• Analyse
  • Revenu de base inconditionnel. À chacun·e selon ses besoins essentiels.

  • Par Marek Hrubec , Martin Brabec | 10 Sep 20 | Posted under: Communs , Gouvernance économique , Union européenne , Stratégies de transformation
  • Plus qu'une mesure financière, le revenu de base est un montant social, économique et citoyen au fort effet multiplicateur dans de multiples domaines de vie. Il représente un important changement civilisationnel, équivalent à ce qu'ont été l'introduction du suffrage universel et la protection sociale universelle. Analyse de ses aspects clés.

    Le revenu de base, bien que dénommé revenu de base universel, revenu de base inconditionnel, et parfois aussi revenu minimum social garanti ou revenu citoyen, est souvent confondu avec des prestations sociales octroyées sous conditions. En clarifier la définition s'impose donc comme un préalable. Le revenu de base inconditionnel est un avantage financier que chaque citoyen·ne reçoit de l'administration publique, de manière inconditionnelle et à intervalles réguliers, généralement à un rythme mensuel. Il est universel, c'est-à-dire qu'il bénéficie sans conditions à tou·te·s les citoyen·ne·s d'un même État. Parallèlement, les citoyen·ne·s ont le droit de toucher également des revenus tirés d'un emploi ainsi que des prestations sociales spécifiques.

    Les réflexions actuelles en Europe sur le revenu de base, tout comme d'ailleurs celles présentées dans cet article, s'inscrivent dans un contexte bien particulier, celui notamment d'une initiative citoyenne européenne (ICE) d'un an pour le lancement de « revenus de base inconditionnels dans toute l’Union européenne »[1]. Il s'agit de la deuxième initiative d'information de ce genre. La première initiative, qui s'est déroulée en 2013, a constitué historiquement l'un des plus grands événements paneuropéens à avoir été mené par des citoyen·ne·s. L’ICE pour un revenu de base inconditionnel de 2013 avait pour ambition d'informer les citoyen·ne·s et de provoquer des discussions parmi les populations dans toute l'Europe, mais aussi au Parlement européen et à la Commission européenne. De janvier 2013 à janvier 2014, de simples citoyen·ne·s, des philosophes et des spécialistes des sciences sociales, ainsi que des militant·e·s de partis politiques et des membres d'ONG avaient mis sur pied conférences et séminaires à destination du grand public et d'audiences professionnelles, débattant aussi dans les médias, et organisant la collecte de signatures. La proposition d'introduire un revenu de base avait provoqué une déferlante de réactions très diverses chez les citoyen·ne·s et les responsables politiques du fait de l'intensité de cette campagne d'un an, et aussi en raison de la largeur des publics visés, puisque les pays de l'Union européenne et les pays voisins où l'initiative avait également lieu comptabilisaient à eux tous plus de cinq cent millions d'habitant·e·s.

    La deuxième initiative citoyenne européenne pour le revenu de base est désormais en cours dans les pays de l'UE, et des discussions ont lieu aussi en Norvège, en Suisse et en Turquie. L'initiative intitulée Lancer des revenus de base inconditionnels dans toute l'UE se déroulera de septembre 2020 jusqu'en septembre 2021. Le revenu de base pourrait ensuite être appliqué dans certains pays de l'UE ou bien dans toute l'Union, en fonction des décisions prises et des règles en vigueur dans chaque pays, mais de préférence avec coordination entre tous les États membres. 

    Le chômage comme libération

    Le chômage a cessé d'être un simple accident temporaire, il est devenu un problème permanent et systémique qui affecte beaucoup de gens, parmi lesquels des citoyen·ne·s de l'Union européenne. Ces dernières années, le chômage est devenu par exemple un problème d'une intense gravité en Espagne et en Grèce. Est-il encore possible pour tou·te·s les citoyen·ne·s d'accéder à un emploi à temps plein alors que, depuis le début de l’ère industrielle, des efforts sont constamment entrepris pour supprimer le travail des personnes au profit de la mécanisation et de l’automatisation ? Ne devrait-on pas réfléchir à une meilleure redistribution humaine des bénéfices et profits qu'engendre le travail mécanisé et automatisé ? Cette redistribution pourrait se faire par exemple via le revenu de base inconditionnel, qui permettrait aux gens d'accomplir des activités qui ne sont actuellement que peu ou pas rémunérées[2].

    De plus en plus de recherches en sociologie insistent aujourd'hui sur la nécessité d'admettre que le plein emploi est devenu un objectif hors d'atteinte dans les sociétés modernes et avancées. La quantité d'efforts à fournir pour créer du travail en quantité suffisante dans les sociétés modernes et développées est perçue comme irréaliste, et il nous faut renoncer à nous accrocher à cette idée. Les arguments sont les suivants :

    (1) Il n'y a pas de solution de nature économique à la hausse du chômage annoncée. Les personnes sans emploi (ou à temps partiel) disposent d'un revenu bien inférieur par rapport aux personnes embauchées à plein temps.

    (2) Néanmoins, c'est aujourd'hui culturellement la norme que de blâmer les victimes. Bien que l'on comprenne en général que tout le monde ne peut pas avoir un emploi en même temps, la plupart des gens continuent de penser que chacun·e garde la possibilité de décrocher un emploi. Aussi, les personnes qui ne trouvent pas de travail vivent-elles leur état comme la conséquence d'un échec personnel. 

    (3) Mais, s'il n'est pas nécessaire que les gens effectuent un travail déplaisant, ils ne devraient alors pas y être contraints. Le fait est qu'une personne ne travaillant pas ne doit pas être considérée comme indésirable individuellement ou socialement, mais pour atteindre cet objectif des changements institutionnels et culturels sont nécessaires. Aujourd'hui, nous manquons cruellement d'une offre culturelle et d'infrastructures institutionnelles efficaces pour occuper le temps libre. Surtout, notre culture consumériste fait lourdement dépendre le temps libre du niveau de revenu. Les personnes à faible revenu n'ont à leur disposition que peu de façons d'utiliser leur temps de loisir de manière cultivée.

    La plupart des responsables politiques continuent à vouloir s'attaquer au chômage par la création de nouveaux emplois, la réduction du nombre d'heures hebdomadaires travaillées et le partage du travail. Cependant, de telles politiques ne peuvent faire décroître que partiellement le nombre de chômeur·euse·s car elles ne s'appuient pas sur une compréhension préalable des causes du chômage. La technologie a largement remplacé la force de travail humaine. C'est pourquoi on se retrouve aujourd'hui avec un chômage élevé. Les gens pourraient s'en satisfaire si le travail des machines leur rapportait des bénéfices via une redistribution équitable. Mais la réalité est différente, et les profits se concentrent entre les mains d'un petit groupe de la classe supérieure. Sans possibilité actuellement d'adopter une réelle perspective culturelle et sociale face à la perte d'un emploi, beaucoup de gens n'ont pas conscience du potentiel de liberté accrue que cette perte d'emploi engendre, et ne voient la situation immédiate du chômage que sous l'angle négatif, faute de redistribution des bénéfices.

    Reconnaissance du care

    L'introduction d'un revenu de base inconditionnel nous permettrait d'apprécier que les machines travaillent pour nous, et donc que notre propre travail mécanique ne soit plus désormais autant nécessaire. Plus concrètement, grâce au revenu de base, nous pourrions nous engager dans d'autres activités qui ont notre préférence et dans lesquelles nous pourrions trouver la réalisation de nous-mêmes. Nous aurions la possibilité de nous consacrer à un travail utile dans la société civile, de nous engager dans un travail culturel et intellectuel créatif, ou encore de passer plus de temps avec nos enfants, nos aîné·e·s, d'autres êtres chers, ou auprès des personnes socialement les plus fragiles, etc.

    L'introduction d'un revenu de base présente l'avantage que ce type de travail, qui souvent recèle des liens affectifs essentiels concernant des proches, deviendrait ainsi valorisé au lieu de se retrouver en grande partie phagocyté par l'aliénation du marché du travail.[3] Cette reconnaissance du travail des aidant·e·s s'appuie sur la compréhension de l'importance de la solidarité entre les personnes, c'est-à-dire sur la reconnaissance du fait que nous sommes tou·te·s dépendant·e·s des soins d'autrui à certaines étapes de notre vie (enfance, vieillesse et maladie — voire, pour certaines personnes, toute la vie). Cela rejoint aussi l'argument plus large selon lequel le versement d'un revenu de base inconditionnel repose sur une reconnaissance mutuelle des citoyen·ne·s en tant qu'êtres humains dotés de droits fondamentaux.

    Aujourd'hui, bien des aidant·e·s ne reçoivent aucune rémunération en contrepartie de leur travail, qui n'est souvent même pas reconnu en tant que travail sur le marché de l'emploi. L'essentiel de ce care (traduisible à la fois par soins et par sollicitude) étant aujourd'hui fourni par les femmes, un revenu de base apporterait un secours en particulier à ces dernières. De façon générale, le revenu de base peut être vu comme une reconnaissance du travail des aidant·e·s (carers). Grâce au revenu de base inconditionnel, les gens pourraient favoriser la qualité, une approche non consumériste de la vie qui en retour conduirait à une société durable, porteuse de meilleures relations non seulement entre les personnes, mais aussi entre les personnes et l'environnement.

    Le revenu de base ne devrait en aucun cas être versé uniquement aux personnes involontairement au chômage — ce serait discriminer les autres et reviendrait à donner la préférence à une conception de la vie qui met l'accent sur l'insuffisance de capital (ici un emploi). À l'inverse, les personnes qui, pour quelque raison que ce soit, ne reçoivent pas leur part de ce capital (chômage...) et qui en abandonnent donc leur part à d'autres, ne devraient pas être exclues du partage. Les deux groupes de personnes — qui contribuent à ce capital respectivement en proportion supérieure ou inférieure par rapport à une répartition égalitaire des montants — devraient pouvoir obtenir leur part des ressources limitées, et mener leur propre vie conformément à l'idée qu'elles s'en font.

    En résumé, le revenu de base serait un moyen de valoriser socialement, à la fois dans les familles et dans les communautés plus larges, les activités de care, au lieu que celles-ci soient marchandisées dans un marché qui ne les propose que de manière indigente. Le revenu de base peut ainsi être perçu comme un mécanisme indirect de « salaire pour le travail au foyer », une proposition récurrente parmi les défenseur·euse·s des droits des femmes. Cela revient à reconnaître socialement que le travail de care est utile et productif dans la société, et qu'il mérite donc d'être rémunéré financièrement.

    Transfert de pouvoir dans la relation de travail

    Manifestement, à l’heure actuelle, l'idée d'instaurer un revenu de base suscite des inquiétudes dans certaines couches de la population. Des employeurs craignent une plus grande difficulté à recruter sur des postes peu attirants ou faiblement rémunérés. Un revenu de base rendrait en effet les travailleur·euse·s plus libres de refuser de tels postes ou de quitter un emploi qui ne leur convient pas. Par ailleurs, une partie des employé·e·s redoutent que les employeurs profitent de l'instauration du revenu de base garanti pour baisser les salaires. Il n'empêche que de nombre de salarié·e·s ont déjà pris conscience des avantages que présente un revenu de base. Son introduction transformerait l’équilibre des pouvoirs dans la société capitaliste actuelle de façon positive. Dans le contexte économique présent, son introduction engendrerait un meilleur transfert de pouvoir en direction des salarié·e·s. Pour motiver les travailleur·euse·s, les employeurs seraient contraints d'augmenter les salaires et d'améliorer les conditions de travail, en particulier pour le travail non qualifié, où les salaires sont les plus bas et les conditions de travail les plus dégradées. Cela provoquerait l'humanisation tant nécessaire du travail. Quelques syndicats ont déjà pris conscience de cette conséquence. 

    Le revenu de base aurait également des effets profonds sur la transformation de la société dans le sens d'une démocratie égalitaire[4]. Le contrat de travail pourrait faire l'objet d'un meilleur consentement, étant donné que tout le monde aurait une excellente et réelle possibilité de s'en retirer. Les relations de pouvoir entre employé·e·s et organisations employeuses pourraient devenir plus égalitaires, les travailleur·euse·s ayant plus facilement les moyens de créer un fonds de règlement des conflits en cas de différend. En plus d'octroyer un pouvoir de négociation aux individus (c'est-à-dire la liberté pour un·e travailleur·euse individuel·le de quitter son travail), un revenu de base conforterait l'organisation collective du travail et contribuerait donc à élargir l'agenda social : il renforcerait les forces sociales au profit des travailleur·euse·s. Ce renforcement de la position du salariat grâce au revenu de base modifierait positivement l'équilibre des pouvoirs entre les classes sociales.

    Les personnes seraient en mesure de s'associer plus facilement en coopératives pour, de manière notable, produire des biens et créer des services en dehors du marché, étant donné qu'elles auraient déjà subvenu à leurs besoins essentiels. Le revenu de base peut être perçu comme une subvention à l'économie sociale et coopérative. En effet, les entreprises détenues par les employé·e·s peuvent rencontrer des difficultés pour garantir à leurs membres un niveau de vie minimum, en particulier lors des premières étapes de la création, lorsque les adhérent·e·s en sont encore à apprendre comment élaborer leurs statuts et organiser les capacités de production. L'octroi d'un revenu de base leur permettrait de survivre bien plus facilement à cette étape. Le revenu de base peut ainsi être vu comme un mécanisme transférant une partie du surplus social du marché capitaliste vers le secteur de l'économie sociale ou, autrement dit, comme un transfert d'une partie de l'accumulation du capital vers ce qu'on pourrait appeler l'accumulation sociale et coopérative, c'est-à-dire l'accumulation de la capacité de la société à renforcer l'auto-organisation de son activité économique, laquelle a pour ambition de répondre aux besoins des membres et de promouvoir les activités coopératives.

    Le revenu de base briserait un double cloisonnement. Quand bien même les salarié·e·s devaient rester séparé·e·s des moyens de production dans certains cas, il·elle·s ne seraient plus privé·e·s des moyens de leur subsistance (ceux-ci étant fournis par le revenu de base). Ainsi, travailler en échange d'un salaire deviendra davantage une décision délibérée. En permettant aux salarié·e·s de refuser plus facilement un emploi inadapté, le revenu de base permet une répartition beaucoup plus équitable de la liberté réelle.

    L'introduction du revenu de base engendrera plus d'égalité sur le marché du travail. La structure des salaires commencera dès lors à refléter plus systématiquement les inconvénients relatifs aux différents types de travail, au lieu de simplement refléter la pénurie relative de certains types de main-d'œuvre. Ceci, en retour, incitera davantage les employeurs à se mettre en quête d'innovations techniques et organisationnelles afin de supprimer le travail pénible. L'introduction de nouvelles technologies permettrait alors d'économiser sur le travail tout en ouvrant la possibilité d'un changement réel dans la propriété des moyens de production.

    Élimination de la pauvreté et État-providence

    Un revenu de base inconditionnel, dans sa conception, ne doit pas se substituer à la fourniture des services et biens spécifiques aujourd'hui assurée par l'État-providence. Ils sont appelés à se compléter.[5] Le revenu de base aurait des avantages différenciés selon les personnes, celles-ci pouvant utiliser le revenu de diverses façons. Mais les personnes handicapées par exemple consomment plus de ressources que les autres pour accéder à une qualité de vie équivalente. Si les aidant·e·s qui s'occupent de façon gratuite des personnes en situation de handicap partent travailler, les citoyen·ne·s handicapé·e·s auront besoin d'un montant compensatoire pour rémunérer des assistant·e·s de vie. Il faudrait donc que, aux côtés du revenu de base, la sécurité sociale soit maintenue (avec gratuité des soins médicaux et gratuité de l'enseignement public à tous les niveaux, du préscolaire à l'université) et que les personnes puissent bénéficier de programmes sociaux complémentaires. Dans le même temps, les différentes composantes de l'État-providence doivent rester en place non seulement au niveau national, mais aussi exister à une échelle supranationale. C'est pourquoi il faudrait redéfinir les institutions supranationales et, par exemple dans le cas des pays de l'UE, renforcer le modèle social européen.

    Le revenu de base élimine la pauvreté de manière significative tout en évitant les inconvénients des multiples prestations sociales sous conditions dont l'objectif est aussi une réduction de la pauvreté. Ces prestations sociales conditionnelles sont avant tout ce qu'on appelle des pièges à pauvreté, car une personne pauvre bénéficiant d’allocations sociales n'a pas rationnellement intérêt à prendre un emploi dont le salaire ne serait qu'à peine supérieur au montant de ses prestations, d'autant moins au regard de l'augmentation de ses dépenses liées notamment aux nouveaux repas à prendre dans l'entreprise et aux déplacements supplémentaires. Un autre inconvénient évité par le revenu de base est la stigmatisation des bénéficiaires (en contraste avec les prestations conditionnelles), étant donné que tout le monde y a droit. Il n'y a pas de cloison étanche entre bénéficiaires et contributeurs nets, et de nombreuses personnes basculeraient au fil du temps tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. En conséquence, (si le revenu de base est en place depuis un certain temps,) il y a un moindre risque de voir se former des coalitions majoritaires durablement opposées à cette forme de redistribution.

    Dimension transnationale : environnement et migration

    Le mouvement écologiste nous a fait comprendre depuis longtemps que la pollution de l'environnement est causée essentiellement par la productivité des sociétés industrielles, laquelle réclame une croissance constante de la production et de la consommation. Les biens sont considérés sous l'angle de leur quantité. Par opposition, l'introduction d'un revenu de base inconditionnel permettrait aux gens de privilégier la qualité et une approche non consumériste de la vie conduisant à une société durable, porteuse de meilleures relations non seulement entre les personnes, mais aussi entre les personnes et l'environnement. Le revenu de base permettrait aux gens de surmonter l'aliénation froide à la fois face aux autres et vis-à-vis de l’environnement. Il leur donnerait également la chance de pouvoir s'impliquer davantage dans la société civile au profit d'activités environnementales, et de porter attention à l'environnement. Il faudrait aussi taxer plus la pollution. Comme en Alaska, de tels fonds pourraient être utilisés pour financer le revenu de base. Toutefois, le revenu de base en Alaska reste de faible montant. Il importerait d’étendre le revenu de base à plusieurs pays de l’Union européenne et dans d’autres macrorégions qui pourraient ainsi coopérer entre elles au lieu de se constituer en îlots isolés.

    Il convient de clarifier encore un autre aspect transnational lié à l'introduction d'un revenu de base, à savoir le phénomène migratoire. Introduire le revenu de base dans un seul pays, conformément à l'un des scénarios existants pour sa mise en œuvre, serait en effet susceptible d'engendrer une pression migratoire, les ressortissant·e·s d'autres pays souhaitant probablement toucher aussi ce revenu, même s'il est peu probable qu'il leur soit accordé du fait de leur extra-citoyenneté. Par conséquent, il paraît plus approprié d'envisager d'introduire le revenu de base dans le cadre d'unités macrorégionales plus larges. Néanmoins, il apparaît aussi nécessaire de commencer à analyser les contextes locaux et nationaux en divers lieux et pays afin de tenir compte des besoins spécifiques.

    Financer le revenu de base

    Effectuer une modification d'ampleur du budget de l’État ou du budget de l’Union européenne dans le but de financer le revenu de base ne se fait évidemment pas sans préparation appropriée. Par exemple, l'impôt progressif permet d'imposer les groupes de personnes ayant des revenus élevés davantage en proportion que les groupes présentant de faibles revenus.[6] Néanmoins, dans de multiples pays, les gouvernements néolibéraux ont aboli ce type d'imposition pour y substituer l'impôt proportionnel au taux forfaitaire identique pour tou·te·s, ce qui profite aux citoyen·ne·s riches et contribue à creuser l'écart de revenus entre les riches et les pauvres. À l'opposé, l'impôt progressif constitue un instrument de solidarité et de justice sociale dans les sociétés avancées. L'introduction d'un impôt progressif fort dans les pays qui ne l'ont pas encore appliqué et sa réintroduction dans les pays qui l'ont supprimé permettraient de récolter une partie, voire la totalité, des ressources financières qui seraient nécessaires au financement durable du revenu de base inconditionnel.

    Une source importante de financement du revenu de base devrait aussi provenir de l'élimination des paradis fiscaux ou, sinon, d'une imposition supplémentaire des entreprises établies dans des paradis fiscaux et qui veulent vendre sur notre marché.

    Un autre changement majeur pourrait venir de l'application au personnel politique de la notion de responsabilité matérielle. Aujourd'hui, il est par exemple courant qu'un·e ministre de gouvernement prenne une décision qui engendre des coûts à hauteur de centaines de millions, voire de milliards, qui seront à la charge des contribuables. Or, il « s'avère » parfois qu'il s'agissait d'une faute politique manifeste, sans pour autant que les responsables politiques soient tenu·e·s de payer pour leurs erreurs. Mais pendant ce temps, les travailleur·euse·s, par exemple un·e caissier·e de supermarché, sont contraint·e·s de payer pour leurs fautes, par exemple lorsque les marchandises ont été mal étiquetées.

    Une autre mesure dont nous avons besoin est la lutte implacable contre la corruption, y compris contre les prétendues transactions politiques ou le « sponsoring » des partis et du personnel politique. Aujourd'hui, ces formes de corruption légale sont tolérées dans de nombreux pays du monde entier, tandis qu'une grande partie du personnel politique et du monde des affaires considère cette pathologie comme un mal professionnel nécessaire.

    Une mesure essentielle consisterait également à modifier l'ordre d'importance des dépenses budgétaires de l'État. Pour un même niveau de recettes courantes, il devrait être possible de réaliser des économies grâce à des changements rationnels et par la réduction des dépenses inutiles (dépenses militaires en période de menace minime, par exemple), ce qui, en retour, augmenterait les ressources disponibles pour le revenu de base inconditionnel.

    Fournir un revenu de base à tou·te·s les citoyen·ne·s réduirait en outre le coût du travail administratif consistant à évaluer le montant des prestations sociales en fonction des individus concernés, sans compter que cela supprimerait les procédures désagréables et humiliantes qui accompagnent inévitablement les enquêtes bureaucratiques visant à déterminer si les personnes nécessiteuses ont réellement des besoins. 

    Cependant, de nombreuses autres sources de financement du revenu de base existent encore, comme une taxe environnementale, une taxe Tobin sur les transactions financières (taxation de la spéculation financière), ou encore une taxe sur les bénéfices des entreprises publiques.

    Une proposition consiste à introduire le revenu de base progressivement. Les citoyens pourraient ainsi lentement s'y accoutumer, en découvrir les avantages et finir par l'intégrer comme une évidence. Un mode possible d'introduction consisterait à élargir le cercle des personnes qui ont actuellement droit à un revenu dit participatif, bref à une allocation sans conditions, étant donné que celle-ci dépend de la réalisation d'une activité non soumise au marché (par exemple les étudiants boursiers actuels). Cela concernerait ce qu'on appelle le troisième secteur, c'est-à-dire les coopératives bénévoles d'entraide, les organisations de la société civile, etc. Ou bien encore, les revenus actuels qui sont versés de manière conditionnelle et liés à des procédures de vérification de revenus relativement rigoureuses pourraient être contrôlés désormais de manière moins stricte. Une autre option consisterait à ne verser un revenu de base dans un premier temps que pour une durée limitée (par exemple, un total de dix années dans la vie d’une personne). Tout·e citoyen·ne ayant atteint l'âge adulte y aurait droit et pourrait l'utiliser à tout moment pour au moins six mois, par exemple si la personne se retrouve sans emploi, si les enfants ou les parents nécessitent des soins, si on souhaite faire une pause consécutivement à une période de travail de cadence élevée, ou du fait d'un désir d'engagement dans un travail civique ou une activité culturelle.

    Les critiques, mais aussi de nombreux partisan·e·s du revenu de base, ne comprennent souvent pas le coût réel de l'introduction de celui-ci. Il·elle·s abordent le calcul des coûts de manière mécanique en se contentant de multiplier le montant du revenu de base mensuel par le nombre de ses bénéficiaires (c'est-à-dire la totalité des citoyen·ne·s). Cependant, le calcul doit intégrer les coûts réels, qui sont généralement plus complexes et doivent factoriser les propositions de financement ci-dessus.

    Vers une transformation profonde de la société

    Un certain nombre d’expérimentations du revenu de base ont été menées par le passé dans différentes parties du monde. Alors que l’initiative citoyenne européenne pour un revenu de base inconditionnel vient d'être lancée dans les pays de l’Union européenne, il est bon ici de mentionner les efforts expérimentaux qui ont déjà été entrepris récemment dans les pays européens ou qui sont sur le point de l’être. Alors que par exemple la Finlande[7] et les Pays-Bas[8] ont déjà mené des expériences, l'Écosse[9] et l'Irlande[10] se préparent à le faire à leur tour. Un pays comme l'Espagne[11] n'a pas introduit de revenu de base mais a commencé récemment d'offrir des prestations sociales conditionnelles improprement désignées sous ce terme. Il est également important de cartographier la situation au Brésil, qui est le premier pays au monde où la mise en œuvre du revenu de base a déjà été légalisée, bien que sans encore d'application sur le terrain.[12] Et comment ne pas citer l'Alaska aux États-Unis, où le revenu de base fonctionne avec succès depuis les années 1980.

    L'introduction d'un revenu de base inconditionnel est perçue de plus en plus aujourd'hui comme un changement civilisationnel majeur comparable à l'abolition de l'esclavage, à l'introduction du suffrage universel ou encore à la protection sociale universelle. Des siècles et des siècles d’existence du capitalisme industriel ont permis qu'émerge l'idée de l’importance de la relation d'emploi, mettant l’accent sur le travail et sur la conviction que l’indépendance ne peut être assurée que via un contrat de travail doté d'un salaire. Cette idée historique, qui avait autrefois sa pertinence, continue partiellement de survivre malgré les changements économiques d'un présent placé sous le sceau de l'ère de la robotique et de l'automatisation, avec des robots qui remplacent toujours plus le travail humain. Il devient de plus en plus évident que l’économie n’est et ne sera pas en mesure de fournir un travail rémunéré classique à tou·te·s les citoyen·ne·s. L'introduction d'un revenu de base inconditionnel n'est que l'une des nombreuses réglementations mineures possibles, et pourtant ses conséquences pourraient bien provoquer un tournant de civilisation, un pas important vers une société bien plus juste et plus créative que celle dans laquelle nous vivons.

     

    NOTES

    1. Unconditional Basic Income Europe. UBIE.org 2020; BIEN: Basic Income Earth Network [Réseau planétaire pour le revenu de base], 2020.
    2. Wright, E., Envisioning Real Utopias. [Envisager de vraies utopies.] Londres: Verso 2010.
    3. Standing, G., Basic Income: And How We Can Make It Happen. [Revenu de base, et comment le faire advenir.] Londres: Pelican 2017.
    4. Lowrey, A., Give People Money: How a Universal Basic Income Would End Poverty, Revolutionize Work, and Remake the World. [Donnez de l'argent aux gens : comment un revenu de base universel pourrait mettre fin à la pauvreté, révolutionner le travail, et réinventer le monde.] Broadway Books 2019.
    5. Wright, E., Envisioning Real Utopias, op. cit.
    6. Raventos, D., Basic Income: The Material Conditions of Freedom. [Revenu de base : les conditions matérielles de la liberté.] Pluto Press 2015.
    7. Van Parijs, P., « Basic income: Findland Final Verdict. » [Revenu de base : le verdict finlandais final.], SocialEurope.eu, 7 mai 2020.
    8. Groot, L.; Muffels, R .; Verlaat, T., « Welfare States’ Social Investment Strategies and the Emergence of Dutch Experiments on a Minimum Income Guarantee ». [Stratégies d'investissement sociales des États-providence et émergence d'expérimentations néerlandaises du revenu minimum garanti] Social Policy and Society, volume 18, numéro 2, 2019 ;
      McFarland, K., Pays-Bas: "Social Assistance Experiments Under Review" [Revue des expérimentations en matière d'aide sociale]. Basic Income Earth Network, op. cit., 9 mai 2017.
    9. « Citizen's basic income: Pilot scheme 'challenging but desirable' » [Revenu de base citoyen : une expérience pilote difficile mais souhaitable]. BBC News, 11 juin 2020.
    10. « Universal basic income: Next government commits to a pilot programme to trial it » [Le prochain gouvernement s'engage à un programme pilote à titre d'essai]. Thejournal.ie, 16 juin 2020.
    11. « La renta básica deja de ser una utopía ». El País, 6 avril 2020 ;
      Gómez, M., « La Autoridad Propone fiscale una renta minima estatal contra la pobreza que benefaría a 1,8 millones de hogares ». El País, 26 juin 2020.
    12. Suplicy, E., Renda Básica de Cidadania: a resposta dada pelo vento. Porto Alegre: L&PM 2002 ;
      Lei N° 13.982, du 2 avril 2020 [loi brésilienne] ;
      Pinzani, A., Rego, L., Money, Autonomy and Citizenship: The Experience of the Brazilian Bolsa Família. Springer 2020 ;
      Santos Rocha, T., Brazilian « Emergency Workers Aid: the short-term response that exposes a structural problem. » [Aide aux travailleurs d'urgence brésiliens: la réponse à court terme qui expose un problème structurel.] BIEN, op. cit., 18 juin 2020.



Related articles