• Autriche
  • Le court répit est terminé

  • Par Walter Baier | 21 Aug 17 | Posted under: Autriche , Élections , Extrémisme de droite
  • La victoire de Alexander Van der Bellen (le candidat Vert, soutenu par une vaste coalition allant du centre jusqu’au Parti Communiste) contre Norbet Hofer, le candidat du parti d’extrême droite avait amené une sentiment de jubilation et de soulagement.

    Mais pas partout. Six mois plus tard, avec l’élection à sa tête de Sebastian Kurz, un jeune homme de 31 ans, hybride postmoderne entre l’audace de la jeunesse et une vision du monde réactionnaire passéiste, l’ ÖVP a mis un terme à sa coalition avec le SPÖ. Si l’on en croit les sondages, l’ ÖVP a réussi son coup et devrait émerger victorieux aux élections du 15 octobre. 

    Un tel résultat amènerait l’Autriche à être dirigé par une coalition ÖVP-FPÖ avec Sebastian Kurz, « le visage acceptable du populisme d’extrême droite »(1) en tant que chancelier. Mais cela pourrait être aussi le prélude d’une profonde reconstruction du système de partis érodé de la Deuxième République Autrichienne.

    Pour comprendre comment un tel résultat à la présidentielle pourrait être retourné en si peu de temps, il faut s’intéresser au caractère déformé et manipulé de la démocratie autrichienne.

    Le fait que l’ ÖVP travailler à former une coalition avec le FPÖ est un secret de Polichinelle depuis bien longtemps ; nous savions qu’une majorité parlementaire de ce type pourrait être mise en place à tout moment. Jusqu’ici, une telle coalition n’était pas possible car il n’existait pas de majorité dans la population pour soutenir cette option, comme la victoire d’Alexander Van der Bellen l’a montré. La démagogie contre les réfugiés et l’islam, pratiquée pendant des années par la presse a cependant façonné en partie la société autrichienne. Finalement, non seulement le  SPÖ a gouverné avec le FPÖ dans un des états fédéraux mais il a également laissé entendre l’idée qu’il était prêt à une telle coalition au niveau national. Même si une telle option était impossible, cela a permis l’effondrement des dernières résistances au sein de l’ÖVP pour une coalition « Noire-Bleue ». 

    Le pays attend avec impatience une élection avec une chose de sûre : quelque soit le partenaire, le FPÖ sera dans le prochain gouvernement. Parmi les partis d’extrême droite nationalistes en Europe, le FPÖ est sans doute un des plus obscènes. Son obscénité découle d’une particularité unique : son nationalisme ne se réfère pas à sa propre nation, l’Autriche. Le FPÖ est un parti nationaliste allemand au sens où conformément à son programme actuel, les Autrichiens dont la langue maternelle est l’allemand appartiennent et doivent faire partie d’une nation allemande (2). Il partage cette vision avec une sous-culture allemande de fraternités (Burschenschaften), d’associations culturels traditionnelles et de journaux d’extrême droite qui constituent ensemble l’organe de réflexion de l’extrême droite et de la mouvance néo-nazie de l’Allemagne. Ce sont des très proches voisins. 

    Ceci n’est pas si excentrique qu’il n’y paraît. Le FPÖ est en réalité un parti traditionnel bien ancré dans la scène politique autrichienne(3). Son nationalisme allemand représente un secteur de l’élite autrichienne et bien plus encore l’influence de l’Allemagne sur l’économie et la culture du pays.

    Sa relation autant au national socialisme qu’au nationalisme allemand le place en opposition non seulement à la constitution de la Second République Autrichienne mais également à l’ordre européen post guerre mondiale et notamment l’UE. Dans un scénario d’aggravation supplémentaire de la crise de l’UE et renforcement des ambitions allemandes, ceci peut s’avérer un rapport peu plaisant. 

    Voilà « l’agenda caché » du FPÖ et le non dit sur les véritables intentions de son milieu intellectuel et culturel.

    Ses succès électoraux cependant, s’expliquent autrement, et notamment par sa mutation réussie en un parti d’extrême droite d’un nouveau type qui combine une vue autoritaire de la société, une nationalisme ethnique et un style populiste(4). Il partage cette capacité de mutation avec de nombreux partis européens mais reste soi-même avec ses paires du groupe européen au Parlement Européen (Front National, Lega Nord, PVV, Vlaams Belang)(5).

    La composition de son électorat est fortement ressemblante à celle des partis qui lui sont similaires : une part significative de son électorat sont des hommes, travailleurs (ouvriers ou salariés) à faible degré d’éducation, vivant en périphérie des centres urbains. Il ne s’agit que peu des classes défavorisées mais plutôt de personnes qui s’identifient eux-mêmes à la classe moyenne mais se sentent menacés par le déclassement et abandonnés par les partis politiques traditionnels. Ce sentiment est une réalité, leurs conditions de vie se sont dégradées cette dernière décennie. Une baisse des salaires a amené à une aggravation des inégalités sociales. Le taux de chômage est monté de 5 à 9% au plus dur de la crise financière, pendant que les revenus de la retraite moyenne ont chuté de 25%.

    Il serait pourtant faux d’interpréter ce vote comme un « vote de classe » mal dirigé. Aucune des données sur la composition de classe de son électorat ne permettent d’offrir de telles conclusions. Les parts de votes ne sont pas classifiés par niveau de revenu ou catégories comme « entrepreneurs » « cadres et professions supérieurs » « actionnaires ». Le soutien que reçoit le FPÖ des plus riches du pays est un des secrets les mieux gardés du pays même si levé accidentellement de temps en temps. Par exemple, le journal conservateur viennois Die Presse a rapporté, l’an dernier dans un article (au titre de « « Hört die Signale »(6)), que le FPÖ recevait une soutien grandissant de l’association des industriels autrichiens.(7).  

    La constante distanciation entre les institutions de la démocratie libérale qui a abandonné, de sang froid, le peuple dans les mains du marché et la population qui, en réaction, lui a tourné le dos est la raison de la déformation de la démocratie autrichienne.

    Le système de parti actuel de la Second République Autrichienne semble courir à sa perte. Dans tous les cas, avec ce changement de leadership semblable à un putsch et l’adoption d’un style populiste, l’ÖVP semble avoir trouvé un moyen de court terme pour survivre. Par contre, la survie des sociaux-démocrates autrichiens malgré leur riche tradition semble comptée. Si il est écarté du pouvoir par le vote, une lutte pour son électorat s’engagera ainsi que sur la future orientation du parti et particulièrement sur la question de sa relation au FPÖ.

    Dans cette situation précaire de la démocratie autrichienne : quelles sont les alternatives ? Le SPÖ et les Verts sont probablement incapables de faire quelque chose de la victoire d’ Alexander Van der Bellen et ne sont pas non plus en capacité de proposer une alternative crédible s’appuyant sur les intérêts de la majorité des autrichiens. Ainsi, en Autriche également, la solution a la crise politique est à trouver au delà de la social-démocratie, dans la construction d’une force politique progressive et populaire s’établissant comme une opposition à la continuation de la logique néolibérale prévalente mais également à l’extrême droite nationaliste. Cela va bien au delà des élections à venir. Dans tous les cas, il est encourageant que se soit créée pour cette élection une alliance entre la branche jeune des Verts, divers militants de gauche et le KPÖ, sous l’étiquette « KPÖ plus ». 

    Notes:

    1. Hans Rauscher, ‘Haben wir uns in Christian Kern getäuscht?‘, Der Standard, 16 August 2017

    2. Les mots précis dans le programme sont ‘Sprache, Geschichte und Kultur Österreichs sind deutsch. Die überwiegende Mehrheit der Österreicher ist Teil der deutschen Volks-, Sprach- und Kulturgemeinschaft’ (La langue, l’histoire et la culture de l’Autriche sont allemandes. La majorité écrasante des autrichiens sont issus d’une communauté ethnique, linguistique et culturelle allemande.), Parteiprogramm der Freiheitlichen Partei (FPÖ). Beschlossen vom Bundesparteitag am 18.6.2011 in Graz

    3. Anton Pelinka, ‘Die FPÖ im internationalen Vergleich’, conflict & communication online, 1/1 2002, www.cco.regener-online.de/2002_1/pdf_2002_1/pelinka.pdf.

    4. Voir: Cas Mudde, ‘The Far Right and the European Elections’, Current History Magazine 03/2014.

    5. de.wikipedia.org/wiki/Europa_der_Nationen_und_der_Freiheit

    6. Note du traducteur: Mots issus du début du refrain de la version allemande de l’Internationale.

    7. See Die Presse, 2 May 2016, http://diepresse.com/home/wirtschaft/kolumnen/kordiconomy/4978742/%20Hort-die-Signale-der-FPO?%2520_vl_backlink=/home/index.do.


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