• Catalogne
  • Une Question de Démocratie Réelle

  • Auteur David Companyon | 23 Nov 17 | Posted under: Espagne , Démocratie
  • Les images de la brutalité sévère de la police espagnole affrontant les manifestants du référendum du 1er Octobre ont fait le tour des télés et des médias du monde entier. Beaucoup se posent donc la question : que se passe-t-il en Catalogne ?

     

    Il a plusieurs façons de répondre à cette question. Sans doute la plus juste réponse est que la Communauté Autonome de Catalogne et l’Etat Espagnol sont engagés dans un conflit démocratique. La majorité de la population (environ 80%) désire exercer sont « droit à décider » (le droit à l’autodétermination à travers un référendum. L’Etat Espagnol a refusé toutes négociations à ce sujet, un contraste saisissant avec ce qui s’était passé entre la Grande Bretagne et l’Ecosse (ou encore entre le Canada et le Québec). Pour les nationalistes espagnols, l’aspiration de cette majorité de citoyens catalans est simplement anticonstitutionnelle. Naturellement, cette majorité sociale en faveur du référendum est aussi en faveur de la résolution du conflit par un vote et ne conditionne pas le résultat, comme ce fut le cas en Ecosse.

    Traitée injustement et avec peu de respect

    La Catalogne est une nation avec plus de mille ans d’histoire, avec des institutions centenaires, sa propre culture et propre langue et qui  a été traitée injustement et avec peu de respect par l’Etat espagnol.  L’actuel conflit remonte à quand le gouvernement de gauche avait suggéré la nécessité d’un nouveau Statut pour l’Autonomie en 2003. Le Parlement catalan et les cours espagnoles avaient atteint un accord qui avait été soumis au vote par référendum en 2006. 

    Il avait été approuvé par une majorité mais n’est jamais rentré en effet. Le Parti Populaire, alors dans l’opposition, avait lancé une campagne dans toute l’Espagne, en opposition au Statut Catalan, et avait fait appel de la décision devant la Cour Constitutionnelle. La « Catalonophobia » devint le centre des batailles. La Cour Constitutionnelle se prononça en 2010 et suspendit une grande partie du Statut. La Catalogne devint alors la seule Communauté Autonome à posséder un Statut non approuvé par ces citoyens. Car brisant le pacte territorial forgé par la Constitution de 1978 (à la suite de la dictature), les experts légaux avaient dénoncé la décision en tant que « coup d’état » et décision politique contre la souveraineté populaire qui s’était exprimée dans le référendum de 2006. 

    Des manifestations massives

    La réaction populaire contre la décision de la Cour fut massive et dura sept longues années consécutives de manifestations très mobilisatrices où des centaines de milliers de personnes exprimèrent qu’ils considéraient désormais que l’accord territorial de 1978 était un modèle fini. Le refus du gouvernement de Mariano Rajoy d’ouvrir un dialogue a amené la situation à une impasse : en Catalogne, cela signifiait une hausse des sentiments indépendantistes et en Espagne, une recentralisation de l’Etat. Ceci a toujours été la position du PP soutenu par Ciudadanos (C’s), tous deux étant des partis de droite, libéraux et avec une pointe de nationalisme espagnol. Une position également soutenue par la suite par certains  députés et dirigeants du PSOE en faveur d’un état fort et alignés sur les questions économiques sur les diktats de la banque centrale espagnole et de la Troïka. Ces politiques ont augmenté la pauvreté et la précarité exponentiellement dans une société qui avait déjà été punie par un taux de chômage bien supérieur à la moyenne européenne.

    Plusieurs erreurs stratégiques

    Le mélange d’une crise économique, sociale et territoriale est le cocktail sans lequel il est impossible de comprendre la politique catalane à la suite de la crise structurelle du régime de 1978. 

    Face au constant « refus » de Rajoy, le mouvement pour l’indépendance de la Catalogne s’est décidé d’aller à l’encontre de l’Etat, le soi-disant chemin unilatéral, confondant au passage la majorité en faveur d’un référendum avec celle en faveur de l’indépendance qui se situe autour des 50%. Cela les a mené à des erreurs stratégiques : malgré le fait que Rajoy déclara le référendum interdit, 2,3 millions de personnes se rendirent aux urnes ce jour-là, pensant que l’état ne ferait pas usage de la force pour stopper le référendum du 1er octobre (comme il avait menacé de le faire) ou la déclaration proclamant la République Catalane.

    Une autre erreur stratégique fut le manque de propositions sociales et penser pouvoir obtenir une majorité plus large en faveur de l’indépendance sans donner des propositions sociales et démocratiques radicales à travers un processus constituant. L’idée « l’indépendance d’abord, le reste ira bien ensuite » n’a pas porté ses fruits pour la part de la population qui lutte pour boucler ses fins de mois et pour qui l’indépendance n’est pas la priorité. Cela ne marchera pas sans contester l’hégémonie néolibérale sur le processus souverainiste, cette même force derrière la destruction des services sociaux, et avec les mêmes affaires de corruption que la droite néolibérale espagnole.

    La mobilisation citoyenne est spectaculaire, mais ses dirigeants n’ont pas su ou plutôt n’ont pas voulu aggraver la crise du régime monarchie en forgeant des alliances avec les forces progressives telles que Unidos Podemos, qui avait soutenu le référendum. Au lieu de renforcer les affinités avec d’autres régions comme le Pays Basque ou la Galicie, l’indépendance catalane s’est élancée pensant pouvoir défaire un Etat espagnol soutenu par la Commission Européenne. Les Catalans en faveur de l’indépendance désabusés par l’Europe. Ils pensaient que l’Europe ne soutiendrait pas la violence et que certains pays européens reconnaîtraient la République Catalane (spécialement les pays Scandinaves ou Baltes). L’Union Européenne choisit de détourner le regard, se basant sur deux principes : les Etats n’ont pas d’amis, ils ont des intérêts, la « question Catalane » pourrait être contagieuse pour d’autres nations sans Etats qui aspirent à l’indépendance.

    Les prisonniers politiques et les élections du 21 décembre

    On ne peut en douter, l’Espagne a de sérieuses déficiences démocratiques, et la séparation des pouvoirs est plus que douteuse, surtout au niveau du système judiciaire, où la politique de droite semble y avoir des répercussions de plus en plus extrêmes. Applaudi par le gouvernement, ce front judiciaire a envoyé les dirigeants du mouvement civil pour l’indépendance (accusés de rébellion et de violence) en prison, malgré l’absence totale de preuves. La moitié du gouvernement a été envoyée en prison et l’extradition de l’autre moitié à Bruxelles a été demandée. Tout ceci en 48h et sous des chefs d’accusations douteux quand les politiciens corrompus attendent des années avant leur procès. 

    En ce qui concerne le conflit entre la Catalogne et l’Espagne, le président du Conseil Européen Donald Tusk a déclaré : « La force de la raison doit être imposée ». La vérité est que l’Etat a imposé la force sans la raison, faisant de ce conflit un problème juridique (malgré ses racines politiques) et ce, dans le cadre de sa stratégie de répression. Nous ne devrions pas oublier l’application de l’article 155 de la Constitution qui permet au gouvernement espagnol d’intervenir dans la vie institutionnelle catalane, suspendre son gouvernement  et y imposer une minorité et un gouvernement antidémocratique, et dissoudre son Parlement. 

    Face à une répression accrue, un large mouvement de solidarité s’est élevé pour demander la libération des prisonniers politiques et la fin des poursuites légales engagés contre les près de 700 maires et élus ou membres du Bureau du parlement pour avoir exercé leur liberté d’expression et de débattre.

    Madrid dissolvant le Parlement Catalan et appelant à des élections fut le coup de maître de Rajoy mais pourrait s’avérer une énorme erreur en précipitant les élections générales dans le royaume espagnol. Rajoy ne s’attendait pas à ce que les forces derrières le mouvement d’indépendance JuntsxCatalunya (centre-droit), le favori, l’ERC (social-démocrate) et le CUP (anticapitaliste) se présenteraient aux élections du 21 décembre et seraient considérés comme favoris pour regagner leur majorité parlementaire. 

    Le rôle clef de la gauche alternative 

    Le rôle de la gauche alternative, ralliée autour de Catalunya en Comú et du parti d’ Ada Calou, la maire de Barcelone, sera décisif. Même s’ils se sont distancés du mouvement indépendantiste, ils supportent un Etat confédéral qui reconnaisse la Catalogne comme une nation souveraine qui puisse décider de son indépendance dans un référendum convenu. Cela signifierait qu’il est possible que la seule possible alternative pour un nouveau gouvernement pro-indépendance soit celui d’une alliance des gauches souverainistes. Le référendum continuera d’être une option sur la table, tout en défiant par la même occasion le modèle économique libéral.

    Nous avons été témoins des difficultés, des erreurs et de l’incertitude du processus souverainiste catalan, mais avant tout nous regardons l’incapacité du gouvernement de Rajoy d’offrir une solution démocratique et la menace de transformer le régime de 1978 en régime autoritaire sous l’égide de l’article 155. 

    L’Europe ne peut pas renoncer à une démocratie réelle

     

    La « question catalane » n’est plus une question interne à l’Espagne, elle est devenue européenne. Les droits et libertés sont au centre du débat pour tous les démocrates et les défenseurs des droits de nations à décider pour elles-mêmes. En ce 21ème siècle, l’Europe doit faire face à la possibilité que ses frontières puissent changer si la majorité de ces citoyens en décident librement et démocratiquement. L’Europe ne peut renoncer à la démocratie réelle pour résoudre les conflits.


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