• Rassembler pour refonder l’Union européenne ?

  • Auteur Roger Martelli | 22 Apr 14 | Posted under: Euro , Union Européenne
  • À la gauche de la gauche, on débat beaucoup de l'Europe et de l'euro. Faut-il sortir de l'euro ? Faut-il se détacher de l'Union européenne ? Beaucoup disent que toute action à l'intérieur de l'Union est vouée à l'échec.

    Certains expliquent que, désormais, la seule stratégie transformatrice possible se situe dans le cadre national. C'est la position que défend l'économiste Frédéric Lordon dans un livre récent, La Malfaçon. Je suis d'accord avec la critique radicale de l'Union faite par les uns et par les autres, mais je ne suis pas d’accord avec les conséquences qu'ils en tirent.

    1. Le construction européenne est fille de la guerre froide. Nul besoin de découvrir la lune : elle est consubstantiellement capitaliste et libérale. Elle n'a jamais cessé de l'être. Ajoutons : aucun État européen n'a cessé de l'être. Même en 1981, en France, quand le gouvernement de Pierre Mauroy engage des réformes non négligeables, dans l’esprit du programme commun de la gauche, François Mitterrand et ses proches refusent obstinément ce qu'ils appellent alors « l'autre politique », c'est-à-dire la contestation ouverte des normes économiques dominantes. Il n’en reste pas moins que, si la Communauté Économique Européenne puis l'Union Européenne ne se sont pas détachées de la logique libérale, elles ont agi longtemps dans le cadre d'un libéralisme tempéré par les mécanismes de l'État-providence.

    2. Ce qui a changé est que, depuis trente ans, cette très relative modération a disparu. La doxa libérale « pure » est sur le devant de la scène. Or ce n'est pas l'Europe qui l'a installée d'abord, mais les États, plus ou moins stimulés par l'exemple anglo-saxon de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ne nous laissons pas piéger nous-mêmes par les mythes. Le « fédéralisme » européen est un discours, pas une pratique étendue. Le Parlement intervient à la marge, la Commission oriente et prépare, mais c'est le Conseil qui décide vraiment. En dernière analyse, les décideurs sont les États. Ils n'ont pas « capitulé » devant Bruxelles : c'est leur logique et celle des rapports des forces entre eux qui façonnent l'espace européen. Se replier sur eux, en soi, ne règle rien ; utiliser leurs contradictions en revanche, peut avoir son utilité, dès l’instant bien sûr où on en a la volonté.

    3. L'histoire n'est pas immobile. La nation n'a pas toujours existé ; pourquoi existerait-elle à tout jamais ? Le monde a été longtemps structuré par « l'inter-national » et régulé par « l'inter-étatique ». L'interétatique domine toujours, mais le rapport des territoires, à l’échelle planétaire et continentale, prend une forme qui est de plus en plus « supra-nationale ». Le « monde » n'est plus une abstraction, au-delà même de sa forme financière dominante. La gestion des grands enjeux (l’environnement, la faim, les pandémies, l'eau...) ne peut donc plus se penser en termes exclusifs de rapports entre les États-nations. La nation reste un cadre privilégié de politisation démocratique ; son efficacité est devenue relative sur le terrain des grandes régulations (relative ne veut pas dire insignifiante). Il y a désormais des problèmes majeurs qui sont transnationaux et qui ne peuvent être gérés que de façon supranationale. Inutile de mener des combats d’arrière-garde : la question n'est plus de nier la pertinence de cette méthode, mais de disputer de la façon dont elle s'exerce.

    4. Qu'est-ce qui explique l'impasse de l'Union actuelle ? Le fait qu'elle est trop fédérale ? Le fait qu'elle ne l'est pas assez ? Ni l'un ni l'autre. Le cœur du problème est que l'on a choisi, en Europe comme ailleurs, de gérer simultanément le supranational et le national par la logique combinée de la concurrence et de la gouvernance. Or cette logique n'épargne aucun territoire, ni national, ni « supra », ni « infra ». J'entends tenir le raisonnement suivant : on a essayé de changer l'Europe de l'intérieur et on n'a pas réussi ; écartons-nous donc de ce cadre pour agir dans un cadre plus restreint, mais mieux maîtrisable. Oui, mais on peut tout aussi bien dire : voilà des années que l'on essaie de changer le cadre national et on n'y est pas parvenu. Quelle conclusion en tirera-t-on ? Qu'il faut sortir de ce cadre national, se replier sur des espaces plus restreints, plus localisés ? On va créer des mini-territoires d'expérimentation, en laissant les espaces plus vastes aux gens « sérieux », et donc aux libéraux et aux sociaux-libéraux ? On voit bien que cette logique de l’intériorisation de l'échec peut conduire à l'absurde.

    5. Aucun État n'est en lui-même capable de faire face aux écueils de la mondialisation capitaliste. Si l'Union le voulait, elle aurait, elle, la capacité de le faire. Mais elle ne le pourra que si elle rompt avec les logiques qui la dominent aujourd'hui. La réformer à la marge n'a pas de sens ; la seule option raisonnable est de travailler à la refonder, c'est-à-dire à redéfinir complètement l'architecture des traités européens.

    Il faut vouloir rester dans l'Union parce que l'Union est nécessaire. Et, en y restant, il faut utiliser tous les moyens disponibles pour la changer complètement. On reste pour combattre l'Europe de la finance et de la technocratie, pour refuser qu'elle ne soit qu'une Europe-marché ou qu'une Europe-puissance. On reste pour faire en sorte qu'elle devienne une Europe-société, une Europe citoyenne. C'est difficile ? Le combat, on l'a dit, n'est pas plus facile à l'intérieur des États. Mais s’il est difficile, il est incontournable. La gauche de gauche ne gagnera rien à revenir aux mirages de la realpolitk, ou à l’illusion de la « rupture dans un seul pays ». Après 1917, cette illusion a coûté suffisamment cher, à bien des expériences dans le monde, pour que nous puissions nous y accrocher encore.

    6. On ne peut se dérober à un combat prolongé dans l’espace de l’Union. Le mener ne suppose pas une méthode unique ; elle ne se règle pas dans un seul moment, presque magique. Elle implique du refus : rien n'interdit d'imaginer qu'un État décide de ne pas appliquer les règles qui ne lui paraissent pas correspondre aux exigences sociales, éthiques et environnementales. Le Royaume-Uni l'a fait longtemps dans une optique néolibérale ; pourquoi ne pas l'imiter, dans une otique opposée ? Mais, si un État décide d'agir ainsi, il se doit d'assumer le conflit, d'intérioriser dès le départ la nécessité de longs et complexes processus où interviennent, à part égale, l'impulsion du mouvement social européen et le poids des États. À part égale... Il faut constituer l'Union européenne en communauté citoyenne, capable de construire des projets partagés ; en attendant, il serait absurde et dangereux de détruire les communautés politiques existantes que sont les nations. Le supranational et le national ne s’opposent pas ; ils se pensent dans leur mixité évolutive, à l'intérieur de rapports de forces eux-mêmes évolutifs.

    7. La bataille est difficile, non pas parce que tel ou tel territoire est trop vaste pour la mener, mais parce que c’est une bataille de long souffle pour l’alternative. Nous ne devons reculer devant aucun terrain, ni celui de la nation ni celui de l’Union européenne. Cessons de nous engluer dans la controverse inépuisable et inopérante de « l’européisme » et du « souverainisme », du « fédéralisme » et du « confédéralisme ». Å quoi bon sortir de l’Europe, ou à quoi bon prolonger la voie fédérale, si c’est pour maintenir le fléau de la concurrence et de la gouvernance ? Usons de tous les instruments, ceux des États, surtout s'ils en ont les moyens, ceux de la lutte sociale nationale et européenne, ceux de la pensée critique pour faire reculer, partout, la logique dominante.

    Il ne faut pas laisser l’historicité aux forces qui l’édictent à ce jour, qu’elles soient de pente néolibérale ou sociale-libérale. Elles n’ont pas de légitimité à incarner la nation, pas plus que l’Europe, ou que la supranationalité en général. Il ne faut pas, comme le suggère Lordon, entamer « la désescalade des interdépendances ». À mon sens, on doit au contraire assumer la mondialité (ce qui fonde la communauté de destin universelle des êtres humains) et donc combattre la mondialisation qui la corsète et qui l’étouffe. Il faut respecter les nations, mais vouloir, dès maintenant et pas seulement dans un avenir lointain, les articuler à une ambition qui les dépasse.


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