• Crise financière et refonte de la société du travail en Espagne

  • 21 Jun 11
  • Des réalités profondément différentes sous-tendent la vision partagée par la gauche européenne. Comprendre ce qui fait la spécificité de la situation espagnole dans la crise actuelle exige de prendre en compte au moins deux questions essentielles : d’abord, le déclin de la société du travail qui a eu lieu dans les années quatre-vingt au milieu de l’euphorie générale de la consolidation démocratique et, deuxièmement, le rôle joué par le capitalisme immobilier dans la financiarisation de l’économie espagnole et les stratégies de survie des classes moyennes et populaires.

    La grande coalition monétariste à l’époque de la transition démocratique

    En Espagne, la contre-révolution néolibérale a été marquée par une particularité politique, car elle est liée à la stratégie du centre gauche qui, à ce moment précis, s’était engagé dans la construction d’une sorte d’État-providence répondant aux souhaits des Espagnols.
    Le démantèlement de la société du travail espagnole ne peut être compris sans prendre en considération un fait central : la grande coalition entre les libéraux économiques et les derniers « franquistes ». Très tôt, les premiers ont embrassé le libéralisme économique comme une position stratégique contre ce qu’ils prenaient pour un interventionnisme d’État historiquement et culturellement obsolète. Paradoxalement, alors que l’État « franquiste » était, de fait, interventionniste en matière politique et culturelle et s’est fortement appuyé sur la répression, depuis le début des années soixante les politiques économiques se sont trouvées entre les mains d’une élite libérale formée aux États-Unis. Vers le milieu des années soixante, alors que le secteur public s’élevait déjà à 30 % du PIB dans la plupart des pays développés, en Espagne il n’était qu’à 12 %, trois points même au-dessous du Portugal sous la dictature de Salazar. Cette convergence entre les secteurs « atlantistes » de la fin du « franquisme » et les libéraux-démocrates a consolidé le monétarisme parmi les élites espagnoles, même si celles-ci admettaient la nécessité d’un État-providence à l’européenne. Cette alliance a permis d’imposer une transition réformiste au cours des années critiques de la transition démocratique. Compte tenu de cette tendance (néo) libérale précoce, la réponse à la crise du fordisme a consisté à sacrifier la « société du travail » et à la remplacer par une économie fortement tributaire de la finance et des investissements étrangers à court terme. L’État-providence a été construit sans fondations productives assez solides pour le rendre viable à long terme.

    Économie réelle et économie de rente dans l’histoire espagnole

    Les relations entre l’économie productive et l’économie de rente ont eu une importance particulière dans l’histoire espagnole. La persistance du blocage du développement du pays depuis le début de l’âge moderne a pour origine la longue guerre contre la domination musulmane qui s’est terminée par une diminution des classes productives en raison de l’expulsion des « Maures » et des juifs. Le monde du travail s’est affaibli alors que les militaires et les aristocrates gagnaient en puissance. Les métaux précieux ont soutenu ce régime, même si le Royaume a vécu au bord de la faillite jusqu’à ce que le capitalisme ait frappé à la porte au 19e siècle.
    La guerre civile a produit un résultat similaire en termes de dialectique entre économies de rente et de productivité, bien que dans un cadre historique très différent. La Seconde République s’est autoproclamée « République démocratique des travailleurs de toutes les classes, organisée selon un régime de liberté et de justice ». Les forces fascistes ont poursuivi – au-delà de la défaite militaire de la classe ouvrière – la liquidation de ses espaces de socialisation, en particulier ceux des segments les plus qualifiés dans les secteurs concentrés dans les provinces les plus développées. Le « franquisme » était très conscient de l’importance politique du monde du travail dans l’histoire de l’Espagne, non seulement en raison de son fort militantisme républicain mais surtout pour sa capacité à modifier substantiellement l’équilibre des forces entre les classes.

    Ce contexte historique donne un sens à la coalition monétariste de la transition. Le début de financiarisation de l’économie et de la société espagnole a mis fin au bref renouveau du travail du début des années soixante-dix et a provoqué un retour progressif à la société de rente qui, à son tour, est devenue de plus en plus dépendante des centres financiers internationaux.
    Depuis le milieu des années quatre-vingt, le poids relatif de la finance et de l’immobilier n’a cessé de croître. Les gouvernements socialistes successifs se sont abstenus de toute politique industrielle ou de toute autre intervention active dans les structures productives du pays et ont bien souvent privilégié la vente aux étrangers des pans les plus dynamiques de l’industrie publique et privée à travers des opérations spéculatives. À l’inverse, une politique très active a été menée pour protéger la propriété nationale des institutions financières, en venant au secours des nombreuses banques victimes de la crise bancaire.

    Un capitalisme hideux

    Cette attaque contre la société du travail et, par extension, contre l’économie de production du pays a eu des conséquences importantes. Tout d’abord, la qualité de l’emploi et les conditions de travail se sont dégradées en un temps record au profit des entrepreneurs espagnols moins innovants. Deuxièmement, les chaînes de production ont été divisées et dispersées sur tout le territoire par une politique très agressive d’externalisation. Troisièmement, l’emploi s’est concentré dans des secteurs non durables sur le plan environnemental comme la construction, le tourisme de masse et l’automobile. Le transport routier est devenu un facteur clé pour la mobilité sur un territoire dispersé et mal planifié. Cela permet une dualisation du marché du travail, utilise beaucoup d’espace, accentue le temps de transport journalier et provoque une consommation d’énergie et des émissions de dioxyde de carbone de haut niveau. Il ne s’agit pas seulement de capitalisme mais de capitalisme hideux.
    Ce modèle a donné lieu à une extraordinaire flexibilité de l’économie approchant l’idéal de l’économie ouverte préconisée par les théoriciens néolibéraux. Le pays a réussi à parvenir à un excédent dans les comptes publics, même avec un taux de chômage chronique au plancher de 10 %, en étant l’un des pays aux dépenses sociales les plus faibles de l’UE. Il a également pu créer, en peu de temps, la moitié des nouveaux emplois de l’ensemble de l’Europe entre 2000 et 2006, mais les a détruits par la suite encore plus vite. D’où les raisons pour lesquelles l’ouverture espagnole est systématiquement saluée par les organismes financiers internationaux.

    Le mauvais côté est que la faiblesse de la productivité ne correspond pas au niveau de la consommation, ce qui provoque le plus grand déficit de la balance commerciale du monde, plus de 10 % du PIB. Le fait de privilégier les rentes sur l’économie productive a aussi des conséquences à long terme. Les entreprises publiques les plus rentables ont été privatisées (Repsol, Endesa, Telefónica, Banco Hipotecario, etc.) pour financer l’aide sociale pendant deux ans seulement, méthode qui n’est pas viable car elle manque d’une importante économie productive derrière elle. Les conflits nationalistes qui, depuis le 19e siècle, se sont imbriqués avec le conflit entre une économie de rente largement dominante à Madrid et une orientation plus productive au Pays basque et en Catalogne, se sont durcis provoquant une recrudescence de sécessionnisme.
    Le néolibéralisme engendre l’insécurité, dégrade la qualité de vie et l’environnement. Mais quand il n’y a pas de majorité sociale capable de le mettre en échec, les classes populaires doivent élaborer des stratégies de survie. Les néolibéraux en sont pleinement conscients et ils élaborent des politiques qui renforcent les mécanismes d’adaptation afin de maintenir leur hégémonie. La grande contradiction au sein de la gauche espagnole, c’est que l’État providence a été construit avec les fonds venus du néolibéralisme orthodoxe. Mais cette protection sociale financiarisée a laissé une profonde empreinte spécialement dans les soins de santé et d’éducation. Le long « hiver » néolibéral ne peut être expliqué sans ce fait.
    Le problème réside dans l’impossibilité à moyen terme de cette alliance contre nature entre rentiers, entrepreneurs non productifs et classes populaires et travailleuses. Une meilleure formation aiguise la contradiction aiguë entre une main-d’œuvre de plus en plus qualifiée et l’absence de démocratie sur le lieu de travail. Des millions de jeunes relativement bien formés et qualifiés en Espagne n’ont aucune possibilité d’obtenir des emplois décents. La précarisation repousse l’âge de l’émancipation, réduit le taux de natalité et rend improductif l’enseignement dispensé par le système public. Le gouvernement espagnol fait face à cette situation par une réforme de l’enseignement supérieur visant à restreindre l’accès des classes populaires à l’université en utilisant le prétexte du plan Bologne. Le résultat sera la destruction de l’un des plus précieux acquis de la transition démocratique, justifiée par l’absence d’une demande de qualifications élevées de la part des employeurs espagnols.

    Immobilier et finance populaire

    Un autre facteur qui explique cette hégémonie durable des partis du centre au cours de cet hiver néolibéral a été le rôle joué par l’immobilier et le système espagnol de finance populaire. Jusqu’à présent, le système bancaire espagnol a réussi à ne pas être entraîné dans la tourmente de la crise financière internationale. Les particularités espagnoles sont de deux ordres : d’une part le système bancaire espagnol a pu éviter jusqu’à présent la destruction de la suraccumulation de capital, d’autre part la crise de l’économie réelle qui a provoqué des pertes d’emplois très rapides a précédé la crise financière, à l’inverse de ce qui s’est passé dans la plupart des économies développées. Cette apparente solidité du système financier espagnol peut s’expliquer de plusieurs façons. Premièrement, l’Espagne a subi deux graves crises bancaires, l’une avec la faillite de 58 banques entre 1978 et 1985, la deuxième en 1992-1993, également liée à une bulle immobilière et avec une hausse du chômage atteignant 24 %, lorsque Banesto, la plus grosse banque privée espagnole, s’est effondrée. Cela a conduit la Banque d’Espagne à durcir les mesures anticycliques de prévention des risques ; la surveillance a été renforcée et les provisions obligatoires de la DGC (fonds de garantie des dépôts) ont été relevées par rapport aux niveaux moyens des autres pays capitalistes développés. Même si l’épuisement possible de cette réserve dans les conditions actuelles ne permet pas d’être très optimiste, ces mesures ont toutefois momentanément protégé le système contre la crise financière.
    Une deuxième raison de cette apparente stabilité peut être trouvée dans le poids relatif des banques d’épargne (Cajas) dans le système financier espagnol. Depuis qu’elles ont été créées au 19e siècle, les Cajas ont conservé une importante composante de mutualisme et restent fortement liées aux municipalités, résistant ainsi à toutes les tentatives visant à les subordonner à la grande finance. C’est seulement après la Guerre Civile, qu’il a été possible de les faire passer sous une sorte de contrôle de l’État.

    La transition démocratique les a fait revenir à une réglementation plus souple en en faisant presque le seul espace économique où des représentants démocratiquement élus siègent dans les organes directeurs. Les gouvernements locaux et régionaux pourvoient entre 20 et 60 % des sièges et les représentants des travailleurs en détiennent entre 5 % et 15 %. Bien que le Parti populaire ait fait quelques tentatives de privatisation, autorisant l’émission de « cuotas participativas » [sorte d’actions privilégiées], du point de vue du droit politique, il n’a pas osé changer leur nature juridique et leur relation avec les intérêts locaux et régionaux.
    Non seulement l’influence des 46 Cajas est grande, mais elle s’est également accrue au cours des dernières années. Elles concentrent 52 % des dépôts et emploient 120 000 personnes dans 22 400 succursales. C’est le réseau le plus dense de banques de détail en Europe. Cela ne signifie pas qu’elles sont à l’abri de la crise. Elles ne peuvent pas l’être parce qu’elles ne sont pas soutenues par une économie productive suffisamment solide. Tout d’abord, l’absence d’autres activités productives a rendu les municipalités financièrement dépendantes des impôts et des recettes du développement de l’immobilier. Étant donné que les gouvernements locaux siègent aux conseils d’administration des Cajas, ils les ont forcées à s’engager dans de nombreuses opérations financières et environnementales sauvages. Les activités de crédit pour le logement ont été multipliées par dix au cours des huit dernières années, tandis que le patrimoine net des Cajas n’a fait que doubler. Cela peut provoquer un grave problème d’insolvabilité si les promoteurs commencent à faire défaut. Les symptômes sont déjà là : les prix ont chuté de 20 % et le stock de logements invendus devrait s’élever à 1,5 million d’ici à la fin de 2009.
    Deuxièmement, comme les Cajas ne peuvent pas mobiliser des capitaux aussi facilement que les banques privées peuvent le faire, elles seront obligées de compter sur les aides d’État plus tôt que leurs concurrents. C’est déjà le cas (mars 2009) : les Cajas, grandes et petites, ont utilisé jusqu’à 70 % de la facilité de liquidité offerte par le Trésor.
    Troisièmement, de nombreuses Cajas ont compté sur un financement extérieur par le biais de titres hypothécaires vendus sur les marchés des capitaux européens au cours des années de la bulle financière, et cette dette vient à maturité. Ce crédit sera probablement difficile à honorer dans la situation actuelle. Enfin, le Fonds de garantie des dépôts peut être rapidement épuisé si l’une des grandes Cajas a besoin d’utiliser cette possibilité. Dans ce cas, la prétendue bonne santé du système financier espagnol sera aussi victime de la crise.

    Le gouvernement espagnol, depuis un certain temps, prépare l’opinion publique à une éventuelle intervention dans certaines Cajas. Certaines d’entre elles ont entamé un processus de fusion par avance, après la révision de l’évaluation des risques par les institutions internationales. Certains experts estiment que la situation du secteur financier espagnol pourrait devenir encore plus critique que celle des États-Unis si les prix des logements continuent à chuter. Cela pourrait expliquer la récente initiative des petites et moyennes Cajas qui ont créé une société de portefeuilles d’actifs centralisant les propriétés invendues et contrôlant leur commercialisation afin d’éviter un effondrement des prix. L’ingénierie financière avec l’évaluation du bilan de ces appartements « déchets » peut également retarder l’effondrement.

    Lune de miel entre classes populaires et rentières

    Le complexe logement-plus-finance explique assez bien la situation économique et sociale en Espagne, ses origines historiques et sa vulnérabilité actuelle. Les maigres politiques de protection sociale à l’époque de Franco ont poussé les familles espagnoles à investir dans l’immobilier depuis plus de cinq décennies. Une maison était plus qu’une maison, c’était un investissement pour l’avenir. La crise de la société du travail a rendu plus aiguë cette dépendance à l’égard des investissements immobiliers. Il en résulte une situation tout à fait unique : 90 % des familles sont propriétaires de leur logement et 77 % d’entre elles l’ont entièrement payé. L’escalade des prix et les bulles provoquées par la classe des rentiers ont aussi étrangement favorisé une partie des classes populaires. Le prix élevé des logements n’a pas seulement retardé l’âge de l’émancipation des jeunes Espagnols, mais a aussi contribué à faire des ménages espagnols des « capitalistes » dont l’actif net a atteint 500 % du PIB. La valeur des logements en Espagne équivaut à 88 % des richesses non financières, ce qui est le pourcentage le plus élevé des pays de l’OCDE, à l’exception de la Nouvelle-Zélande. Cela contribue à atténuer les inégalités sociales sans être du ressort du grand capital, dans un pays où la société de travail est en dessous des minima. Ce choix d’un logement en tant qu’investissement financé par les Cajas procure aux familles un meilleur filet de sécurité que dans d’autres pays connaissant la précarité du marché du travail où les actifs financiers jouent un rôle plus déterminant dans les stratégies de survie des familles.
    Le mirage idéologique causé par une telle situation est évident. La généralisation de la propriété et les réseaux de solidarité dans la famille fournissent des garanties pour les prêts. Les deux tiers des maisons sont des résidences secondaires achetées comme investissements pour contrebalancer l’insécurité de l’emploi. En cas d’expulsion, on peut aller dans la résidence secondaire de quelqu’un de sa famille et personne n’est laissé à la rue.
    Mais les choses ont radicalement changé au cours des derniers mois. La dette privée est passée rapidement de 40 % à 80 % du PIB alors que la valeur nette soutenant cette dette a diminué, passant de 500 % à 350 %. Cela marque la fin du capitalisme populaire immobilier, de l’alliance entre les rentiers et les travailleurs.

    La crise du bloc historique monétariste

    Les prévisions actuelles indiquent que la baisse du PIB sera la plus forte depuis la Guerre Civile et le chômage atteindra près de 20 % de la population active totale en 2010. C’est la troisième fois que ce système entrepreneurial flexible tant vanté se contracte impitoyablement depuis la transition démocratique. Le gouvernement Zapatero, clairement dépassé par la crise comme la plupart de ses collègues occidentaux, réagit de la même manière que ceux-ci. Le déficit public est en hausse et devrait atteindre 6 % après les injections financières du gouvernement. Même la solidarité familiale a ses limites car déjà 800 000 ménages, avec tous leurs membres en âge de travailler, sont au chômage.
    Derrière les mirages idéologiques générés par le capitalisme immobilier, la fragilité de la société du travail pousse les familles ouvrières à spéculer sur l’immobilier de la même façon que dans d’autres pays, elles sont poussées à jouer à la bourse. Cette économie de rente repose entièrement sur la dette et sur une dépendance toujours croissante à l’égard du secteur financier. La peseta ne pouvait pas résister à la spéculation et à l’endettement dans les années quatre-vingt, mais le lancement de l’euro et la faiblesse des taux d’intérêt de la BCE les ont à nouveau rendus possibles. L’Union européenne néolibérale a ainsi contribué à maintenir les problèmes historiques de l’Espagne en renforçant l’alliance monétariste qui a pris la relève au cours de la transition démocratique.
    C’est là que réside la signification essentielle de la crise actuelle pour les dynamiques sociales et politiques sous-jacentes du pays. Ce qui est nouveau, ce n’est pas la croissance rapide du chômage ni le désir de profiter de la conjoncture pour approfondir le degré de précarisation. Ce n’est pas non plus la crise financière : l’Espagne l’a déjà connue à deux reprises en 1978-1985 et 1993. Ce qui est nouveau, c’est que la crise du logement peut frapper les Cajas très durement cette fois-ci et mettre fin à ce système espagnol très particulier de finance populaire et régional. Mais même cela n’implique pas un changement radical dans les tendances historiques. Le véritable tournant historique réside dans la possibilité de prise en main de la finance internationale par les États et l’éclatement du pouvoir de classe de la finance mondiale. Le grand capital espagnol perdra alors l’un de ses principaux soutiens et, avec lui, une partie substantielle de la puissance accumulée depuis le recul de la société du travail au milieu des années quatre-vingt. Cela mettra à bas le bloc historique monétariste responsable de la révolution passive et créera des chances pour une nouvelle alliance basée sur la reconstruction de la société du travail.

    Alors que les fusions bancaires en France et les injections de fonds publics vont de pair avec une présence croissante de l’État dans la gestion, et qu’en Allemagne une loi a été votée qui permet non seulement de nationaliser les banques mais même d’exproprier les actionnaires, en Espagne, aux États-Unis et au Royaume-Uni, la classe des rentiers n’a pas encore été acculée par les autres fractions du bloc dominant. La crise peut affaiblir ce pouvoir en fonction de l’existence d’une alternative, c’est-à-dire de la capacité à forger un nouveau bloc historique autour de la société du travail.

    Un nouveau bloc historique

    Non seulement la simple existence d’un nouveau bloc historique, mais sa couleur, son équilibre interne, sont des domaines ouverts pour l’avenir. Une alliance entre travailleurs organisés et non organisés, secteurs non traditionnels de professionnels urbains – y compris le mouvement « non à la mondialisation » – et les secteurs d’entrepreneurs innovants, pourrait ouvrir un chemin vers des objectifs plus ambitieux dans un sens socialiste. Mais si cette transformation se produit du haut vers le bas, en tant que nouveau pacte entre les politiques et les nouvelles élites économiques, en incluant éventuellement la fraction la plus conservatrice des syndiqués, le résultat peut être une révolution passive à la manière de ce qui s’est passé dans les pays occidentaux après la dernière guerre mondiale. Peut-être que cette formule se trouve déjà inconsciemment dans l’esprit des hommes politiques du centre qui ont rejeté le dogme monétariste et qui maintenant parlent de refondation du capitalisme et d’un second Bretton Woods.
    Selon moi, même si la gauche espagnole s’avère incapable de porter une telle alternative, elle sera néanmoins davantage en capacité de se regrouper à moyen terme et de se donner une autre chance. À condition, bien sûr, que la crise n’aboutisse pas à une situation extrêmement défavorable comme cela pourrait être le cas si le conflit national s’exacerbe ou si l’extrême droite gagne un soutien important. En tout cas, si la grande coalition monétariste se brise, ce sera un pas en avant historique et obligera à une révision de la carte consensuelle dessinée au cours de la transition de 1978, incluant la constitution même de l’État.
    La création d’un nouveau modèle économique se fondant sur le travail productif me semble une étape incontournable dans toute stratégie visant des objectifs socialistes plus ambitieux ou même un changement significatif sur le plan environnemental. Ce serait une erreur de penser que cela peut être atteint seulement en relevant les salaires réels ou en réduisant le temps de travail. Il ne s’agit pas de meilleurs salaires pour les mêmes emplois avec peu de contenu créatif et sans contenu concernant la prise de décision ; ce n’est pas une question d’amélioration des qualifications par l’éducation publique. Le problème, en Espagne, est d’augmenter considérablement le nombre d’emplois ayant des pouvoirs de décision et des contenus créatifs. Cela pourrait donner une impulsion en faveur de la démocratisation de l’économie. C’est dans le sens même de la démocratisation que la gauche devrait marquer de son empreinte la prochaine restructuration économique.

    Le secteur public soutenu et contrôlé par un dense tissu social citoyen doit agir comme catalyseur de ce processus, en en détenant la direction politique et en générant une grande partie des nouveaux emplois de qualité. Mais il devrait s’allier avec les chefs d’entreprise les plus innovants y compris ceux du Pays basque. Ceux-ci me semblent être des alliés décisifs, non seulement parce qu’ils ont tendance à se spécialiser dans des activités à haute valeur ajoutée, mais parce qu’ils peuvent aider la gauche espagnole dans son affrontement avec la bourgeoisie réactionnaire espagnole pour construire une nouvelle identité partagée. Le tourisme de masse et la construction de nouveaux logements devraient perdre leur part actuellement excessive du PIB au profit des énergies renouvelables, en particulier l’énergie solaire, des services sociaux de qualité, l’éducation, la recherche et développement... Les banques privées devraient être assujetties à un contrôle public et à des avancées en matière de production. De la même manière, le logement doit cesser d’être une valeur d’échange et doit se transformer en logement locatif à un tarif abordable, avec garantie publique. Ce serait une puissante incitation à l’émancipation des jeunes, à la hausse des taux de natalité et au renforcement du facteur de production. La société civile doit renforcer sa participation dans la gestion de Cajas, qui doit devenir plus transparente et plus responsable. La croissance de l’emploi et une fiscalité progressive aideraient à financer les municipalités en les libérant de leur dépendance à l’égard de l’immobilier. Ce serait mettre un frein tout à la fois à la corruption et aux catastrophes écologiques.
    L’Espagne a un autre défi à relever : la redéfinition de sa géographie économique. Les marchés étrangers ne doivent pas être l’axe économique majeur, mais plutôt les marchés intérieurs. Plus précisément, le rôle des circuits économiques locaux basés sur les municipalités et les groupements de communes. La municipalité est à la base des traditions populaires et démocratiques espagnoles ; elle est le meilleur moyen de faire participer les habitants aux affaires publiques. Mais cela nécessite que les lieux de travail soient à proximité des logements et que de nouvelles infrastructures durables soient développées dans les quartiers. Cela permettra de réduire les dépenses énergétiques et les émissions de gaz à effet de serre, de diminuer le temps de transport et de concilier le travail avec les loisirs et la vie familiale. Un profond changement dans la géographie économique et celle de l’habitat est nécessaire ; c’est une mutation qui prendra deux générations et qui créera des emplois en nombre important.

    L’Europe et la gauche espagnole

    Ce projet doit être coordonné avec d’autres à l’échelle européenne. Il semble très difficile à réaliser si les autres pays poursuivent des politiques agressivement axées sur les excédents extérieurs. Des salaires plus élevés ne créeront pas d’emplois en Espagne mais dans les centres de production d’Europe, à moins que les autres pays développent leurs propres marchés intérieurs par la hausse des salaires et l’annulation des stratégies concurrentielles néocorporatistes. Sinon, les déséquilibres actuels s’accroîtront encore.

    C’est un sérieux défi pour la gauche européenne, y compris les syndicats. Une définition plus concrète de la solidarité européenne est nécessaire : un meilleur ajustement de la balance commerciale et l’abandon des projets néo­ concurrentiels en cours chers à la CES. Cela signifie que non seulement le nombre d’emplois de meilleure qualité doit s’accroître mais qu’il doit aussi être mieux réparti à travers toute l’Europe. L’inégalité de concentration de l’activité productive s’est renforcée au cours des dernières décennies de gestion néolibérale. Il ne peut pas y avoir de projet commun en Europe, à moins que cette géographie productive ne change et que les décisions politiques, économiques et technologiques ne soient prises dans des régions plus diversifiées. Bien sûr, cela demande une coordination des politiques fiscales et d’autres mesures de démocratisation qui ont été depuis longtemps préconisées par la gauche européenne. La crise engendre un mouvement centrifuge et une tendance vers le protectionnisme. La gauche doit les rejeter, mais ce n’est pas en contradiction avec la nécessité de renforcer les circuits économiques locaux. Le cosmopolitisme et la solidarité sont compatibles avec la proximité et une économie moins orientée vers l’exportation.


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