• Interview
  • La gauche sous Macron

  • Auteur Maxime Benatouil | 21 Jun 17 | Posted under: France , Élections , La gauche
  • Une interview avec Elsa Faucillon, nouvelle députée communiste récemment élue en France. Une gauche divisée mais déterminée dans la bataille à engager contre Macron.

    Le second tour des législatives françaises a donné une large et décisive majorité à Emmanuel Macron, le nouveau président élu, et à son parti, En Marche!

    Si les résultats sont décevants pour la gauche radicale, spécialement après la poussée dont a bénéficié Mélenchon grâce à sa très bonne campagne, le résultat va tout de même tripler sa représentation à l’assemblée, de dix à trentaine d’élus.

    Une des ces nouveaux élus est Elsa Faucillon, du Parti Communiste Français. Elle s’est imposée à Gennevilliers en banlieue, dans le nord ouest de Paris. Pendant les derniers jours de la campagne elle s’est confiée à Maxime Benatouil à propos des défis qu’ont posés ces élections, et les perspectives qui en découlent pour la recomposition de la gauche.  


    Maxime Benatouil: A la présidentielle, 7 millions de personnes ont voté pour Jean-Luc Mélenchon mais seulement 2,5 millions pour la France Insoumise au premier tour des élections législatives. Quelles sont pour vous les raisons d’une telle différence ?     

    Elsa Faucillon: A ces 2,5 millions nous devons ajouter ceux qui ont voté pour le Parti communiste français (PCF), le Front de Gauche ainsi que pour d’autres figures politiques s’étant présentées pour défendre le programme de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle. Cela ne fait certes toujours pas 7 millions mais nous amène à au moins 3 ou 3,5 millions de voix. Ma circonscription est un bon exemple : les soutiens à ma candidature doivent être ajoutés à ces 2,5 millions. Je fais remarquer cela car nous sommes nombreux à porter le programme qu’avait adopté Jean-Luc Mélenchon pour la présidentielle. Et nous ne sommes pas seulement des membres ou des sympathisants de la France Insoumise, mais également des gens qui comme moi, sans être membre, visent à promouvoir, L’Avenir en Commun.

    La force de la campagne de Mélenchon a été, qu’avec le temps, il a fait réaliser à beaucoup qu’il était possible de gagner. Cela lui a procuré beaucoup de force et a soulevé beaucoup d’espoir. J’ai commencé à faire campagne pour sa candidature présidentielle dès novembre. Dans les circonscriptions populaires comme la mienne, on a pu voir des populations qui, d’habitude, ne votent pas ou votent sans enthousiasme, cette fois-ci citer mot pour mot le programme ou les discours de Mélenchon ! Ils le faisaient non seulement avec un véritable espoir de victoire mais surtout un espoir de changement profond.

    Maxime Benatouil: Comment expliquez-vous que ces personnes ne se soient pas mobilisées pour les élections législatives ?

    Elsa Faucillon: Pendant les présidentielles, j’ai entendu beaucoup de gens dirent « il parle pour nous », « il parle à notre cœur et notre âme ». Il a inspiré un sentiment de fierté dans les classes populaires et non un sentiment de renfermement sur soi-même, bien à l’inverse il a donné dans la solidarité et l’ouverture aux autres. C’était fort. Ce sentiment allait de paire avec l’idée de victoire.

    Je ne suis pas une politologue et je ne peux voir les choses qu’à travers ma perspective de militante et de candidate. La présidentielle domine la scène politique française, spécialement sous le régime de la 5ème République. C’est d’autant plus le cas que la présidence Sarkozy avait taillé un rôle encore plus puissant au président de la République. Sous Hollande, nous avions une Assemblée Nationale qui votait tout ce que le président désirait. L’Assemblée Nationale a fait un pas en arrière dans son travail de délibération et de débat. Quand les gens se posent la question de si élire un ou une député(e) va changer leur vie, je pense que nombreux sont ceux qui ne le croient pas. Les deux élections que les français considèrent comme pouvant changer leur vie sont les présidentielles et les municipales.

    Enfin, je pense que le pouvoir d’attraction de Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il s’adresse aux foules ou en tant que représentant national de la France Insoumise, a moins d’impact et perd en effet lors d’élections législatives.

    Maxime Benatouil: A l’exception d’une cinquantaine de circonscriptions la France Insoumise et le PCF n’ont pas pu trouver d’accord pour faire campagne ensemble. Pouvez-vous nous en donner les raisons ? 

    Elsa Faucillon: Je suis membre du PCF depuis 2005, depuis la campagne contre le traité constitutionnel européen. C’était cette campagne qui avait permis de mettre en lumière la perspective de victoire de la gauche par le rassemblement de la gauche de transformation sociale. C’est de là que vient le Front de Gauche, qui s’est proposé comme une alternative politique qui permettrait à la gauche dans toute sa diversité et son pluralisme de travailler ensemble. Au sein du PCF j’ai soutenu le modèle du Font de Gauche comme collectif de débat et de travail. Je pense cependant que malgré tous les efforts entamés, le FDG est resté un cartel de partis, opérant à travers les leaders des organisations membres. Il y avait bien entendu de nombreux différents stratégiques sur la route à suivre. Ainsi, si on y ajoute également l’échec de la tentative d’ouvrir plus largement le FDG aux citoyens, l’organisation est vite devenu un lieu d’opposition de « lignes politiques » plutôt que de discussions pour un nouveau projet à gauche. Le FDG en est devenu de moins en moins attractif au niveau électoral. Les élections présidentielles sont arrivées à un moment où il n’était pas en forme. Le PCF avait défendu la participation de primaires de toute la gauche (pour se confronter au Parti Socialiste et ses alliés et satellites). Ayant été le candidat du FDG en 2012, Jean-Luc Mélenchon a annoncé sa candidature, faisant cavalier seul. A son congrès le PCF a discuté de la marche à suivre et les débats des deux dernières années ont pesé… Il a fallu du temps pour faire l’unité, mais en novembre 2016, les communistes ont annoncé leur soutien à la candidature Mélenchon.     

    Inévitablement la dynamique du FDG ne pouvait être la même qu’en 2012. Dans ce contexte il n’est pas difficile de comprendre pourquoi les négociations sur les élections législatives ne se sont pas bien passées. Je le regrette profondément. Je ne pense pas que des candidatures unies nous auraient permis de remporter une majorité parlementaire mais l’unité aurait permis sans aucun doute une représentation plus forte de la gauche à l’Assemblée Nationale. Il n’y aurait pas eu de doute sur qui aurait été l’alternative à Macron. Cependant, une telle alliance est encore possible dans le futur.

    Maxime Benatouil : Emmanuel Macron a obtenu une immense majorité aux élections législatives, une des plus larges de l’histoire de la 5ème République. Cela est-il dû à un soutien fort à son programme ? Quel est son programme ?           

    Elsa Faucillon: Le projet de Macron est un projet d’austérité fortement néolibéral, déterminé à briser le Code du Travail. C’est le programme du MEDEF. Nous avons vu un aperçu de la Loi Travail II. Il y clairement des choses que El Khomri n’avait pas pu faire passer et qui reviennent. La première Loi Travail était pourtant déjà une attaque contre le droit social sans précédant ! Plus que caractère néolibéral, je peux dire que son programme est également autoritaire, à la manière d’un Manuel Valls. Même si Macron aime à se présenter comme un doux et un gentil, les ordonnances qu’il entend émettre sont des outils antidémocratiques par excellence ! Il veut également étendre l’Etat d’urgence au droit commun. Tout cela va aggraver le climat autoritaire qui règne en France.        

    Le projet de Macron, tel que tous les médias, les grandes entreprises du pays, une partie du système politique et culturel et lui même le présente, estime qu’il ne devrait plus y avoir de conflictualité en politique. Macron a bien saisi le moment, en s’annonçant « ni de droite ni de gauche » et en rassemblant des personnalités ou des personnes du centre-gauche et centre droit et de la société civile. Même si ce discours semble être une manœuvre politique, il correspond à une réalité dans la société française. Certaines personnes expriment, en effet, être fatigués d’être « pour » ou « contre » et de la conflictualité, et veulent l’apaisement. Mais cela reviendrait à vouloir calmer la lutte des classes, ou prétendre qu’il n’y a pas d’un côté les intérêts des plus riches et de l’autre ceux des plus pauvres. Hollande s’était déjà saisi de cette stratégie, même s’il ne l’a pas fait en rompant avec les partis traditionnels.      

    Quant au soutien à son programme, Macron n’a reçu que 24% des suffrages au premier tour de la présidentielle. Ce n’est pas un score impressionnant. La participation était également à la baisse. Mais il faut tout de même admettre que son bon résultat aux législatives s’explique par la volonté des français de lui donner une chance.

    Maxime Benatouil: Le 19 mars, il y avait une marche pour la Justice et la Dignité, à Paris, organisée à l’initiative des familles des victimes de violences policières et de nombreuses associations des quartiers populaires. Leurs demandes étaient les suivantes : halte à la violence, halte au racisme d’Etat, paix dans les quartiers. Pensez-vous que la gauche traditionnelle a assez soutenu ces demandes ? Ces demandes sont-elles à mettre en lien avec le sentiment général de désillusion envers la classe politique ?     

    Elsa Faucillon: En tant que membre d’un parti de la gauche traditionnelle, je dois dire que nous n’avons pas assez pris en compte ou accompagné ces demandes. Il y a encore du travail à faire. En ce qui concerne le lien que vous suggérez entre ces demandes et la désillusion politique des populations, il est certainement juste. Il y a du travail pour le PCF, la France Insoumise (même si elle est un mouvement et pas un parti), les Verts et autres petits partis.       

    Il y a surtout un besoin d’action. Dans mon parti, il y a des débats et des désaccords sur ce que agir veut dire. Par exemple, pour la manifestation du 19 mars, il y avait débat sur la participation de notre parti, une fois un avis favorable émis, il fallait écrire un appel et décider d’avec qui nous participerions. Il y avait des groupes du milieu associatif avec qui nous voulions travailler et d’autres non. Il y avait donc des divisions mêmes parmi ceux qui veulent travailler sur ces questions.

    Peut être, en tant que femme, je vois l’arrivée de ces problématiques un peu comme a pu être reçu le féminisme au sein des partis de la gauche. Je connais ce sujet bien mieux, ayant lu et étudié la question. Par exemple, je sais qu’à une certaine époque, les problématiques féministes étaient très peu acceptées au PCF. Nous avons eu besoin de discuter du sexisme entre nous, entre femmes et ce n’était pas facile. Le milieu communiste masculin l’a vu d’un très mauvais œil, ainsi que des jeunes femmes qui pensaient que là n’était pas notre rôle.

    Antiracisme et le féminisme ne sont pas la même chose mais il est possible de voir quelque chose de similaire dans les débats d’aujourd’hui. Il faut méditer sur cela. On ne peut pas se mentir à nous même, nombre de ces personnes, qui s’organisent contre le racisme et la violence de la police, ne sont pas membres de nos partis. Pourtant c’est une problématique majeure des catégories populaires. Nous devons donc travailler pour amener ces personnes à venir à nous et avoir confiance dans les associations et les personnalités et individus engagées dans ce combat.

    La violence de la police pose également au PCF la question de la police en général : que devrait-elle être ? Parler des violences policières n’épuise pas la discussion sur le rôle de la police. Oui, il y a du racisme dans la police, cela doit-il remettre en cause la police en soi ? Son rôle est-il de garder la paix et de protéger les citoyens français ? Il y a une réticence à discuter de ces questions, même lorsque la sociologie montre par exemple le très fort soutien au Front National dans la police. Il y a une véritable légitimité pour questionner le sujet.

    Maxime Benatouil: A la présidentielle, la France Insoumise a tenté de créer quelque chose de nouveau sur la scène politique française, en adoptant une stratégie populiste de gauche, basée sur le clivage politique « peuple contre l’oligarchie ». Un mouvement qui s’est distancé des approches traditionnelles de la gauche et s’est distingué notamment sur ses positions sur la possibilité de réforme de l’UE ou encore la question écologique et du nucléaire. Une fois le cycle électoral clos, sera-t-il possible de surmonter ces différences politiques et stratégiques dans le but de recomposer la gauche ?

    Elsa Faucillon: Je pense que la nouveauté, le sens de la rupture et la clarté qu’a apporté la France Insoumise sont des éléments très importants. Nous l’avons vu dans la campagne présidentielle, ils répondent à un besoin de la gauche de transformation sociale de trouver de nouvelles fondations et de pouvoir prétendre à la victoire. Ce n’est pas qu’un besoin seulement électoral mais bien un travail nécessaire au niveau des idées. Si je conçois que la France Insoumise a ainsi fortement contribué à cet égard, son profond manque de respect à la diversité de la gauche de transformation sociale peut poser des difficultés. De plus, le populisme n’est pas ma culture politique. Je crois que nous devons travailler avec le clivage droite/gauche qui reste pertinent pour une large part de la population française. En tant que candidate pour le second tour d’une élection législative, le fait que je puisse dire que je rassemble la gauche est important, c’est un signe que beaucoup comprennent et qui provoque l’adhésion ou le ralliement. Le clivage droite/gauche reste un repère pour beaucoup même si les lignes ont été brouillées avec l’alternance de la gauche et de la droite de Sarkozy à Hollande. Le clivage entre dominants et dominés, peuple et oligarchie offre une nouvelle forme possible d’identification. La France Insoumise l’a bien compris.

    Il est important d’avoir une stratégie de rupture avec la social-démocratie car aujourd’hui, en France, celle-ci est identifiée au projet néolibéral. Nous avons besoin de cette rupture pour montrer à la population que la gauche n’a rien à voir avec le néolibéralisme, et pour cela se doter d’un projet claire de transformation sociale.   

    Dans ce tournant historique de la société française, où il est difficile de faire émerger quelque chose de nouveau, nous devons faire un pari complexe : celui de clarifier le clivage droite/gauche à travers le prisme du peuple contre l’oligarchie. Ceci n’est pas simple à réaliser mais je ne pense pas que nous puissions véritablement susciter l’adhésion sans le faire. Il reste de belles choses dans le vieux monde, crées par les intellectuels de France, d’Europe et du monde. Certaines valent la peine d’être gardées, pour moi c’est le cas du clivage droite/gauche. Le clivage peuple/oligarchie ne prend pas en compte des différences de valeurs, or personne ne doit douter de notre ouverture sur le monde et de notre internationalisme. Nous devons penser et promouvoir un « Nous » qui ne va pas à l’encontre d’un « autre » sensé être dangereux.

    Maxime Benatouil: Dans ce projet, existe-t-il une place pour ce qu’il reste du Parti socialiste (PS)? Au premier tour de la présidentielle, celui-ci s’est effondré à 6%, un score historiquement bas. Il a ensuite de nouveau renouvelé son résultat négatif au premier tour des législatives. Peut-il jouer un rôle pour la gauche dans le futur ?

    Elsa Faucillon: Avant de pouvoir répondre, je dois dire que je pense que au PCF et dans la gauche de transformation sociale, nous avons trop questionné notre stratégie en fonction de sa relation avec le PS. Il était hégémonique à gauche et faisant face à un PS qui avait organisé la social-démocratie autour du projet néolibéral il a fallu faire la démonstration que ce n’était pas ça, la gauche. Je pense que les élections présidentielles de 2017 nous ont permis de le dire, redéfinissant la gauche et les repères des électeurs.

    C’est un des paris que Jean-Luc Mélenchon a mené et en parti gagné. Il faut accueillir cette rupture avec la social-démocratie, je la pense nécessaire pour reconstruire la gauche. Les choses ont été clarifiées, nous avons avancé. Je ne souhaite pas revenir au temps où la reconstruction de la gauche dépendait de ce qu’adviendrait du PS. Les socialistes ont leurs propres problèmes à régler désormais.      

    Il y reste cependant une partie de la société française loyale au PS, qui se sent toujours représentée par sa politique. Je ne pense pas qu’il soit judicieux de se disputer avec eux : ils restent de gauche. J’imagine qu’il cherche aujourd’hui une marche à suivre et nous avons la tâche de leur fournir un environnement dans lequel ils puissent se reconnaître et être accueillis.

    Il est difficile, aujourd’hui, de dire qu’est-ce que le PS ? Ses personnalités, ses employés et ses membres ne sont pas une entité unique. Certains sont partis rejoindre Macron et En Marche. Si le PS a fait 6% c’est qu’il suintait la défaite et ne donnait pas à voir une possibilité de gagner l’élection, surtout après les années Hollande. Il y avait un fort sentiment de désillusion. Je ne sais pas ce que deviendra le PS. Il faut être prudent, le PCF a souvent été déclaré mort et a survécu à ces dires.

    Le travail nécessaire d’empêcher le Parti Socialiste de rester la force majoritaire à gauche a été réalisé. Cela ne veut pas dire que nous allons pouvoir récolter les faveurs de l’ensemble de l’électorat de gauche. Pour donner un exemple très concret, dans ma circonscription (Gennevilliers), il y avait un député PS. Il avait été élu avec la vague rose qui avait suivi l’élection d’Hollande alors que précédemment le siège été occupé par Roland Muzeau, pour le PCF. Dans la ville de Colombe, dans la circonscription, en 2012 Muzeau avait récolté 2000 voix. Si vous prenez mon score là-bas et lui ajoutez celui de la France Insoumise, on retrouve exactement 2000 voix. Même si le Parti Socialiste s’est effondré et que Jean-Luc Mélenchon a joui d’un certain succès, à Colombe, la gauche de transformation sociale n’a pas fait mieux qu’en 2012.  

    Le Parti Socialiste n’est plus la force en tête à gauche mais la gauche ne se porte pas pour autant bien. Ce qui m’intéresse réellement c’est comment accomplir le défi poser par la recomposition de la gauche. C’est à dire d’une gauche qui se préoccupe de la Marche pour la Justice et la Dignité, une gauche qui fait du féminisme un enjeu majeur de notre temps, une gauche qui permet aux classes populaires de se ressaisir de la politique. Cela signifie que les personnes que nous souhaitons représenter puissent être présents dans toute leur diversité à l’Assemblée Nationale. Voilà notre défi. Nous avons déjà quelques éléments pour y répondre, mais pas toute la solution. 

    Elsa Faucillon est la candidate du Parti Communiste Français dans la circonscription de Gennevilliers au nord ouest de Paris.

    Interview publié en anglais sur Jacobin le 18 juin, https://www.jacobinmag.com/2017/06/macron-french-communist-party-elections-en-marche-melenchon


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