• Intervention à la Conférence d'Athènes, le 19 Mars 2016
  • L’avenir de l’intégration européenne

  • Par Walter Baier | 31 Mar 16 | Posted under: Union européenne , La gauche
  • Un certain nombre de conférences de la gauche récemment organisées à Paris, Berlin et Madrid ont abordé la question d’un plan alternatif pour l’Europe. Nous, le réseau transform!, étions présents à l’ensemble des événements car nous pensons qu’un débat ouvert, amical et sans tabous est nécessaire.

    Certains camarades en Europe pensent que dans des cas particuliers et sous certaines conditions, une sortie de l’euro ou un démantèlement de l’UE pourrait élargir la marge de manœuvre politique. Je dois exprimer mes doutes à ce propos, notamment en ce qui concerne les cas individuels. Mais même si je soutenais cette opinion, un démantèlement de l’UE ne serait bénéfique aux objectifs de la gauche européenne que si nous pensions que les problèmes majeurs auxquels les sociétés sont aujourd’hui confrontées pourraient être mieux résolus sans une coopération institutionnalisée et internationale.

    Ce concept est cependant irrationnel, et il n’a jamais représenté la vision de la gauche.

    Dans le débat sur l’UE, un passage de « Me-ti livre des retournements » de Bertolt Brecht me revient toujours à l’esprit : « Le Prince de Wei pourrait construire le barrage d’une main et réclamer l’argent à ses sujets de l’autre. Néanmoins, dans le récit des historiens, un désaccord survient, un choix est à faire, et les historiens optent pour un choix ou pour l’autre. Ces deux types d’historiens n’ont pas la Grande méthode. » – tels étaient les mots de Brecht !

    Un nouveau scénario

    D’un côté, il devient évident que le modèle néolibéral établi avec le traité de Maastricht et avec l’Union monétaire européenne est un échec et que, dans la mesure où la politique actuelle est poursuivie, de plus en plus de personnes tourneront le dos à l’intégration européenne.

    D’un autre côté, nous ne pouvons qu’admettre que jusqu’à présent, les mouvements sociaux et la gauche politique n’ont pas réussi à mettre fin aux politiques d’austérité, non seulement en Europe mais aussi au niveau des États.

    Ce n’est que récemment que ce point a été démontré par la manière dont le gouvernement grec de gauche a été contraint d’accepter le troisième mémorandum. Nous, la gauche européenne plus large, n’avons non seulement pas réussi à créer un front européen suffisamment puissant pour éviter que cela ne se produise, mais nous avons aussi été clairement trop optimistes sur les rapports de forces existants et sur la ténacité des contraintes apportées par les institutions européennes.

    Les résultats électoraux sont toujours très clairs, et ils l’ont notamment été aux élections régionales dans trois Länder allemands – la Rhénanie-Palatinat, la Saxe-Anhalt et le Bade-Wurtemberg – le week-end dernier avec une montée alarmante du parti « Alternative für Deutschland ». Dans les neuf pays où des élections ont eu lieu en 2015, les partis de la gauche radicale – dont les victoires en Grèce et en Espagne – ont obtenu une faible part de 11 %, tandis que les partis nationalistes et autoritaires de droite ont remporté 22 % des voix, allant jusqu’à gagner l’élection présidentielle en Pologne.

    Ces résultats ont créé un nouveau cas de figure. Nous ne devons plus uniquement faire face à l’Europe de l’austérité néolibérale, nous devons également et simultanément gérer la croissance dans toute l’Europe de la droite nationaliste radicale qui cherche à remplacer l’idée d’intégration européenne par un achèvement national et un égoïsme nationaliste.

    Une nouvelle position dans un monde en mondialisation

    La montée de la droite est la raison principale pour laquelle nous ne parlons pas d’un « plan B » ou d’une alternative, car ce terme a déjà été approprié par la droite et car nous devons éviter en toute circonstance une confusion avec l’alternative proposée par la gauche !

    Cependant, les slogans et formules accrocheuses ne nous concernent pas.

    L’arrivée de centaines de milliers de réfugiés a prouvé que l’Europe ne peut pas se cacher du monde derrière une « muraille de Chine européenne ». En réalité, l’idée que le problème réside dans l’intégration des un million et demi de réfugiés dans une UE avec une population de 500 millions est un grand malentendu. Objectivement, c’est à l’UE de s’intégrer. Les 500 millions d’Européens doivent trouver leur place dans une société qui, dans 20 ans, aura une population de 10 milliards de personnes et qui sera très différente de celle d’aujourd’hui, autant d’un point de vue social, économique et politique que philosophique.

    Une profonde transformation est actuellement en cours en ce qui concerne la répartition des richesses, du pouvoir et des opportunités. Il est compréhensible que cette vision, transmise aux personnes par la télévision et par Internet dans leur foyer, puisse sembler effrayante si ces mêmes personnes ne comprennent pas les processus sociaux sous-jacents.

    La lutte contre le néolibéralisme autoritaire et contre la droite nationaliste autoritaire est également menée dans le domaine de la culture et de la théorie.

    Une démocratie déficiente

    De nouveau, la question se pose : Quelles sont les relations entre les pays européens que nous considérons comme appropriées pour s’attaquer aux problèmes majeurs – crise économique, solidarité envers les réfugiés, changements climatiques, sécurité, etc. – dans une Europe avec 28, 35 ou 50 devises nationales, États-nations et régimes frontaliers dans lesquels les pays les plus puissants se battent avec tous leurs moyens pour la suprématie ? Est-ce la manière dont nous imaginons l’environnement international dans les différents pays pour le progrès et la transformation sociale ?

    Peut-on croire que nous pouvons rivaliser avec la droite et l’extrême-droite dans le domaine du nationalisme ? Hormis les objections fondées sur les principes, les exemples historiques et contemporains montrent combien une telle tentative serait inutile.

    Il est sans doute vrai que si l’on ne met pas fin à l’austérité et si l’on ne développe pas un large mouvement paneuropéen contre l’austérité et pour la reconstruction socio-écologique, il sera impossible d’enrayer le nationalisme. Cependant, cette crise nécessite davantage que de régler le problème de la dette, et davantage que de redistribuer et mettre en œuvre une nouvelle politique industrielle et de croissance. Elle requiert des refontes politiques et institutionnelles.

    La gauche radicale s’oriente actuellement vers une confrontation avec les institutions européennes. Le rapport des cinq présidents ne fait que clarifier ce point. Ce document ne devrait pas être lu uniquement du point de vue de l’efficacité économique, car le problème de l’Europe réside également dans son manque de démocratie.

    La souveraineté populaire qui a été arrachée aux dynasties d’Europe par les révolutions n’a pas été obtenue au niveau européen. Le terrain occasionnel que le Parlement européen a réussi à gagner ces dernières années ne change rien à cette réalité. La combinaison déroutante de technocratie, d’intergouvernementalisme et de parlementarisme forcé permet aux régimes d’échapper non seulement au contrôle parlementaire au niveau européen, mais aussi au contrôle de leurs parlements nationaux.

    Aux deux niveaux, tant européen que national, le parlementarisme souffre d’une inefficacité bien calculée qui donne libre cours à ceux qui agissent dans leurs propres intérêts au moyen du libre-échange et des marchés financiers déréglementés. Ce mécanisme façonne les antagonismes politiques en antagonismes entre les États qui semblent être des conflits entre les personnes.

    Ce mécanisme se révèle être le véritable descendant – le Metternich – de la Sainte-Alliance avec Wolfgang Schäuble.

    Le vide ainsi créé a été comblé par le nationalisme et le populisme dont la montée ne peut être stoppée en utilisant la rhétorique paneuropéenne, aussi bien intentionnée soit-elle, ou en ayant recours au politiquement correct tant que la politique ne change pas.

    Une répartition démocratique de l’autorité

    Dans ce contexte, même les politiques européennes sensées sont difficiles à mettre en œuvre. Ainsi, la demande de puissances européennes accrues ne sera acceptée par les populations qu’à condition qu’elles soient liées à la démocratisation de l’UE, c’est-à-dire en premier lieu à la refonte du Parlement européen en un organe législatif souverain directement élu sur la base d’un système proportionnel unifié qui partage ses pouvoirs avec les parlements nationaux.

    Pour transformer l’UE en une démocratie à part entière, une grande alliance démocratique est nécessaire.

    Néanmoins, nous ne vivons pas dans un âge post-national, et la perspective paneuropéenne n’est pas la seule perspective de politique européenne.

    Nous voulons une Europe dans laquelle un programme de Thessalonique peut être mis en œuvre par des parlements et des gouvernements démocratiquement élus !

    Ici, l’élément décisif est le rejet par la gauche radicale de la fausse dichotomie de l’intégration européenne contre l’autodétermination nationale. Ainsi, dans des conditions de capitalisme globalisé, l’autodétermination nationale peut uniquement être exercée là où un espace est créé par une coopération transnationale et démocratiquement institutionnalisée. Toutefois, il est tout aussi vrai que le seul type d’Europe qui peut être considéré comme démocratique est l’Europe qui associe une démocratie supranationale au respect de l’autodétermination nationale.

    Ce principe doit être concrétisé par une division de l’autorité qui est transparente et qui fonctionne de manière raisonnable. Il ne s’agit pas d’experts en désaccord sur les subtilités dépolitisées du droit constitutionnel, il s’agit d’un conflit d’intérêts divergents.

    Dans les domaines où le capitalisme globalisé crée un besoin de politiques transnationales – contrôle bancaire, politique d’investissement suprarégional et d’infrastructure, normes écologiques et sociales, imposition des bénéfices, etc. – il ne s’agit pas principalement des intérêts des États qui s’affrontent, comme l’arrangement institutionnel actuel de l’UE semblerait le faire croire, mais des intérêts des acteurs sociaux antagonistes.

    Une Europe redéfinie

    Cependant, compte tenu des rapports de forces politiques existants et de leur évolution prévisible, à quoi servirait un débat sur l’architecture institutionnelle d’une UE démocratisée ?

    Le fait est que l’UE est aujourd’hui remise en question. Si l’idée d’une intégration pacifique de l’Europe doit être protégée du nationalisme croissant, alors son sens doit être redéfini.

    L’Union européenne sera soit sociale, soit inutilisable. Il faut faire un choix. L’UE se démocratisera ou sera discréditée, elle sera pacifique ou elle périra.

    À la lumière de l’expérience de deux guerres mondiales et, plus encore, des problèmes qui se posent aujourd’hui, la gauche radicale ne peut être autre qu’un protagoniste de l’intégration européenne. Il existe néanmoins un gouffre politique et institutionnel entre l’UE actuelle et l’intégration européenne sur une base démocratique et sociale. Si la demande de refonte de l’Union européenne a un sens, il s’agit d’un sens de discontinuité. En politique, la continuité et la discontinuité ne sont pas des antithèses absolues. Cependant, la politique évolue parfois vers une continuité de ce qui existe et permet uniquement de faire des changements progressifs. Et il existe des périodes de rupture. Il semblerait que nous nous trouvons actuellement dans une telle période.

    Une rupture non pas avec l’idée d’Union européenne, mais avec le cadre néolibéral et autoritaire des institutions et des traités en vertu duquel cette idée est matérialisée.

    Discours prononcé à Athènes lors de la conférence internationale « Alliance For Democracy – Against Austerity in Europe », 18-20 mars 2016


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