• L’auto-émancipation contre le fatalisme politique

  • Auteur Elisabeth Gauthier | 12 Mar 14 | Posted under: Consciences
  • Si, selon les enquêtes, l’intérêt pour la politique est intact en France, la crise de confiance prend des dimensions inédites. Le « tous impuissants » tend à remplacer le « tous pourris ». Ce qui est ressenti, c’est une absence de pouvoir politique face aux grandes puissances économiques, mais aussi un déficit de volonté politique. La politique est de moins en moins perçue comme un recours ou un levier pour changer. La colère, la protestation, bien réelles, peinent à trouver leur destinataire.

    L’État apparaît, selon l’expression de nos amis allemands, comme celui « des autres ». D’après un sondage Ipsos-Steria de janvier 2014, en France, seuls 27 % font confiance au Sénat, 28 % à l’Assemblée nationale et 31 % à l’Union européenne (UE). Les institutions nationales sont autant touchées que l’UE…

    Au « fatalisme de crise » s’ajoute donc un « fatalisme politique ». Ce sentiment est sans doute particulièrement aigu en France où l’implication politique populaire constitue historiquement une dimension importante de la confrontation de classes.

    Malgré des différences, il existe aujourd’hui une forte critique du système dans les trois pays étudiés, l’Allemagne, la Grèce et la France, cela ne conduit pas « naturellement » à la représentation d’un autre possible, d’une alternative crédible, d’une transformation faisable. C’est une question essentielle. Comment modifier les représentations, favoriser un « pouvoir d’interprétation » indispensable pour se repérer, se représenter un autre possible, s’unir, se réapproprier l’intervention sociale et politique ?

    En Grèce, dans la confrontation avec la troïka, les banques et le gouvernement du pays, dans un contexte de crise aiguë aux dimensions humanitaires et en présence d’une force politique (Syriza) capable de représenter, dans la durée et avec cohérence, un choix alternatif, la critique se politise, la perception des responsabilités est moins floue, la nécessité d’un changement politique apparaît plus clairement. Économie et politique sont remises en cause simultanément. En Allemagne, on observe en revanche une certaine relégitimation de l’économie de marché depuis 2010. En Allemagne et en France, les forces dominantes disposent d’une plus grande marge qu’en Grèce pour mener la lutte idéologique.

    Bâtir une stratégie de gauche face à la crise du politique nécessite d’oser innover. Si le déficit de pouvoir et de volonté politiques prive les citoyens des leviers pour changer le cours des choses, une des questions centrales est comment se réapproprier la politique, la désaliéner ? Si plus des trois quarts de la population française considèrent que les politiques ne se préoccupent pas d’eux, ils pensent aussi que leurs choix et actions de citoyens peuvent changer la société et la vie politique. S’appuyer sur ce potentiel d’engagement peut permettre d’ouvrir des brèches. L’érosion de la démocratie est double : une oligarchie s’approprie de plus en plus de pouvoirs et le peuple, conscient de sa perte de souveraineté, désinvestit progressivement la chose publique. Le défi pour la gauche transformatrice est de taille. La confrontation sur la démocratie devient une dimension essentielle. Irruption citoyenne, les pouvoirs au peuple, avons-nous dit. Rien n’est plus juste, plus actuel. La simple participation à des processus qui restent extérieurs aux participants ne peut suffire lorsque la crise du politique atteint un tel niveau. Il ne suffit pas non plus de demander aux électeurs de donner mandat à de futurs élus pour les représenter dans l’institution. Si l’État est aujourd’hui perçu comme celui « des autres », le mandat doit consister à changer les institutions, leur redonner sens, les faire fonctionner dans l’intérêt commun. Cela suppose un rapport nouveau entre électeur, élu et institution.

    Les voies sont à inventer afin que les citoyens deviennent les acteurs maîtrisant eux-mêmes les processus politiques. Cela exige une réflexion originale et audacieuse sur le devenir des partis, des syndicats, sur le rôle des élus dès lors que l’objectif consiste à favoriser l’auto-émancipation des masses (Rosa Luxemburg) ou, avec les mots d’aujourd’hui, celle des citoyens.


    The article L’auto-émancipation contre le fatalisme politique was published
    by L'Humanité on 14 February 2014.


Related articles

Consciences