• Belgique: colère noire contre colères rouge et verte

  • Auteur Gregory Mauzé | 03 Jun 19 | Posted under: Belgique , Élections , Union européenne
  • Le net désaveu infligé au gouvernement libéral-conservateur lors du scrutin législatif, régional et européen du 26 mai a pris une forme radicalement différente selon les régions du pays.

    Alors que les Flamands (60 % de la population) ont massivement apporté leurs suffrages à l'extrême droite, c’est la gauche radicalet écologiste qui triomphe à Bruxelles et en Wallonie.

    Pour des raisons politiques, socio-économiques et historiques, la sociologie électorale des zones francophone et néerlandophone a toujours divergé. Ce hiatus prend des allures de miroir inversé au lendemain du scrutin du 26 mai 2019. Alors que le total des voix allant du centre gauche à la gauche radicale grimpe à 61,19 % dans l'espace francophone pour le scrutin européen, il n'atteint que 27,53% au nord du pays[1].

    Vent vert et rouge au Sud

    En Wallonie et à Bruxelles, les électeurs sanctionnent en premier lieu le MR (libéraux), unique parti francophone dans gouvernement sortant. Les vainqueurs incontestables sont le PTB (gauche radicale, 14,59 %, +9,1) et Ecolo (écologistes, 19,91 %, + 8,22%). Ces derniers, qui arrivent second ou troisième selon les scrutins, ont largement bénéficié des mobilisations sociales environnementales en cours depuis le début de l'année. La progression est encore plus manifeste du côté du PTB, en particulier à Bruxelles où il triple son score de 2014. Ce dernier récolte le fruit d’un travail de terrain assidu, notamment parmi les quartiers précarisés anciennement acquis au PS, auprès desquelles il a pu incarner le désir de rupture avec le consensus néolibéral.

    S’il conserve sa première place, le Parti socialiste (PS), naguère hégémonique au sud du pays, voit pour la première fois son score dépassé par l’addition de celui des autres partis de gauche. La cure d'opposition entamée en 2014 au fédéral et en 2017 en Wallonie ne lui a pas permis d'effacer des mémoires les nombreuses affaires de corruption et de mauvaise gouvernance. Il a néanmoins pu bénéficier d'un effet “vote utile”, en se présentant comme le mieux à même de défendre les acquis sociaux face à la droite. Il a également pu compter sur le soutien du syndicat FGTB, et, plus largement, du maillage associatif hérité de l'organisation traditionnelle de la société belge en “piliers”.

    Ces élections marquent enfin un nouvel échec des forces racistes et xénophobes à percer parmi les francophones. Les Bruxellois, qui n'avaient élu aucun conseiller de ce bord lors des municipales d'octobre 2018, maintiennent leur ville libre de fascisme. L'unique élu de droite populiste au sud du pays disparaît quant à lui du paysage politique local. Plus que jamais, la Belgique francophone apparaît comme un îlot progressiste, dans une mer européenne où la droite populiste a le vent en poupe.  

    Vague noire au Nord

    En Flandre, au contraire, le fait majeur de ces élections est le retour en force de l'extrême droite du Vlaams Belang, que les nationalistes conservateurs de la N-VA avaient cru définitivement à terre en adoptant une partie de leur agenda. Tombé à 6.76 % en 2014, il engrange un score inattendu de 19,8 (+12,32%) qui lui permet de se hisser à la deuxième place.  Si ce parti, qui entend notamment limiter dans le temps et conditionner les allocations de chômage, ne présente aucune proposition en faveur de la justice fiscale, son succès est également lié à un discours plus social que par le passé. Il lui a permis de capter les mécontents vis-à-vis des attaques frontales du gouvernement aux droits des travailleurs.

    Le parti a aussi bénéficié des thématiques migratoires entretenues par la N-VA, dont le ministre en charge de l'immigration Théo Francken a poussé loin les œillades en direction de l'électorat conservateur. La défaite de la N-VA (26.67%, - 4.23), sanctionne l'échec de cette stratégie visant à assécher l'extrême droite en adoptant une partie de son discours. Pour autant, le parti nationaliste, qui demeure incontournable en Flandre, n’entend pas en changer. Au soir des résultats, son président Bart De Wever évoquait même sa volonté de rompre le « cordon sanitaire », accord tacite entre les partis démocratiques consistant à exclure l'extrême droite du jeu des alliances politiques.

    À gauche, les sociaux-démocrates poursuivent leur érosion. La vague verte attendue n'a pas eu lieu, Groen ne progressant que marginalement. La véritable révolution constitue le franchissement du seuil électoral des 5% par le PTB pour la première fois, ce qui représentait un enjeu majeur pour ce dernier parti à exister des deux côtés de la frontière linguistique.  

    Vers le confédéralisme ?

    La complexité et la fragmentation du résultat ne permettent pas de dégager un signal clair et univoque des électeurs, si ce n’est le rejet des politiques conduites par la majorité sortante. Si la poussée verte et rouge fait globalement progresser la gauche, la pression exercée sur les partis traditionnels par la radicalisation de la droite augure une longue période de blocage, avec, à la clé, un possible retour aux urnes.

    Plus fondamentalement, le fossé de plus en plus large qui sépare les deux communautés, de même que la progression des indépendantistes (qui frôlent la majorité absolue en Flandre) remet sur la table l'opportunité d'une nouvelle une dévolution des pouvoirs du niveau fédéral vers les régions, la septième en un demi-siècle. Prônée initialement par la droite indépendantiste, elle pourrait gagner des partisans parmi les francophones, dont les aspirations progressistes semblent plus que jamais contrariées par le carcan fédéral. Un scénario particulièrement redouté par le PTB, viscéralement attaché à l’unité du pays, dont le slogan « Nous sommes un » entonné dans les deux langues résonne de moins en moins avec la réalité politique du Royaume.


     


    [1] Les résultats électoraux qui suivent sont ceux des Européennes, seules élections offrant un collègue électoral commun à tous les francophones du pays (Bruxelles et la Wallonie). Ils épousent en grande partie les tendances des autres scrutins sans toutefois s’y superposer.


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