• Care Revolution
  • La révolte des subalternes [1]

  • Auteur Bärbel Danneberg | 04 May 15 | Posted under: Féminismes
  • Malgré l'effervescence et les vagues qui s'abattent, le monde politique continue d'ignorer la situation. Le mécontentement des personnes accomplissant un travail rémunéré ou bénévole dans le secteur des soins s'organise en un mouvement d'opposition.

    En Allemagne, le sujet de la Care Revolution fournit depuis longtemps matière à discuter. En mars 2014, plus de 500 personnes politiquement actives, issues de diverses initiatives et de divers domaines professionnels liés à la reproduction sociale (santé, soins, assistance, éducation, enseignement, logement, travail domestique et sexuel) se sont réunies dans le cadre d'une première conférence d'action. Depuis, cette initiative est devenue un réseau étendu (care-revolution.org) qui prône une réorientation fondamentale et prend des mesures visant à l'instauration de modèles d'infrastructures sociales et de modes de vie collective axés sur les besoins. En établissant une réfléxion politique avec la Care Revolution, il semblerait possible d'ouvrir un débat d'un ordre nouveau autour des visions socialistes.

    Who cares?

    La polémique visant à décider comment les travaux de soins doivent être répartis entre activités rémunérées et non rémunérées, puis entre femmes et hommes, donne lieu à de vifs débats à bien des niveaux. « Les malades ne reçoivent plus de soins complets dans le cadre du système de santé, les lacunes doivent être comblées par des membres de la famille qui fournissent eux-mêmes des soins. Les processus d'apprentissage des enfants ne sont plus réalisables au sein de classes surchargées supervisées par un personnel enseignant surmené : les familles deviennent un service de soutien scolaire. Les travailleurs du secteur des soins ont besoin d'un système de gestion du temps très élaboré pour pouvoir seulement mener à bien leurs tâches variées ; il n'est pas rare que ce genre de système précaire s'effondre, » écrit la cofondatrice du Feministisches Institut Hamburg (Institut féministe de Hambourg), Prof. Gabriele Winker, dans son livre « Care Revolution » [2] ; un livre qui fut également présenté fin mars à Berlin, dans le cadre du congrès « La force de la critique : trajectoires du marxisme-féminisme » organisé conjointement par la section féministe de l'InkriT (Institut de théorie critique) et la fondation Rosa-Luxemburg, avec le soutien de transform! europe. « Ce qui apparaît comme un échec individuel face aux exigences du quotidien est en fait la conséquence d'une gestion néolibérale de la crise. » Selon Gabriele Winker, un changement de perspective fondamental est nécessaire : « une Care Revolution, une culture du collectif et de la solidarité. »

    Le débat du Care occupa également une place importante au congrès du marxisme-féminisme. Dans les présentations comme dans les ateliers, on pointa du doigt la crise du travail de reproduction, intensifiée par la stagnation des salaires, le manque d'emplois rémunérés, la dégradation des systèmes sociaux, le stress et le transfert du travail relevant du secteur du Care vers le domaine privé, invisible. En s'appuyant sur l'histoire de l'oppression des femmes, Frigga Haug développe, au fil de son introduction, la thèse suivante : Les rapports de sexe sont des rapports de production. La production de la vie doit être comprise dans les rapports de production. Il s'agit, selon elle, d'émanciper de leur hiérarchisation capitaliste le secteur de la production alimentaire résultant du travail rémunéré, ainsi que le secteur de la reproduction sociale, géré par un mélange privé-public ; et de renforcer les secteurs négligés du développement personnel et de l'action politique comme revenant de droit et à part égale à tout individu. C'est cette même approche que poursuit Frigga Haug dans son livre Die Vier-in-einem-Perspektive (La perspective un sur quatre, 2008).

    La gestion néolibérale de la crise

    Les secteurs économiques à forte création de valeur, et donc intéressants pour le capital, s'opposent à des secteurs tels que l'économie du Care, qui présentent une faible création de valeur et sont donc laissés à des initiatives privées ou à l'État. L'activité de l'État est financée par les impôts et les taxes. En d'autres termes : l'État soustrait une partie des bénéfices et des salaires pour permettre l'accomplissement des tâches de soin dans un cadre institutionnel (crèches, écoles, hôpitaux, maisons de retraite, etc.). Toute politique d'austérité de l'État se ressentira donc plus ou moins directement sur la qualité et la quantité de ces services. L'exemple grec nous permet d'observer les répercussions catastrophiques de la politique d'austérité : « une hausse de la mortinatalité, de nouvelles infections par le VIH, des cas de tuberculose et de dépression ainsi que des suicides : à en croire une étude, la politique d'austérité radicale en Grèce a des répercussions dévastatrices. Une organisation humanitaire évoque une atteinte intégrale à la dignité humaine. » 800 000 citoyens et citoyennes grecs ne possèdent pas d'assurance maladie et le taux de suicide a augmenté de 45 pour cent en l'espace de quatre ans (« spiegel-online », 22/2/2014).

    « Contrairement au travail rémunéré, le travail de reproduction ne joue jusqu'à présent aucun rôle dans l'action politique. La régulation politique actuelle vise presque exclusivement à réaccélérer la machine à bénéfices au moyen d'une croissance, de quelque espèce qu'elle soit ; les intérêts vitaux de nombreux citoyens et citoyennes ne sont pas pris au sérieux, » déclare Gabriele Winker.

    Une opposition en réseau

    Tout comme dans les rencontres de réseaux, par exemple à Hanovre fin mars de cette année, on réfléchit aux sujets de l'opposition unie, des préparations de campagnes, du partage d'idées sur la grève dans les services sociaux et éducatifs ou de l'organisation du 1er mai comme « jour du travail invisible, » en Autriche aussi la résistance s'éveille. À Salzbourg, un comité d'action du nom de « CaREvolution » a été créé pour la défense d'un meilleur paiement du personnel soignant. Ce mouvement trouve son origine dans la nouvelle régulation du temps de travail imposée par l'Union Européenne, qui interdit de travailler plus de 48 heures et plus de 13 heures d'affilée. Cette décision a provoqué une opposition parmi les médecins, en raison des réductions de salaires résultant de la suppression des heures supplémentaires et des primes. Leur protestation a abouti et apporté au corps médical une augmentation de salaire de 30 pour cent, pour laquelle le Land de Salzbourg a dû déployer 13,5 millions d'euros.

    Fabian Dworzak, infirmier diplômé et délégué du personnel aux cliniques fédérales de Salzbourg, explique : « Il existe une loi régissant le travail en centre hospitalier, mais pas de loi sur le temps de travail des médecins. » Avec la nouvelle loi sur le temps de travail, sans heures supplémentaires et sans primes, le personnel soignant perdrait jusqu'à 500 euros de son salaire déjà très juste (1 545 euros brut ; 1 182,99 euros net ; 8,28 euros net par heure en moyenne). Dans un Land où le coût de la vie est élevé, une telle perte est inadmissible ; le secteur des soins revendique lui aussi une augmentation de salaire de 30 pour cent. Christine Vierhauser, présidente du comité central d'entreprise, soutient cette revendication, tout comme une partie du corps médical.

    Le Land est plongé dans un silence stratégique éloquent. Et pourtant, « le gouvernement doit remarquer que le personnel infirmier est en mesure d'immobiliser le service, » déclare Dworzak dans une interview pour le journal en ligne « Salzburg24 ». Pendant ce temps, le courant a déjà gagné la Haute-Autriche avec l'« Operation Menschlichkeit » (Opération humanité), tandis que des infrastructures de santé du Tyrol et du Vorarlberg se sont montrées solidaires, tout comme le Wiener Krankenanstalten Verbund (Groupement des centres hospitaliers de Vienne).

    Notes:

    [1] Antonio Gramsci emploie le mot subalternité pour décrire des groupes sociaux n'ayant pas accès à des secteurs hégémoniques de la société. Les structures hégémoniques et la domination d'autres membres de la société restreignent fortement les couches sociales subalternes dans leur possibilité de prendre conscience de leurs intérêts politiques et de leurs forces politiques potentielles, et de s'exprimer politiquement et publiquement.

    [2] Gabriele Winker: « Care Revolution ». Schritte in eine solidarische Gesellschaft. (« Care Revolution ». Vers une société solidaire) (transcript) X-Texte, éditions transcript Bielefeld, 2015


Related articles