• Rapport : 11ème Conférence Mémorielle Nicos Poulantzas avec Angela Davis
  • « C’est une époque définie par l’éveil des femmes »

  • Auteur Angelina Giannopoulou | 31 Jan 18
  • Cette année, Angela Davis, une chercheuse renommée et une militante féministe et pour les droits des prisonniers, était invitée à livrer un discours à la conférence annuelle en mémoire du sociologue politique Nicos Poulantzas, sur le thème: « Le féminisme d’abolition : théories et pratiques de notre temps ».

    A Athènes, dans une salle pleine à craquer, près de 600 personnes ont assisté à l’événement. Angela Davis a commencé son discours par l’expression de sa gratitude. Elle a remercié tous les prisonniers politiques grecs qui, dans les années 1970-72, quand elle risquait la peine de more ont rejoint en solidarité la lutte internationale pour sa libération. 

    La solidarité internationale doit aujourd’hui pouvoir se porter vers les palestiniens qui se battent sans relâche pour leurs droits et pour certains leur vie. Le féminisme d’Angela Davis est née à travers la matrice du marxisme et à travers les théories et les luttes collectives. C’est ainsi qu’elle a ouvert la voie d’un féminisme qui inclue les pauvres et les femmes noires, à l’opposé d’un féminisme blanc, bourgeois. Il n’est plus possible de parler de féminisme blanc désormais, ni en Europe, ni aux Etats-Unis. L’Europe n’est plus un continent blanc. 

    Elle n’a pas pu s’empêcher de mentionner le mouvement Black Lives Matter, pour souligner comment les femmes féministes et queer peuvent transformer la nature même du leadership d’un mouvement, qui lorsque sa direction démontre que la vie des femmes noires compte alors toutes les vies comptent. Pendant son discours, elle a fait une digression sur sa visite du centre social occupé « City Plaza », situé au cœur de Athènes. Elle était impressionnée par le travail des militants et des réfugiés qui y ont créé une communauté égalitaire. Le centre tourne en parfaite autonomie, couvrant les besoins matériels nécessaires de ceux qui se battent pour une vie décente, loin de chez eux.

    La relation entre racisme et capitalisme. 

    Angela Davis a étudié le marxisme toute sa vie. C’est à travers sa méthodologie qu’elle essaye de comprendre la relation entre racisme et capitalisme. Il en est de même avec le genre et son interaction avec la classe et la race. Ce que le féminisme, notre féminisme recherche (entre autres choses), c’est analyser la suprématie masculine blanche à l’intérieur de la « classe », étant donné que le genre est constamment assujetti à la race et la classe ( et sans oublier d’autres facteurs comme la sexualité ou les capacités). Même si, elle a admis qu’il n’était pas possible d’approfondir plus cette question, elle a encouragé la salle à continuer d’analyser les changements de rôles et les milieux sociaux des travailleurs et travailleuses. Ella a observé les importants progrès conquis par la lutte. Elle a souligné le succès du mouvement trans à exposer le rôle de l’idéologie dans la construction du concept de normalité. La normalisation du genre (et comment la contester) pose aussi la question de la normalisation d’autres concepts comme la permanence du capitalisme. 

    Le féminisme d’abolition 

    La principale partie du discours d’Angela Davis s’est concentrée sur le concept de féminisme de l’abolition. Avec ses premiers mots, elle a clarifié le terme, expliquant que par abolition elle n’entendait pas abolition de la prostitution et qu’elle soutenait le droit des travailleurs et travailleuses du sexe à s’organiser. L’audience l’a applaudi chaleureusement. Le féminisme de l’abolition est celui qui cherche l’abolition de l’appareil répressif comme les prisons ou la police, un appareil qui a incorporé les vestiges du système esclavagiste, à travers le temps. Ce n’est qu’aujourd’hui, au 21 ème siècle que nous tentons de répondre à certaines répercussions de l’esclavage. Si nous acceptons l’idée que le système judiciaire est une forme d’esclavage, un moyen d’organiser le travail des noirs qui reproduit l’institution esclavagiste et donc que l’esclavage n’a pas été aboli dans les années 40, cela signifierait que les Etats-Unis ont connu 320 années d’esclavage et non pas 70. Le sujet s’est porté ensuite sur les dernières élections présidentielles. Trump a appelé à rendre de nouveau « L’Amérique grande », il semble plutôt vouloir la rentre vieille, blanche et masculine. Angela Davis a cité là le candidat soutenu par Trump pour les sénatoriales en Alabama, déclarant « L’Amérique était grande lorsque nos familles étaient unis. Même si nous avions l’esclavage… »

    L’éducation comme une marchandise

    La relation entre esclavage et capitalisme forme ce que l’on peut appeler un « capitalisme racial ». Le commerce des esclaves a été un aspect important de l’accumulation capitaliste et de la génération de richesses. Après avoir discuté de la première période de la mondialisation elle a discuté des universités et de l’éducation supérieure et de la nature publiques de celles-ci en Grèce contrairement aux Etats-Unis. L’éducation supérieure est non seulement marchandisée aux Etats-Unis mais toutes ces années de marchandisation ont produit une idéologie qui empêche les étudiants de penser l’éducation autrement que comme une marchandise.  Continuant sur les effets de la mondialisation, elle a souligné que la désindustrialisation de notre époque avait crée des communautés qui n’ont plus les moyens de vivre. Ces personnes deviennent alors des recrues pour le développement du complexe industrio-carcéral. Les communautés visées sont celles des personnes de couleur. Les prisons deviennent des maisons pour tous ceux qui ne trouvent plus leur place dans un monde capitaliste changeant. Très vite, les prisons sont alors devenues sources de profit. C’est pour cela que le terme de complexe industrio-carcéral a été créé, et offert à tous ceux qui veulent comprendre le rôle de la punition dans le façonnement des relations sociales. Le terme révèle une connexion entre le capitalisme global, le capitalisme racial et la répression étatique. Cette connexion et le complexe industrialo-carcéral trouvent un sens particulier dans la « crise des réfugiés/migrants ».   

    Comment faire face à la violence sans la reproduire ? 

    Angela Davis a travaillé sur les prisons presque toute sa vie. Dès le début de sa carrière (et son soutien aux prisonniers politiques) jusqu’à aujourd’hui, afin d’abolir ce système (comprendre abolir comme réimaginer le système judiciaire) une des problématiques a été : « Quelles sont les nouvelles façons d’aborder le préjudice ? . Comment faire face à la violence sans la reproduire ? ». Le féminisme de l’abolition a été l’objet de critiques poussées de la part du mouvement féministe lui-même. Ces critiques partent du principe que par exemple que si l’on admet que les femmes ont partiellement réussi à criminaliser le harcèlement sexuel, la violence domestique et intime de leurs partenaires, et ont pu pour certaines faire juger les coupables, qu’advient-il si on abolit le système judiciaire ? Angela Davis et les supporters du féminisme de l’abolition appellent chacun à penser de nouvelles façons de faire face à la violence de genre. Davis voit dans le féminisme de l’abolition une réponse au « féminisme carcéral », soit celui qui utilise l’appareil répressif d’Etat pour apporter de la justice sociale aux femmes. Citant Beth Richie, dans le livre « Arrested Justice : Black women, violence and America’s prison nation » : «  un féminisme qui se fie à la criminalisation ne lit pas simplement le mot de violence de genre (…) mais cette sorte de féminisme aidera à la construction d’un système qui maintiendra le racisme structurel dans les prisons du monde qui retiennent de nombreux membres des communautés noires et latines, du Sud et des communautés indigènes. »

    Une ère définie par l’éveil des femmes.

    Angela Davis a confiance dans cette période qu’elle sent définie par l’éveil et l’action des femmes. La marche des femmes après l’inauguration de Trump est un bon exemple de comment un travail de long haleine sur des années commence à porter ses fruits matériellement.  De nombreux hommes noirs au sein de Black Lives Matter s’identifient comme féministes et reconnaissent le féminisme comme une méthodologie des luttes. Quand des hommes et des femmes de couleurs se lèvent, le monde entier s’éveil. Et quand les peuples résistent et appellent de leurs vœux à un monde meilleur, leur vision trouve un chemin à suivre. Ainsi, les luttes d’aujourd’hui pavent la voie pour les luttes de demain, permettant aux générations futures de continuer le travail engagé. 

    La préservation de la mémoire de l’Histoire

    Angela Davis a conclu son intervention en pensant que c’est à travers ce cadre de pensée que nous devons penser la lute palestinienne. Nous nous devons de préserver la mémoire et l’Histoire et rappeler que le peuple palestinien n’a jamais abandonné et est un exemple de résistance pour le monde. L’annonce de Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël devrait recevoir de notre part un soutien plus fort encore au mouvement BDS, Boycott, Divestment and Sanctions.