• Danger à droite 1

  • Auteur Walter Baier | 02 May 12
  • De nombreux observateurs sérieux soutiennent que la crise en Europe est loin d’être terminée. La restructuration de la dette nationale grecque et l’élargissement du Mécanisme européen de stabilité (MES) n’ont été qu’un gain de temps ; il est évident que les problèmes fondamentaux de la suraccumulation 2 et des déséquilibres des balances courantes parmi les membres de la zone euro persistent.

    En outre, l’accord sur le pacte fiscal de mars dernier vise à cimenter de manière durable une politique d’austérité accompagnée d’un virage autoritariste et centraliste de l’intégration de l’UE sous hégémonie allemande. Si le pacte fiscal prend effet – ce qui, en raison des processus de ratification complexes de 25 États, ne doit pas être considéré comme acquis 3 et s’il est mis en place avec les souffrances prévues, il finira par détruire le modèle social européen, en provoquant une baisse considérable du niveau de vie pour les populations dans toutes les parties de l’Europe.

    Dans ces conditions, une aggravation de la crise de la dette et de la crise bancaire européennes n’est pas improbable dans l’immédiat. Les conséquences probables de cette aggravation seraient le départ plus ou moins volontaire de plusieurs États de l’union monétaire. Cependant, il ne s’agit pas avant tout d’une question économique, mais plutôt d’une question politique.

    L’éclatement de l’union monétaire rendrait manifeste et transformerait en fait incontestable la crise latente de l’intégration européenne. Elle impliquerait un changement qualitatif dans les relations de pouvoir en faveur des économies orientées vers l’exportation les plus performantes de l’UE, et pourrait provoquer un séisme politique à travers toute l’Europe.

    Dans une telle situation, les forces nationalistes, xénophobes et d’extrême droite pourraient commencer à aller au-delà du rôle qu’elles ont joué jusqu’à présent.

    Un concept théorique de « populisme »

    Pendant la période allant de juin 2009 à mars 2011, les partis de droite extrême ont obtenu 155 des 3 066 sièges dans 13 parlements, ce qui représente environ 5 % de l’électorat. Cette tendance s’est également exprimée par un renforcement des partis populistes de droite et eurosceptiques aux élections au Parlement européen en 2010.

    Même si des spécificités nationales sont à prendre en compte pour expliquer ces phénomènes, ces évolutions indiquent un profond changement de géographie politique en Europe. Comme Tanja Binder le montre dans son étude sur la droite en Europe, cela intervient également dans le cadre d’une récente tendance générale vers la droite extrême. « Seuls les partis populistes de droite ont réussi à élargir leur base électorale » (cf. Binder, 2009, p. 60).

    Cela signifie que nous n’avons pas affaire à des groupes dangereux – quoique sectaires – à la marge de la société, mais plutôt à des partis qui parviennent à se hisser au centre de la société et à influencer les programmes politiques, même des partis modérés dominants.

    Les partis étudiés ont en fait modernisé à la fois leurs programmes et le vocabulaire qu’ils emploient, et ne peuvent par conséquent pas facilement être étiquetés comme des extrémistes de droite traditionnels. C’est pourquoi la science politique contemporaine utilise le terme de « populisme de droite » pour les caractériser. En général, le mot « populisme » est ensuite détaillé par une description dans laquelle les caractéristiques suivantes sont celles qui sont le plus souvent mentionnées :

    1) Un collectivisme fondé sur des bases ethniques ou nationalistes, chargé, dans certains cas, d’une xénophobie à motivation culturelle ;

    2) Un positionnement excessif en faveur de l’inégalité sociale ;

    3) Un mode de pensée servile associé à une orientation autoritaire concernant le choix des valeurs ;

    4) Un mépris pour la démocratie des partis, la liberté d’expression et le pluralisme.

    (cf. également Dörre/Kraemer/Speidel, 2004, p. 80)

    Cependant, lorsqu’on tente d’appliquer ces caractéristiques – qu’on suppose générales – à des cas concrets, on en démontre les déviations au lieu de les confirmer, ce qui rend l’utilité de caractéristiques concrètes assez incertaine.

    Ce qui semble plus pertinent est donc une approche théorique. Pour cela, il est nécessaire de prendre en compte les travaux d’Ernesto Laclau. Il suggère de caractériser le populisme avant tout non pas à travers ses phénomènes empiriques, au-delà de ceux qui sont mentionnés ci-dessus – « l’attrait populo-démocratique ; en d’autres termes, une manière de s’adresser directement à la population, à travers la langue et ses symboles, objectif que tous les partis politiques importants doivent viser – mais à travers le fait que ces attraits sont présentés comme une “option antagonisteˮ contre l’idéologie du bloc hégémoniste » (cf. Laclau, 1981, p. 151).

    La construction de « Das Volk » 4

    Dans l’analyse (post-)structuraliste de Laclau, un discours populiste se caractérise essentiellement par sa tentative de reprendre les exigences démocratiques qui existent déjà avec leur particularité et qui peuvent être absorbées, dans des circonstances normales, par les institutions, mais qui, à un moment donné, ne peuvent plus être satisfaites à l’intérieur du système. En articulant ces demandes comme les membres d’une chaîne (« chaîne d’équivalence », dans les termes de Laclau) et en leur donnant une représentation symbolique et politique (un signifiant commun), par un slogan, une vision politique ou un leader, les exigences démocratiques mentionnées ci-dessus se transforment « en une subjectivité sociale plus large, ce qui revient à dire qu’elles font du peuple un acteur historique potentiel » (Laclau, 2005, p. 74).

    La « chaîne d’équivalence » de Laclau nous rappelle forcément le célèbre passage de Que faire ? de Lénine, dans lequel l’idéal d’un révolutionnaire social-démocrate professionnel est présenté comme celui d’un « tribun du peuple » «  capable de réagir à toute manifestation de tyrannie ou d’oppression, où qu’elle apparaisse, quelle que soit la couche ou classe sociale concernée ; qui est capable de généraliser toutes ces manifestations et d’en faire un seul tableau » (Lénine, Que faire ?, chap. III, E).

    Devrions-nous par conséquent interpréter le communisme de Lénine comme une sorte de « populisme de gauche » ?

    À ce stade, les limites de l’application politique de l’instrument analytique d’Ernesto Laclau deviennent évidentes. Il faut reconnaître qu’il a fourni un concept utilisable pour l’analyse structurelle de discours politiques. Nous pouvons également en déduire des changements de perspective politique : tandis que le mouvement libéral conventionnel n’utilise la notion de « populisme » que dans un sens moraliste et péjoratif, elle apparaît chez Laclau comme « une voie légitime, parmi d’autres, pour construire le lien politique » (ibid., p. 63). Et, de plus, comme il l’indique à la fin de son livre : « le “politiqueˮ devient synonyme de populisme… puisque la construction du “peupleˮ est l’acte politique par excellence » (Laclau, 2005, p. 154).

    Tout cela a une conséquence politique : si la construction du peuple forme l’essence du politique, le verdict de populisme, attribué – de manière inflationniste – à presque tout mouvement d’opposition, quels que soient ses contenus et objectifs, devient clairement un « dénigrement des masses » par la majorité libérale en raison de sa complicité silencieuse avec les élites qui sont de plus en plus incapables de justifier leur politique vis-à-vis de la population.

    Toutefois, la « chaîne d’équivalence » proposée par Laclau, « Hitler, Mao, Perón et De Gaulle », n’est pas entièrement convaincante, pas plus que la déclaration générale que le « populisme » n’est pas un type de mouvement – identifiable par une base sociale spécifique ou une orientation idéologique particulière – mais une logique politique (Laclau, 2005, p. 117), parce que – et c’est un point important – la question politique qu’il soulève (à savoir, si la gauche devrait aussi agir de manière « populiste » pour réussir) est pour le moins déroutante.

    Crise et opposition systémique

    Dans une étude plus ancienne, dans laquelle son analyse semblait plus proche du marxisme, Laclau démontre que « l’apparence du populisme est historiquement attachée à une crise du discours idéologique dominant, qui, d’un autre côté, fait partie d’une crise sociale générale » (Laclau, 1981, p. 153). Cependant, si le populisme est constitué par le fait que les éléments populo-démocratiques sont présentés comme une option antagoniste contre l’idéologie du bloc dominant, cela n’implique pas nécessairement qu’il équivaut à un mouvement révolutionnaire.

    Au contraire, pour stimuler un développement populiste, il pourrait suffire, comme l’écrit Laclau, qu’une classe ou une fraction de classe ait besoin d’un changement fondamental à l’intérieur du bloc de pouvoir pour maintenir sa déclaration d’hégémonie.

    Dans ce sens, il distingue, à juste titre, un populisme des classes dirigeantes et un populisme des classes dirigées (Laclau, 1981, p. 151).

    En d’autres termes, chaque crise doit être examinée selon deux perspectives :

    a) du point de vue de ceux qui sont dirigés ;

    b) du point de vue de ceux qui sont au pouvoir.

    Concernant ce dernier, la question essentielle est de savoir si, et de quelle manière, les mouvements de droite d’aujourd’hui en Europe coïncident avec des intérêts émergeant dans « la classe dominante, plus précisément dans un groupe de la classe dominante qui, face à la crise du discours dominant, veut établir une nouvelle hégémonie et se voit ainsi forcé de contester l’idéologie établie du “Volkˮ dans son ensemble » (ibid., p. 153).

    En ce qui concerne ceux qui sont dirigés, l’élément crucial est la grave détérioration du climat social, dont on peut trouver des preuves tangibles partout en Europe, même en Allemagne, premier pays au cœur des zones privilégiées de la zone euro. Dans les enquêtes d’opinion, plus de la moitié de la population allemande indique qu’elle se sent menacée par les évolutions économiques actuelles : 37 % se disent « agacés » et 33 % « en colère » (Institut de recherches sur les conflits et la violence - IKG, 2010, p. 3).

    Selon les mêmes travaux de recherche, les positions de droite, voire d’extrême-droite, sont en augmentation lorsque les gens sont personnellement touchés par la crise. Ceux qui se sentent menacés par la crise penchent vers l’islamophobie, la xénophobie, la défense des privilèges de cercles établis (« Etabiertenvorrechte »), l’antisémitisme aussi bien que vers une tendance au sexisme et à l’homophobie (ibid., p. 8). Et tout cela, alors qu’aucun parti de droite populiste n’existe ouvertement.

    Les racines de l’hégémonie

    De tels changements, et d’une telle ampleur, dans la conscience générale, doivent être liés à des changements dans le cadre de la vie pratique des gens, et également dans celui du monde du travail, d’où, selon Gramsci, « provient l’hégémonie » (cf. Gramsci, 1991, p. 132).

    Le courant libéral majoritaire se console en soutenant que tout changement est lié à l’insécurité. En outre, selon cet argument, les pertes résultant pour ainsi dire naturellement de la « mondialisation » touchent plus profondément certaines strates sociales qui deviennent alors enclines à des positions de droite. Cependant, cette vision simplifie et atténue la réalité.

    En effet, la détérioration sociale est de plus en plus perçue par une grande partie des gens comme la conséquence d’une politique qui accepte les exigences des marchés financiers et des entreprises transnationales comme des faits objectifs et les impose à la population comme des contraintes pratiques. De plus, depuis les années 1980, toute une génération a fait l’expérience du « changement » et des « réformes » comme étant synonymes de difficultés grandissantes sur les lieux de travail, d’insécurité et d’une détérioration du sens de l’égalité. La notion clé ici est celle de « précarité », qui revient à la négation pratique de l’État-providence établi en Europe après la Seconde Guerre mondiale. Arrivant bien au-delà de la large et toujours grandissante zone de vulnérabilité qu’elle crée, la précarité des relations de travail désintègre le monde du travail dans son ensemble (cf. Dörre/Kraemer/Speidel, 2004, p. 96).

    Tandis que la précarité affecte l’ensemble de nos sociétés, de plus en plus de gens vivent en fait dans des conditions de pénurie générale, pénurie des biens et des services, manque de sécurité, de relations sociales stables ; une situation que l’étude décrit comme un « individualisme négatif » qui ouvre la voie au développement des orientations de droite populiste (ibid., p. 101).

    Cela signifie que, si nous voulons délimiter les origines sociales de la montée des positions d’extrême droite qui s’immiscent au « centre de la société », la capacité d’intégration décroissante de l’État-providence, associée à l’affaiblissement de la main-d’œuvre organisée doit être l’une des cibles de nos analyses. Paradoxalement, les partis de droite populiste modernisés, qui préconisaient jusque-là un néolibéralisme anti-étatiste pur, se positionnent désormais comme des défenseurs de l’État-providence – bien qu’avec une réserve fondamentale qui est que l’État-providence « basé sur le mérite » ne doit être accessible qu’aux populations autochtones.

    C’est là bien plus que de la démagogie pure, car cela démontre l’un des arguments les plus importants de Laclau, à savoir que les significations des discours politiques peuvent flotter entre des camps opposés (« signifiant flottant ») : l’État-providence en Europe a toujours été partie intégrante du processus de répartition des revenus dans le cadre de l’État-nation. Une fois admis le mantra néolibéral qui veut qu’un développement de l’État-providence n’est ni souhaitable ni possible en raison de limites financières - en d’autres termes : une fois admise la remise en cause de la répartition sociale d’un point de vue de classe -, l’idée même d’État-providence risque de s’effondrer pour devenir son opposé – un nationalisme ayant pour but l’exclusion (voir, par exemple en Autriche, le programme décidé en juin 2012 par le Parti de la liberté : : http.//www.fpoe.at/fileadmin/Content/portal/PDFs/2011/2011_graz_leitantrag_web_01.pdf).

    Un phénomène propre aux couches populaires ?

    Soyons prudents ! La conclusion que l’on entend souvent dans le discours libéral – qui est que le populisme est avant tout un phénomène venu des catégories populaires blanches et masculines, qui se considèrent à juste titre comme des perdants face à la modernisation et à la mondialisation – n’est pas à la hauteur de l’analyse empirique. Comme on le voit dans l’étude allemande citée ci-dessus, les tendances populistes de droite se sont développées parallèlement à l’aggravation de la crise à tous les niveaux de revenu depuis 2009, notamment aussi parmi les catégories aux plus hauts revenus. Ces dernières refusent d’apporter leur soutien aux groupes plus faibles et ont tendance à les rejeter. De plus, une islamophobie teintée d’agressivité, remarquée au centre, aussi bien qu’au centre gauche, a sensiblement augmenté (ibid., p. 13).

    Sur ce point, nous pouvons lire le résumé final de l’étude de l’Institut de recherches sur les conflits et la violence (IKG) : « En raison des conséquences économiques et sociétales de la crise […] nous avons affaire à une bourgeoisie de plus en plus maltraitée […] ce qui est encouragé par la presse, plus précisément par des quotidiens et des hebdomadaires prétendument libéraux. Ce n’est pas la taille, mais le pouvoir d’influence des catégories aux revenus les plus élevés, contribuant à une transformation négative du climat social et politique actuel, qu’il faut ici prendre en compte ».

    Le recul de la démocratie

    Des données empiriques existantes dans différents pays montrent que de plus en plus de ceux qui se sentent menacés dans leur existence sociale par la crise ont tendance à prendre leurs distances par rapport à la démocratie. La crise de la représentation politique, telle qu’on l’observe à travers l’Europe, est particulièrement grave puisque les couches populaires ont davantage besoin de la politique lorsqu’elles sont confrontées à une crise économique et sociale.

    Au lieu de cela, la classe politique les confronte aux glaçants marchés financiers. Cela a, bien entendu, des conséquences importantes puisqu’une grande partie de la société ne perçoit plus la dichotomie droite/gauche comme à peu près équivalente de la dichotomie classes supérieures/classes inférieures. Cependant « la crise de la représentation politique » semble un terme trop large pour décrire un processus fondamental : le manque d’intérêt que montrent les responsables politiques pour la classe ouvrière et les autres catégories populaires coïncide avec le manque d’intérêt que montrent les populations pour la politique.

    En d’autres termes, les alliances entre couches moyennes et populaires, jusque-là négociées par les partis social-démocrate et vert, sous la bannière d’un néolibéralisme modéré, se dissolvent de façon visible tandis que le libéralisme politique prend un caractère élitiste.

    Dans cette situation critique, la nouvelle droite offre une possibilité de rébellion sans remettre en question les structures de base de la propriété capitaliste, comme l’écrivait Walter Benjamin en 1936, en faisant référence au fascisme qui, disait-il, voit le salut dans « les masses qui parviennent à s’exprimer (mais en aucun cas à faire valoir leurs droits) » (Benjamin, 1963, p. 41).

    Pour conclure, en suivant l’analyse d’Ernesto Laclau, nous avons mis en évidence une caractéristique primordiale du populisme, qui est qu’il représente une « option antagoniste » qui se heurte à l’idéologie des blocs de pouvoir. Toutefois, cette option antagoniste peut se formuler selon deux positions qui sont elles-mêmes des positions antagonistes : soit du point de vue de la droite, soit de celui de la gauche ; soit du point de vue de la classe dirigeante, soit de celui des dirigés. Cela nous mène aux limites des points de départ analytiques de Laclau. En effet, selon lui, les deux positions pourraient être subsumées sous la notion commune de « populisme », ce qui déprécierait des idées pratiquement opposées en les considérant comme des variantes de la même chose. Mais ce qui compte en politique, ce n’est pas l’identité ; c’est au contraire la différence.

    Dans ce contexte, la notion de « populisme » apparaît comme un euphémisme désignant une nouvelle droite nationaliste, xénophobe et antidémocratique !

    Il y a un paradoxe. Plus la nouvelle droite a rencontré du succès dans les élections, plus grand, jusqu’à présent, a été son échec quand est venu le moment de passer l’épreuve de gouverner. Mais nous ne devrions pas trouver trop de réconfort dans cette idée, étant donné qu’en Autriche, par exemple, bien que le Parti de la liberté de Jörg Haider ait échoué de manière spectaculaire dans ses interventions gouvernementales entre 2000 et 2006, selon de récents sondages, on s’attend à ce qu’il émerge des prochaines élections comme une force politique majeure.

    La question est de savoir si l’ « anti-élitisme », qui marque les nouveaux mouvements de droite dès leur origine, va devenir davantage qu’une attitude liée à la crise ou, en d’autres termes, s’il va fusionner pour devenir un projet de groupes des classes dirigeantes.

    C’est ici que la boucle se referme car une réponse à cette question est intimement liée à la crise de l’intégration européenne, qui suscite les nationalismes croissants provoqués par les politiques d’austérité et le tournant centraliste et autoritaire de l’UE.

    En ce qui concerne le futur rôle de l’Allemagne, beaucoup dépendra des concepts concurrents qui l’emporteront parmi ses élites, et cela implique qu’il ne faut rien considérer comme acquis pour le moment ; beaucoup dépendra évidemment des luttes qui se déclarent au niveau national, en particulier dans le sud de l’Europe, contre les programmes d’austérité imposés à ces pays.

    Peut-être verrons-nous bientôt une Europe dans laquelle les nations prendront des chemins aux directions opposées, soit parce que l’option nationaliste à l’intérieur de la classe dirigeante deviendra décisive et populaire au travers d’une nouvelle droite, soit parce que les populations des différents États feront pression pour obtenir une alternative politique à la politique d’austérité qui prévaut dans les institutions de l’UE.

    Pour chacune de ces évolutions possibles, la question d’un futur paisible et démocratique des relations nationales à l’intérieur d’une Europe basée sur la solidarité, qui exige une restructuration fondamentale de l’UE, sera au centre des luttes politiques. Ce qui est nouveau cependant, c’est que cela se passera dans le cadre d’une confrontation permanente avec une nouvelle droite, ainsi qu’avec les nationalismes et chauvinismes qu’elle représente.

    Il est intéressant de noter que la quasi-totalité du célèbre texte de Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, qui étudie ce que nous pourrions aujourd’hui considérer comme un précurseur de ce qu’on appelle « populisme », s’intéresse à une analyse des échecs et défaites de diverses forces opposées du libéralisme et de la gauche.

    En ce qui concerne la gauche politique en Europe aujourd’hui, il est important de comprendre le lien étroit entre luttes matérielles et la lutte pour le pouvoir, et la lutte pour interpréter la crise. La gauche peut l’emporter sur le nationalisme dans cette lutte si elle est capable de développer un discours modernisé, basé sur les classes, et de l’articuler aux exigences populaires très diverses des femmes, des syndicats, des écologistes, etc.

    Certains appellent ce discours « populiste ». Nous dirons plutôt : il est européen et démocratique.

    Bibliographie

    Binder, Tanja: Erfolge der Rechten – Defizite der Linken ? Eine Studie zur Entwicklung rechtsliberaler, rechtskonservativer und rechtspopulistischer Parteien in Westeuropa, Manuscrit, Berlin 2009.

    Dörre, Klaus/ Kraemer, Klaus/ Speidel Frederic: “Marktsteuerung und Prekarisierung von Arbeit – Nährboden für rechtspopulistische Orientierungen“ dans : Bischoff, Joachim/ Dörre Klaus/ Gauthier, Elisabeth et alii. : Moderner Rechtspopulismus. Ursachen, Wirkungen, Gegenstrategien, VSA-Verlag Hamburg, 2004.

    Gramsci, Antonio: Lettres de la prison [Prison Notebooks] vol. 6, Argument-Verlag 1991.

    Institut für Interdisziplinäre Gewaltforschung (Institut de Recherches sur les Conflits et la Violence): Unruhige Zeiten, Presseinformation zur Präsentation der Langzeituntersuchung ‚Gruppenbezogene Menschenfeindlichkeit’, Berlin, 2010.

    Jenkins, Patrick/Braithwaite, Tom/ Masters Brooke: New force emerges from the shadows”(Une nouvelle force sort de l’ombre) , dans le du Financial Times du 10 avril 2012.

    Laclau, Ernesto : La raison populiste, Verso, 2005.

    Laclau, Ernesto: La politique et idéologie dans la théorie marxiste : capitalisme, fascisme, populisme, Argument-Verlag, Berlin, 1981.

    Lenin, Vladimir Ilyich : Que faire ? Les questions brûlantes de notre mouvement, dans Œuvres choisies vol. 5, 1961.

    Marx, Karl: Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte dans : Marx/Engels-Œuvres (MEW) vol. 8, p. 111 – 208, Dietz Verlag, Berlin/O, 1969.

    Notes

    1) Ce texte se base sur une présentation préliminaire et les remarques finales au séminaire commun : « Les partis populistes et les partis de droite et d’extrême droite en Europe : Défis et perspectives de la gauche » organisé par Transform! Europe, Associazone Culturale Punto Rosse et la Fondation Rosa Luxemburg à Milan, le 9 mars 2012.

    2) Cf. Une analyse intéressante dans le Financial Times : «  La répression post-crise sur la banque a ouvert la voie à une augmentation rapide des catégories de financement alternatives […] Le système bancaire de l’ombre, une expression utilisée pour englober une large palette d’institutions et de mécanismes, des fonds d’investissement spéculatifs aux marchés des pensions, s’est rétabli plus rapidement et est prêt à usurper les banques de façons très variées… Certains s’inquiètent du fait que la hausse des prêts non bancaires […] permet à de nouvelles bulles non maîtrisées de se former de manière non contrôlée, jusqu’à ce qu’elles tirent à nouveau le système bancaire et l’ensemble de l’économie vers le bas » (Patrick Jenkins et alii, 2012).

    3) Au moment où nous écrivons ceci, le référendum est imminent en Irlande. Nous ne savons pas exactement dans quels autres pays sont prévus des référendums sur le pacte fiscal et quel type de conséquences auront les élections présidentielle et parlementaires françaises sur le pacte fiscal lui-même.

    4) Dans ce contexte, il est important de rappeler que le mot « Volk », en raison de son utilisation par le national-socialisme (« Volkgemeinschaft ») a une connotation négative en allemand, qui diffère de celles des termes correspondants dans les langues romanes (« people », « popolo » ou « pueblo »). Le problème est toutefois le même : le double sens du concept politique « Volk ». Il peut se référer à la population par opposition à l’État et aux élites, c’est-à-dire l’ensemble de ceux qui sont opprimés et exploités à l’intérieur d’une nation, ou à la population d’une nation par opposition aux autres nations, c’est-à-dire une identité exclusive définie ethniquement ou culturellement. L’approche la plus pertinente à mon avis est de définir « Volk » comme une population structurée par l’hégémonie exercée par un certain groupe social.