• Discours
  • Considérations à propos des élections européennes

  • Auteur Walter Baier | 26 Jul 19 | Posted under: Élections , Union européenne , La gauche
  • Le GUE/NGL et le PGE ont subi une défaite. En dépit de quelques exceptions – Portugal, Slovénie, Belgique – et du maintien d'une force électorale importante en Grèce et à Chypre, nous avons perdu sur toute la ligne. Nous devons aussi prendre acte que, à part en République tchèque, nous n'avons aucun député européen en Europe centrale et orientale.

    Allocution de Walter Baier lors de la réunion du comité exécutif du Parti de la gauche européenne (PGE) à Berlin, le 6 juillet 2019.

     

    C’est pourquoi ce serait de notre part une erreur fatale que de nous autoriser à reprendre le fil de nos activités comme si de rien n’était.

    Permettez-moi trois remarques :

    La première concerne la course électorale entre la droite nationaliste d'un côté et les libéraux pro-européens et les Verts de l'autre, ce qui nous a évidemment affectés. Certes, la performance de la droite nationaliste a été inférieure aux prédictions générales, tandis que les Verts ont dépassé les attentes. Les nationalistes ainsi que les pro-européens libéraux et écologistes possèdent chacun un programme cohérent pour la future Europe. En revanche, notre offre politique était vague et incohérente, et donc peu crédible. Il y a un mois, transform! europe a organisé un atelier dans lequel nous avons recueilli des comptes-rendus et des analyses de politologues dans le but de tirer des conclusions d'ensemble sur ces élections. La plupart des comptes-rendus offraient des similarités sur un point : la politique européenne, à de rares exceptions près, n’a joué qu’un rôle secondaire dans les campagnes électorales de nos partis. Bien sûr, il y a des raisons à cela, par exemple, la concomitance des élections européennes avec des échéances électorales nationales ou municipales. Cependant, une question générale se pose : comment pouvons-nous espérer réussir aux élections européennes sans traiter sérieusement de politique européenne ? Ce n'est pas seulement une question de tactique électorale. Nous savons tous que les législateurs et fonctionnaires de l'UE restreignent et amenuisent de plus en plus les espaces politiques nationaux. Qu'on le veuille ou non, les politiques de l'UE sont devenues un champ de bataille pertinent pour la gauche.

    La deuxième observation concerne la dimension historique. Entre 1979 et 1994, dates des premières élections au Parlement européen qui ont reflété pleinement la chute du Mur, la gauche d'Europe occidentale, – alors presque exclusivement représentée par les puissants partis communistes d'Italie, de France, du Portugal, d'Espagne et de Grèce, – a maintenu ses résultats entre 11 et 9 %. Mais en 1994, lors des premières élections qui ont suivi la fin de la guerre froide, sa part des voix est tombée à 4,9 %, chiffre autour duquel elle n’a cessé de graviter depuis.

    Remarque : Le groupe parlementaire de la gauche radicale était dénommé Groupe communiste et apparentés (COM) de 1979 à 1989, puis Gauche unitaire européenne (GUE) de 1989 à 1994.

    Source : site du Parlement européen

     

    Cette remise en perspective incite à considérer le chiffre de 5 % comme celui qui indique la force électorale structurelle de la gauche radicale post-socialiste, tandis que les 7 % atteints en 2014 constituent une exception qui s'explique par une conjoncture politique particulière, à savoir la lutte contre l'austérité dans l'Union européenne du Sud symbolisée par Aléxis Tsípras, lequel était alors le candidat du PGE pour la présidence de la Commission européenne. Cependant, il convient de rappeler que, même en 2014, nos succès se concentraient dans les pays d'Europe méridionale, en particulier en Grèce et en Espagne, alors que nos résultats dans les grands pays d'Europe occidentale étaient demeurés médiocres.

    La troisième observation concerne les controverses passionnées entre nous. Aucun des trois projets stratégiques (DiEM25, Maintenant le peuple ou le courant dominant du PGE) n'a produit de recette gagnante.

    Conclusions provisoires

    Il semble que la gauche soit toujours aux prises avec la réalité politique qui a émergé de la chute du mur de Berlin. Nous devons encore une fois essayer de comprendre les profonds changements en Europe introduits par le traité de Maastricht après l'unification de l'Allemagne.

    Le traité de Lisbonne, auquel, pour la plupart d'entre nous, nous nous sommes opposés, non seulement a consacré le néolibéralisme comme la norme fondamentale de l'UE, mais il a également dopé le processus d'intégration sur deux plans, – en termes d'expansion vers l'est et en termes de renforcement institutionnel. Ainsi, l'intégration européenne, la crise de 2007-2008 et le renforcement correspondant de la gouvernance économique de l'UE ont fondamentalement changé les règles du jeu, révélant au passage le défaut de réponse stratégique du côté de la gauche radicale. Il s’agit là d’un problème grave qui ne concerne pas seulement le PGE, car ce défaut de réponse se fera encore plus dévastateur lorsque les projets de réforme ou de « refondation » (Macron) de l’UE seront débattus au sein du plus large public européen. Seuls des travaux théoriques sérieux et un débat politique ouvert, – plutôt que des recettes magiques, – peuvent ici être utiles.

    Certes, le maintien du groupe GUE/NGL est en soi un succès important. Mais qu'en est-il du parti ?

    Nous pensons que la gauche en Europe a besoin d'un parti politique au niveau européen. Cependant, comme pour tout parti, l'avenir du PGE dépend de son utilité. Il n'est pas déplacé de chercher à évaluer de manière critique dans quelle mesure le parti est à la hauteur des attentes suscitées par chacun des trois éléments de son nom : « parti », « gauche » et « européenne ». Ce nom engendre une lourde responsabilité car le PGE, bien que certainement affaibli, reste pour l'instant l'unique formation partisane de la gauche radicale au niveau européen.

    D’un point de vue général, le PGE dispose de deux options :

    a) Il peut être un forum politique informel dans lequel les partis se rencontrent, échangent des opinions et parfois s'accordent sur des campagnes communes, une sorte de nouveau forum de la gauche européenne (New European Left Forum, NELF). Nous pouvons lui affecter des fonds et des ressources afin de créer un forum plus large, comme nous le tentons déjà avec le Forum Marseille/Bilbao/BXL, un espace où des partis de familles différentes se rencontrent et dialoguent avec des acteurs de la société civile, des syndicats et des mouvements.

    Ce concept est raisonnable et cohérent. Il implique une structure administrative réduite en charge de la coordination, et non pas de « faire de la politique ». La question cruciale, cependant, est de savoir si ce concept est pertinent pour répondre aux actuels défis auxquels la gauche se confronte.

    b) La deuxième option est que le PGE entreprenne de devenir un véritable acteur politique, doté de son propre profil politique. Pour cela, il lui faudrait en outre développer une capacité politique et de communication et intervenir dans les débats politiques au niveau européen. De toute évidence, un tel parti à l'échelle européenne ne peut pas être modelé sur les partis nationaux, car il doit se construire sur des accords entre partis. Cela implique une plateforme politique concise qui définisse le cadre dans lequel le parti est habilité à « faire de la politique », c'est-à-dire à faire des déclarations, prendre des initiatives et intervenir dans les débats publics européens. La plateforme programmatique doit être suffisamment large pour prendre en compte les préoccupations et les intérêts de tous les partenaires possibles au sein du PGE actuel et au-delà.

    Il est évident que « l'Europe » – non identique à l'UE – doit être placée au centre du programme d'un parti européen.

    Nous pouvons nous appuyer sur un consensus large entre les acteurs politiques, les syndicats et les universitaires qui nous sont proches autour d’un cœur de programme qui est socio-économiquement progressiste, féministe, fondé sur les droits humains, écologique et axé sur la paix. Certes, nous devons renforcer notre crédibilité sur tous ces plans. Cependant, la crédibilité n’est pas seulement une question de sincérité mais tient aussi dans notre capacité à proposer une stratégie concernant la mise en œuvre d'un programme de transformation qui prenne en compte les relations de pouvoir institutionnelles actuelles entre les niveaux de gouvernance étatique, – local, national, et européen.

    Le Brexit montre à quel point le nationalisme est destructeur mais, en même temps, il démontre la pérennisation impossible de l'UE sous sa forme actuelle. Dans sa lettre au Guardian du 4 mars 2019, Emmanuel Macron met en garde, à juste titre, contre ceux qui voudraient ne rien changer, car « ils nient la peur ressentie dans le peuple, et les doutes qui minent nos démocraties » [1].

    Néanmoins, les décisions du Conseil européen concernant la désignation des futurs titulaires pour les plus hauts postes de l'UE est l'exemple le plus récent et le plus abominable de la façon dont on mine et trahit la démocratie, pas seulement en raison de la personnalité de Mme Von der Leyen, présidente désignée par la Commission et qui est la plus farouche avocate du complexe militaro-industriel allemand, mais aussi du fait de la manière dont ces décisions ont été imposées : des maquignonnages cyniques derrière portes closes, pendant que sont ignorés les résultats des urnes, – pourrait-on imaginer un plus grand mépris envers le Parlement démocratiquement élu que celui qu'exhibent actuellement les chefs d'État ? Ce ne sont pas des questions mineures car elles touchent au cœur même du politique. Les traités européens actuels ont mis en place un système de gouvernance destiné à imposer aux États membres des politiques néolibérales tout en entravant les changements démocratiques, – au lieu d'assurer à ces derniers un espace politique. Se cumulant avec les effets dévastateurs du néolibéralisme sur le plan social, le déficit démocratique des traités constitutionnels de l'UE provoque le déclin continu de l'intégration européenne et la montée du nationalisme.

    Comment y faire face ?

    Premièrement, l'intégration démocratique présuppose le respect de l'autodétermination nationale dans chaque État membre. Par conséquent, l'internationalisme n'est pas le privilège de « pro-européens » particulièrement actifs. Au contraire, cela signifie que les liens de solidarité entre les partis de gauche existent indépendamment du fait qu'un parti préfère voir son pays en dehors ou à l'intérieur de l'Union européenne.

    Deuxièmement, nous sommes bien sûr en faveur de la participation citoyenne individuelle, des référendums, des initiatives citoyennes européennes, etc. Mais la démocratie implique essentiellement la représentation collective des groupes sociaux et politiques dans leurs intérêts communs. Le mépris du Parlement européen démontré par les chefs des États lors de leur sélection des candidats pour les plus hauts postes de l'exécutif prouve une nouvelle fois la nécessité d'un Parlement européen doté de compétences suffisantes pour agir souverainement dans tous les domaines sur lesquels l'UE a vocation d'intervenir.

    A propos de notre ‘gauche’

    1) De toute évidence, une partie seulement des eurodéputés du groupe GUE/NGL s’impliquera dans le PGE. Cela signifie qu'en réalité, celui-ci représente le parti d'une portion seulement de la gauche européenne. Le reconnaître ne veut pas dire qu’on s’en satisfait. Nous devons entamer un dialogue sincère avec tous ceux qui se trouvent à l'intérieur comme à l'extérieur du PGE. Certaines critiques sur la stratégie du parti et son mode de fonctionnement méritent d'être prises au sérieux.

    2) Cependant, il serait tout aussi important d’identifier des projets de coopération concrète, par exemple d’engager une discussion avec les acteurs de gauche en Europe centrale et orientale et en Scandinavie sur des préoccupations communes concernant les politiques militaire et de sécurité, ainsi que d’examiner la pertinence des concepts de neutralité, de non-alignement et de zones dénucléarisées (régionales ou paneuropéennes), – et comment ces concepts pourraient s’intégrer dans une stratégie globale de sécurité pour le PGE. Nous devrions généralement encourager la coopération régionale entre partis du PGE (par exemple, entre ceux du Sud de l'Europe, des PECO et des pays non alignés) et monter des réseaux avec des acteurs extérieurs au PGE.

    3) Un bon exercice de solidarité pratique serait de proposer au congrès du PGE le lancement d'une campagne politique commune entre diverses forces de gauche. Pourquoi ne pas soutenir l'excellente idée avancée par Maintenant le Peuple d'une campagne contre l'évasion fiscale ?

    4) Un parti a besoin d'un système efficace de communication interne et surtout externe. À cet égard, on pourrait aussi envisager la création d’un média électronique (peut-être en coopération avec transform!).

    5) La discussion qui mènera au congrès devrait absolument se poser la question de savoir si une structure partisane plus participative est capable d'engendrer une nouvelle dynamique pour le parti. transform! est disponible pour collecter des expériences de modèles déjà opérationnels (par exemple, des instruments en ligne) et les soumettre à la discussion.

    Il est évident que les problèmes sont complexes et, pour une large part, sont le reflet d'un problème plus global, à savoir la crise de l’intégration européenne.

    Par conséquent, ils ne peuvent pas et ne seront pas résolus dans les cinq mois précédant le congrès. Mais le congrès pourrait être le point de départ d'un débat en profondeur. Il pourrait, par exemple, décider d'une feuille de route, arrimée à un congrès ultérieur au cours duquel le débat pourrait déboucher sur des décisions importantes concernant l'avenir du PGE.

     

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    [1] Emmanuel Macron, « Dear Europe, Brexit is a lesson for all of us: it’s time for renewal »(Chère Europe, Le Brexit est une leçon pour nous tous : l'heure est au renouveau), theguardian.com, 4 mars 2019

     


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