforcer de mieux comprendre « l’innovation des forums sociaux » et se l’approprier.
    5. Il est également grand temps de contribuer à la réussite des forums sociaux ou, plutôt, à leur réinvention. Cela suppose un intérêt croissant pour l’échange d’expériences et d’idées au-delà de son domaine propre et de son propre spectre politique ou social.

    Cet article invite à considérer les conditions de vie des gens dans leur complexité et à situer les problèmes écologiques dans leur contexte. Il invite à toujours faire preuve de solidarité, d’abord à l’égard de ceux qui en ont le plus besoin, et à travailler à de larges alliances sociales. À partir de là, la présente contribution souhaite faire avancer des objectifs d’action et de travail.

    Retour sur l’histoire des forums sociaux

    On pose souvent des questions apparemment simples, telles que pourquoi, comment et grâce à qui quelque chose advient, et qu’est-ce qui a réellement émergé. Cela peut enrichir la réflexion personnelle et renouveler la dynamique des forums sociaux. C’est une condition nécessaire pour que les forums sociaux exercent une attraction « magnétique » sur les citoyens qui se considèrent de gauche et qui cherchent des occasions de s’impliquer dans le militantisme social et politique.

    Le premier forum social mondial de janvier 2001 s’appuyait sur des acteurs collectifs puissants, ayant une responsabilité – en particulier en Amérique latine – dans les tournants décisifs et les mouvements politiques d’émancipation. Il est né de luttes sociales et politiques et a montré que la politique de gauche peut être vivante, pleine d’idées et attractive. Il a pu ainsi opposer un contrepouvoir au forum économique mondial des élites de la planète et le FSM est devenu un lieu de mise en commun d’expériences, permettant de partager et d’analyser les expériences individuelles et collectives quotidiennes ainsi que les expériences de luttes et d’en tirer des conclusions communes. Le FSM a contribué à une nouvelle identité de la gauche au niveau mondial, à la perception d’un « nous ».

    Une partie de l’histoire du forum social nécessite un retour sur ses propres insuffisances et sur les limites de la gauche jusqu’à aujourd’hui. On a besoin d’un débat exigeant afin de savoir pourquoi les opposants néolibéraux à la gauche ont pu devenir si puissants, pourquoi le « socialisme d’État » s’est effondré, pourquoi toutes les formes « classiques » d’organisation, comme celle du « parti de la classe ouvrière » et la forme syndicale traditionnelle, se sont révélées inadaptées ; pourquoi, en revanche, plus précisément en Amérique latine, les paysans, les sans terre, les gens pauvres (et) indigènes – c’est-à-dire les groupes sociaux extérieurs aux « mouvements traditionnels des syndicats et de gauche des travailleurs » – ont su se mobiliser dans les luttes sociales et mettre en œuvre une large solidarité sociale.

    Les forums sociaux sont indissociables de la critique de l’héritage de pratiques politiques et de formes d’organisation, d’une critique de la « gauche » politique qui n’a pas su partir de la dignité de l’individu, de son engagement, des solidarités des rapports humains et du respect de la nature. Les forums sociaux sont nés de la critique de la surestimation par la gauche de ses propres capacités, de son arrogance à prétendre détenir la vérité et de l’autoproclamation de son rôle de leadership dans la lutte contre le « système capitaliste ». Aux prétendus « défis de la mondialisation » ils opposent la solidarité mondiale de ceux d’en bas. Ils veulent confronter les idées et les actions définies au niveau d’une région ou d’un État-nation avec les mouvements mondiaux ancrés localement et régionalement afin de construire « un autre monde » où vivre dans la dignité. Les « inventeurs » et les partisans des idées du forum social privilégient la souveraineté d’individus politiquement actifs et leur capacité à apprendre, essentiellement à l’extérieur des parlements, des administrations et des forces armées.

    Pas un peu, mais beaucoup trop peu

    La complexité des nombreuses questions posées à la gauche dans sa pratique politique quotidienne peut facilement être source d’erreur si on ignore les contradictions, et peut rendre difficiles leur identification et leur analyse. On le voit principalement dans la façon dont la gauche considère les forums sociaux : qu’elle les glorifie sans discernement ou les rejette comme non pertinents.

    Années, lieux et nombre de participants dans les six FSE passés :
    2002, Florence : 60 000 ; plus d’un million dans la manifestation finale ;
    2003, Paris : 50 000 ; près de 250 000 dans la manifestation finale ;
    2004, Londres : 25 000 ;
    2006, Athènes : 35 000 ;
    2008, Malmö : 10 000 ;
    2010, Istanbul : 3 000.

    En étant le moins excessif possible et en prenant en compte toute la déception, les forums sociaux ont beaucoup fait pour attaquer la position dominante de la pensée et des politiques néolibérales. Ils ont permis la rencontre de gens d’horizons très divers, socialement et/ou politiquement impliqués. Parallèlement à l’échange sur les problèmes et les alternatives, ils ont permis de décider d’actions. Il y a eu émergence de réseaux européens qui travaillent de façon intensive. Ils ont incité à s’engager politiquement pour la première fois ou après une longue interruption. Ils ont permis de faire grandir à gauche la culture politique de débat. Les principes du forum ont pénétré de nombreux secteurs de gauche. Au sein des organisations plus ou moins « classiques », ils ont provoqué des débats sur la stratégie, sur de nouvelles alliances politiques et de nouvelles formes de coopération ; ils ont, par exemple, créé des contacts pour IG Metall et le GEW (le syndicat des enseignants) ainsi que pour le groupe parlementaire de Die Linke, permettant de travailler avec les mouvements sociaux. Sans les forums sociaux, on ne peut pas comprendre la Conférence sur le climat de 2009 à Copenhague (et la Conférence des peuples du monde sur les changements climatiques à Cochabamba) ; en retour, cellesci ont donné aux forums un bain de jouvence.
    Malgré ce bilan positif, il n’a jusqu’à présent pas été possible en Allemagne et en Europe de développer des espaces au niveau local et régional, au niveau de l’État-nation et de l’Europe. Cela rendrait possible l’organisation d’échanges et de débats, sur une base équitable, entre personnes portant un regard critique sur la société, issues de divers horizons sociaux, culturels et politiques ; cela permettrait également de situer ses actions propres dans un contexte social et de rechercher, cultiver et développer les échanges sur le plan international.

    « Dire ce qui est et agir avec détermination »

    Nous devons tout d’abord prendre conscience qu’aujourd’hui, en Allemagne et en Europe, les forums sociaux ne sont ni attractifs ni efficaces. Les forums de Florence et de Paris n’étaient pas généralisables et ne pouvaient pas s’inscrire dans la durée. Cependant, ce sont précisément de telles initiatives qui pourraient aider à réunir ceux qui doivent se rassembler : ceux qui veulent agir pour que chacun puisse décider de sa propre vie et vivre dans la dignité, dans la solidarité au sein d’un environnement sain et naturel ; ceux qui refusent la concurrence avec les plus faibles, la pauvreté et l’exclusion sociale ainsi que la destruction de la nature. Quand ils se retrouvent pour des échanges sur la réalité présente et sur un avenir vivable, ils trouvent des points communs dans leurs critiques de la société, dans leurs revendications et leurs positions ainsi que dans leurs conceptions alternatives de la société. Ils peuvent décider d’actions, de travail autour de concepts et de projets. Ils peuvent ainsi rendre leurs points communs politiquement efficaces, les développer – et lutter durablement pour le changement social.
    Parce que, pour de nombreuses raisons, les gens ne s’impliquent pas « dans la politique », cette pratique permet beaucoup plus que le travail au sein des organisations représentant des intérêts concrets et s’adressant essentiellement aux acteurs des partis, des parlements, des administrations et des associations à caractère social. Il ne s’agit pas de dénigrer de telles organisations, mais plutôt d’inviter ceux qui sont déjà « organisés » et les « non organisés » à participer aux forums sociaux. Ceux-ci ont notamment l’avantage de ne pas se situer dans les limites politiques ministérielles et administratives.

    Les forums sociaux, en tant qu’espaces ouverts pour l’échange entre « égaux », contribuent à la compréhension des problèmes de ceux qui sont socialement les plus faibles, à la solidarité avec eux et à la reformulation des conceptions et des objectifs de chacun sur la base de cette compréhension. De là peuvent émerger des alliances politiques qui agissent pour renforcer le statut et les droits des membres de la société les plus faibles et pour améliorer durablement leurs conditions de vie. C’est ainsi qu’on peut changer positivement la société. Ces alliances peuvent faire reculer les causes structurelles et faire pression sur les responsables de la destruction sociale et écologique pour les dépasser. Les forums sociaux ne peuvent donc pas être réduits à être les « accoucheurs » de nouvelles alliances ; ils sont un moyen de les renouveler en permanence et de les renforcer durablement.
    Les forums sociaux permettent de percevoir plus facilement l’articulation entre les conditions de vie humaines et les activités politiques, sans les diviser mécaniquement et peut-être aussi sans les classer – par exemple, « travail », « revenu », « codétermination sociale », « situation des femmes », « écologie »... ou sans les regrouper selon des formes d’organisation ou de lutte. Ils peuvent ainsi aider à dépasser la fragmentation de la gauche.

    Deux principes

    Dans tous les cas, on doit accorder la priorité à deux principes : d’abord aider les plus faibles socialement, les plus menacés existentiellement, et prendre conscience de leurs conditions naturelles et sociales d’existence. La mise en œuvre concrète de ces principes fait nécessairement du déploiement réel des ressources un thème majeur. C’est pourquoi la gauche doit avant tout s’engager pour la démocratisation des processus de prise de décision politique, de la fiscalité, des finances et des budgets publics – « s’emparer du budget », tel est le mot d’ordre dont nous avons plus besoin que jamais en raison de la crise.
    L’imbrication de la crise financière et économique avec les crises sociale et écologique oblige la gauche à élaborer un point de vue et une façon de travailler complexes. Peu importe si les gens agissent politiquement au nom de la lutte contre la destruction sociale et écologique ou au nom de leurs rêves, de leurs aspirations ou de leur conception d’une société future ; on ne peut pas éviter de mener la lutte contre les causes et les responsables des différentes crises et de leurs conséquences sur les conditions d’existence.

    Toute l’expérience accumulée dans ce processus par les individus et leurs organisations est importante – quelles que soient leur propre situation sociale, leur activité politique et leur fonction – indépendamment du fait qu’ils pratiquent la désobéissance civile, la protestation et la résistance et/ou travaillent pour des alternatives, organisent des manifestations ou y participent, soutiennent des modes de vie alternatifs ou sont actifs dans les parlements et les administrations. Les forums sociaux sont là pour permettre à tous ces acteurs de se retrouver et de mettre leur expérience au service de stratégies politiques communes. Cette approche permettrait d’en finir avec les combats éprouvants pour les nerfs au cours des « axes thématiques » des forums sociaux. Dans ce cas, les trois décisions suivantes pourraient au moins être prises à la prochaine rencontre européenne.
    Nous répondons à l’appel de Via Campesina, à l’occasion de la COP 16 à Cancún du 29 novembre au 12 décembre, pour « 1 000 Cancúns » c’est-à-dire pour des actions décentralisées en faveur d’une politique climatique responsable, mondialement et socialement juste.

    • Nous planifions des actions ou des campagnes fondées sur les exigences ou les normes minimales suivantes :
      a) le droit à un salaire et des services sociaux représentant 60 % du revenu médian des ménages nationaux, des mesures immédiates pour lutter contre la pauvreté des enfants et la situation des sans-abri,
      b) la suppression de la « directive de la honte » contre ceux qui séjournent illégalement dans l’UE,
      c) une aide efficace pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement [OMD], pour affronter et combattre les changements climatiques,
      d) des plans détaillés et des mesures de réduction des émissions de dioxyde de carbone de 50 % (par rapport aux niveaux de 1990),
      e) des mesures immédiates pour préserver la biodiversité,
      f) l’abandon de toutes les mesures visant à l’augmentation des moyens répressifs et militaires,
      g) l’abandon de tous les projets de prestige et des projets de privatisation des biens et des services publics,
      h) l’appel et la participation à des processus participatifs.
    • Nous mettons en place des forces opérationnelles permanentes pour informer, analyser et aider à la mise en œuvre des actions et des campagnes, pour organiser les processus de forum social et un travail programmatique et stratégique.

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