• La face la plus sombre des employeurs néolibéraux

  • 21 Jun 11
  • Konstandina Kouneva, secrétaire générale du syndicat grec des agents de nettoyage et des employés de maison de la région de l’Attique, a été victime du terrorisme des employeurs dans sa lutte pour les droits des travailleurs.

    Rentrant chez elle à minuit, deux jours avant Noël de cette année, Konstandina Kouneva, femme de ménage syndicaliste de 42 ans qui est aussi mère célibataire d’un petit garçon de 11 ans et immigrante bulgare, a été victime d’une tentative d’assassinat : de l’acide lui a été jeté au visage, sur la tête, sur l’épaule gauche et elle en a avalé. Elle a passé 45 jours au service des soins intensifs de l’hôpital Evangelismos d’Athènes puis a été transférée au service des soins semi-intensifs.
    Kouneva a subi le terrorisme des employeurs car elle était secrétaire générale du syndicat des agents de nettoyage et des employés de maison de la région de l’Attique (le PEKOP en grec) qui luttait, sous menace terroriste, pour les droits des travailleurs. En tant qu’immigrante, elle était particulièrement exposée au terrorisme galopant dans le secteur du nettoyage et de la sous-traitance et avait reçu des menaces téléphoniques anonymes à de nombreuses reprises. Ses collègues de la direction du syndicat ont dénoncé cette agression comme un crime émanant du camp des employeurs et Konstandina elle-même a eu le courage, au cours de cette nuit d’horreur, de chasser ses agresseurs en criant « Ils ont fait ça à cause de mon activité syndicale » pendant que l’acide brûlait son visage et sa tête.

    Le communiqué de presse du PEKOP émis le 25 décembre 2008, jour de Noël, déclarait : « Ces dernières années, Konstandina et le syndicat des agents de nettoyage se sont évertués à essayer de révéler au grand jour tout ce que cachent les sociétés de sous-traitance, notamment dans le secteur public. Silence ! L’État dort et ne comprend pas ! Les dirigeants des institutions, des entreprises et des hôpitaux dorment et ne comprennent pas ! Le syndicalisme officiel ne comprend pas ! Des crimes plus ou moins graves sont commis tous les jours, les droits de l’homme sont bafoués de même que la dignité humaine, et personne ne comprend. Tous, ministre, directeur d’hôpital, président d’institution, répondent de la même manière : « Cela ne me concerne pas. »
    Un fort mouvement de solidarité s’est formé quelques jours après l’agression, dans tous les types de groupements politiques (syndicats, organisations féministes, groupes d’immigrants) exigeant en tout premier lieu que les agresseurs et les instigateurs soient trouvés et inculpés et réclamant ensuite des droits pour les syndicats, notamment ceux des secteurs les plus vulnérables travaillant pour les sous-traitants des secteurs public et privé.

    Dans un tract, l’Initiative féministe de soutien à Konstandina Kouneva écrivait : « Il est certain que Konstandina Kouneva, en tant qu’immigrante, a été choisie pour payer le prix de son courage à s’exprimer publiquement et à réclamer, pour elle et ses collègues, les droits fondamentaux des travailleurs. Cette « punition » sans précédent, dont les connotations archaïques et sexistes sont évidentes, révèle un monde obscur de sauvagerie inconcevable dont les lois imposent littéralement de détruire et de faire taire une femme qui a osé désobéir. Sur ce sujet, la responsabilité des institutions publiques compétentes ainsi que des syndicats officiels est incalculable. »

    Lutte contre le terrorisme

    Le cœur du sujet est le caractère totalement arbitraire des entreprises fournissant des travaux de sous-traitance de nettoyage, de sécurité ou autre. Les violations de la législation du travail sont courantes, même dans ses règles minimales, tandis que la crainte du chômage chez les travailleurs les plus exploités et les moins qualifiés leur fait accepter n’importe quel non-respect de leurs droits, horaires, paiements, heures supplémentaires et timbres d’assurance sociale.
    Le syndicat des agents de nettoyage était quelque peu inhabituel dans le contexte de la conception actuelle des droits des travailleurs. Créé en 1999 et couvrant une vaste zone géographique regroupant nombre d’entreprises et d’employeurs individuels, il comptait 1 700 membres inscrits au milieu de notre décennie, dont 600 à 700 membres actifs (votant aux élections de 2006).
    Il était lié au PASKE, fraction majoritaire du mouvement syndical (allié au parti PASOK). Le syndicat s’est ensuite affaibli en raison du terrorisme des employeurs et s’est éloigné de l’égide et de la protection du PASKE qui le soutenait peu, pour suivre une voie plus militante et incompatible avec le PASKE. Il ne comptait plus que 150 membres actifs en 2008. Au même moment, en 2004, un syndicat fantoche était fondé par le principal employeur du secteur, OIKOMET (qui était aussi l’employeur de Kouneva), ajoutant encore à l’intimidation des membres du syndicat militant des agents de nettoyage et du personnel.

    Un syndicalisme des catégories supérieures

    Nous pourrions préciser ici qu’il existe 40 syndicats pour le seul secteur du nettoyage. Le nombre de syndicats grecs est immense : on compte 70 fédérations dans le secteur privé (appartenant à la GSEE) et 45 dans le secteur public (appartenant à l’ADEDY). Le pays dispose aussi de 82 centrales ouvrières qui relient les syndicats par secteur géographique.
    Le PEKOP était membre de la centrale ouvrière d’Athènes et de la Fédération des employeurs privés de Grèce.
    Le syndicat des employeurs a essayé de s’inscrire auprès de la centrale ouvrière du Pirée et était aussi lié au PASKE. Il a souvent été invité aux négociations tripartites officielles avec le ministère du Travail pour « représenter » les travailleurs. Il compte plusieurs centaines de membres actifs (membres participant aux votes) dévoués à leur employeur qui veut éviter que ses ouvriers ne s’organisent en syndicats indépendants.

    En Grèce, le mouvement syndical est important parmi les fonctionnaires, enseignants de tous niveaux, dans les entreprises publiques (dont une grande partie a été privatisée ou dont la privatisation est en cours ou menace), banques, hôpitaux et aéroports. Lorsqu’une action est décidée, elle mobilise une partie des membres mais rarement l’ensemble du personnel. Dans le secteur privé le mouvement est faible, notamment en termes de potentiel de mobilisation. Dans les secteurs public et privé, seuls 28 % des employés sont syndiqués et le pourcentage diffère entre hommes et femmes, en particulier dans le secteur privé – ces dernières étant moins organisées en syndicats puisqu’elles occupent les postes du bas de l’échelle et que le mouvement est dominé par les hommes et présent surtout dans les grandes entreprises et dans le secteur public. En Grèce le taux de syndicalisation est inférieur à la moyenne européenne.

    La Confédération générale du travail (GSEE) dont les dirigeants font majoritairement partie du PASKE est indifférente aux nouvelles catégories de travailleurs du secteur flexible et dérégulé, qui sont, encore une fois, surtout des femmes. Selon les calculs officiels, le taux de chômage est de 9 % mais, en termes de répartition par sexe, le chômage est d’environ 16 % chez les femmes et 7 % chez les hommes. Ce taux de chômage deux fois supérieur chez les femmes dure depuis plus de 16 ans maintenant. Mais ceci ne reflète que le secteur officiel de l’économie tandis que le secteur non officiel, le travail clandestin, est estimé représenter environ un tiers du total. Autant dire que la plupart des immigrants qui sont en bas de l’échelle des compétences, des salaires et des droits, sont bien plus présents dans le travail clandestin surexploité. En Grèce, les immigrants représenteraient plus de 13 % de la population active.

    Une déréglementation néolibérale

    La déréglementation des conditions de travail est en plein essor en Grèce, comme dans tous les pays soumis au néolibéralisme et toute une série de lois a été adoptée dans ce sens de 1985 – la « belle » époque du PASOK – à nos jours. Ces lois ont été votées au Parlement par le PASOK (au cours de ses 19 années d’exercice) et la Nouvelle démocratie (le parti au pouvoir depuis 2003). La politique du PASOK et son processus de néolibéralisme exacerbé ont beaucoup affaibli le mouvement syndical, les travailleurs devenant hostiles au syndicalisme public exprimé pendant des années par la fraction syndicale liée au PASOK. Les deux partis de gauche, le SYRIZA (anciennement SYNASPISMOS) et le Parti communiste ont, pendant toutes ces années, voté contre ces lois de déréglementation, de flexibilité et de flexicurité. Malgré tout, leurs alliances et fractions syndicales n’ont établi aucune politique systématique qui soutiendrait en pratique les nouvelles couches de travailleurs flexibles et dérégulés, et aucune avancée sérieuse n’a été faite pour la syndicalisation du nouveau prolétariat que nous appelons précariat. Idéologiquement, il y a des décennies, on a d’abord favorisé le travail à temps partiel et flexible sous le prétexte de la réconciliation de la famille et du travail pour les femmes. Cette excuse n’est jamais absente du débat public puisque le « rôle » de la femme, comme nous le savons tous, est d’abord de « soutenir sa famille ». Aujourd’hui ce ne sont plus seulement les femmes qui souffrent de ces conditions de travail ; le secteur du travail déréglementé à temps partiel et flexible se développe, et si la tendance actuelle se poursuit il ne faudra pas longtemps pour qu’il devance la main-d’œuvre régulière dans l’emploi dépendant.

    Conséquence de l’indifférence des syndicats officiels, de leur dominante masculine et du processus néolibéral, ce nouveau prolétariat composé essentiellement de femmes, de jeunes et d’immigrants, est à la merci des employeurs, notamment en période de chômage croissant.
    Dans l’esprit de décembre
    Cette épouvantable agression de la part d’employeurs a réveillé un potentiel endormi qui s’est révélé en décembre pendant la révolte des jeunes sous différentes formes, notamment par l’occupation du bâtiment de la Confédération générale du travail le 17 décembre. De nombreux dirigeants syndicaux ont été expulsés de leurs bureaux et une occupation de cinq jours a suivi, avec des assemblées, des activités, des événements culturels, des discussions et une planification. Cette occupation a été organisée et mise en œuvre par de petits syndicats de travailleurs précaires et par des forces politiques anarchistes et autonomes, mais de nombreux jeunes et travailleurs « désobéissants » s’y sont ralliés et ont participé aux activités.

    Leur déclaration était la suivante :
    «  Nous, travailleurs manuels, employés de bureau, chômeurs, précaires, autochtones et immigrants, qui ne sommes pas des consommateurs télévisuels et qui prenons part aux affrontements avec la police, à l’occupation du Centre et des alentours depuis l’assassinat d’Alexandros Grigoropoulos [...], avons décidé d’occuper le bâtiment de la GSEE afin de le transformer en un espace de libre expression et un lieu de rencontre pour les travailleurs. [Nous agissons ainsi] afin de contrer le mythe répandu par les médias selon lequel les travailleurs auraient été et seraient toujours absents des affrontements et que la rage exprimée ces derniers jours serait l’œuvre de 500 « hooligans cagoulés » et autres fables. La télévision a présenté les travailleurs comme victimes des affrontements, alors qu’au même moment la crise capitaliste en Grèce et partout dans le monde entraîne des centaines de milliers de licenciements, rapportés par ces mêmes médias comme un « phénomène naturel ». »

    La tentative d’assassinat a eu lieu seulement quelques jours plus tard, alors que l’opposition, les protestations et la solidarité étaient toujours vives pendant cette fièvre de décembre. « De l’acide sur le visage, des balles tirées pour tuer, nous vivons chaque jour dans la guerre » était l’un des slogans des nombreuses manifestations organisées en soutien à Konstandina Kouneva en janvier et février, ce qui témoigne de la façon dont la connexion entre ces deux événements majeurs était perçue.

    Réaction et action

    La première grande réaction à l’agression de K. Kouneva a été l’occupation pendant deux jours, à compter du 27 décembre, du siège de la compagnie ferroviaire publique de la ville, HSAP, pour laquelle K. Kouneva travaillait par le biais d’un sous-traitant. Cette occupation a été organisée et mise en œuvre par des anarchistes, des gauchistes autonomes, le Réseau pour les droits politiques et sociaux, et d’autres.
    Par la suite, plusieurs manifestations ont été organisées par différentes forces politiques et autonomes et par des féministes, tandis que des comités locaux étaient créés pour organiser des opérations de solidarité systématiques dans différentes parties d’Athènes et à travers le pays.
    À Athènes, une initiative appuyée par quatre petits syndicats formés mi-janvier a coordonné différentes actions et s’est très vite développée suite à l’intégration d’autres bases de syndicat, aussi en collaboration avec les dirigeants du PEKOP, le syndicat de K. Kouneva.

    Un autre comité formé à Athènes le 17 janvier et regroupant en forum social des cadres syndicaux, des mouvements sociaux, des groupes d’immigrants et de féministes a aussi coordonné des initiatives et participé à des actions organisées par d’autres, tout en travaillant au sein de syndicats plus importants pour la solidarité et la lutte contre les problèmes de flexibilité et de terrorisme chez les employeurs.
    Des réunions ont été organisées dans tout le pays par des forces de gauche afin de sensibiliser un public plus large, de collecter de l’argent en solidarité et d’organiser des actions pertinentes sur place.
    Toutes ces actions de sensibilisation et cette mobilisation n’auraient pu avoir lieu sans la révolte des jeunes en décembre, qui était une réaction spontanée à la brutalité de la police et à l’avenir incertain de la jeune génération – notamment des adolescents, désespérés par le système éducatif et l’insécurité du travail qui les attend après l’école ou l’université. Ils ont encerclé les commissariats de police d’un bout à l’autre du pays, manifesté et lutté dans les rues, occupé des bâtiments publics et syndicaux, des médias, des théâtres et une salle de concert. Une part « invisible » de la société a occupé l’espace public par différentes activités radicales, sans être dirigée par personne, défiant le système dans nombre de ses formes.
    L’esprit de décembre s’est exprimé de manière plus organisée lors de la vague de soutien à K. Kouneva, contre le problème de la déréglementation du travail, de la flexibilité et du chômage.

    Quelle est la prochaine étape ?

    La déréglementation et le chômage sont partout. Il est facile de rester paralysé et de ne pas savoir par où commencer face à l’ampleur du phénomène. Pourtant des actions innovantes ont été inventées et se sont articulées, exprimant de la solidarité et créant de la mobilisation : rassemblements et protestations de masse devant le ministère du Travail, le siège de la société de soustraitance de K. Kouneva et la compagnie ferroviaire de la ville pour laquelle K. Kouneva travaillait, nombreuses réunions syndicales dans des entreprises publiques et privées pour sensibiliser et réagir au problème du personnel de sous-traitance, ce qui a suscité intérêt et solidarité.
    La question qui a surgi et qui doit trouver une réponse, c’est : comment avancer et créer de nouveaux collectifs et syndicats, renforcer ceux qui existent, tisser des liens pourrait permettre de renforcer et d’élargir le syndicat des agents de nettoyage.

    Toutefois, une thérapie de choc est aussi nécessaire pour réveiller la main-d’œuvre « stable » et instable. Des actions de type « désobéissance civile » dirigées contre l’organisation et la bureaucratie syndicale pourraient instaurer un climat différent et régénérer le mouvement syndical qui est actuellement endormi, bureaucratique, dominé par les hommes et participe, à sa façon, à l’establishment, à cause bien sûr de ses dirigeants ou d’une majorité d’entre eux.
    Dans cette lutte, la réelle connexion des mouvements sociaux avec les mouvements et communautés d’immigrants est une absolue nécessité. Elle s’est quelque peu développée lors de cette lutte récente et pourrait à l’avenir se renforcer et créer une mobilisation de masse. En tout état de cause, le noyau dur de la classe ouvrière grecque est actuellement représenté par les immigrants qui sont tout en bas de l’échelle, et le mouvement syndical ne pourra jamais vraiment progresser sans l’unité des travailleurs autochtones et immigrants. Ceci pourrait être la réponse au développement du racisme et de la xénophobie, qui conduit certaines parties de la classe ouvrière autochtone – et les couches pauvres en général – vers l’extrême droite. Dans le contexte d’une intensification de la crise économique, ces actions sont le seul moyen d’avancer.

    15 mars 2009