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  • L'élection présidentielle en Pologne gangrenée par une propagande homophobe à droite

  • Par Gavin Rae | 17 Jun 20 | Posted under: Europe centrale et orientale , Pologne , Élections , Extrémisme de droite
  • Sur fond de menace pandémique persistante dans le pays, la Pologne doit se rendre aux urnes en fin de mois pour élire son nouveau président. La campagne électorale est dominée par les deux principaux partis de droite et leurs candidats respectifs, dont le président sortant Andrzej Duda, qui a fait de l'homophobie un thème central de sa campagne.

    L'élection présidentielle polonaise se déroule dans le contexte pandémique actuel. Initialement prévue pour le 10 mai, elle a été reportée par le gouvernement en raison du confinement. Le premier tour de l'élection est désormais fixé au 28 juin, un deuxième tour devant avoir lieu a priori le 12 juillet. Pour la première fois, il sera possible d'utiliser le vote par correspondance lors d'une élection nationale en Pologne. 

    La Pologne a jusqu'à présent échappé aux pires effets du coronavirus en comparaison de certains autres pays européens, affichant un décompte officiel de 1 286 décès au 17 juin, soit environ 3,4 cas pour 100 000 habitants (Allemagne : 10,6 ; Italie : 57). Le nombre de victimes a pu être limité grâce à l'arrivée tardive du coronavirus en Europe centrale et orientale et car la Pologne (tout comme la plupart des autres pays d'Europe centrale et orientale) a su imposer un verrouillage précoce et strict. Cependant, le gouvernement a aujourd'hui mis fin pour l'essentiel au confinement du pays, et les magasins, restaurants, bars, etc., ont rouvert normalement. Cela tient à la pression économique exercée par les entreprises, qui souhaitent être autorisées à reprendre leurs activités, ainsi qu'au désir du parti au pouvoir, Droit et Justice (PiS), de mener campagne en s'appuyant sur son succès face au virus.
    En dépit de cette propagande, le nombre d'infections et de décès a continué d'augmenter. Particulièrement touchée : la région industrielle de Silésie, où le virus s'est propagé rapidement parmi les mineurs, leurs familles et les localités où ils vivent. Tous les candidats aux élections ont, quant à eux, globalement ignoré les mesures de sécurité, le président sortant Andrzej Duda (PiS) et son principal rival Rafał Trzaskowski (Coalition civique, KO) organisant ainsi de grands rassemblements sans beaucoup se soucier de garantir la non-infection de leurs partisans.

    Le PiS au pouvoir

    Le PiS a remporté toutes les élections organisées en Pologne depuis les élections législatives de 2015. Sa domination sur la politique polonaise s'explique en partie par le fait que le parti a su cultiver une image prosociale depuis qu'il a mis en œuvre de nouvelles politiques sociales, sous la forme par exemple d'allocations familiales supplémentaires. Il a pu ici tirer profit du contraste existant entre lui et son principal rival politique, la KO, qui défend un programme économique d'obédience néolibérale. Le PiS développe son programme économique en combinaison avec une forte idéologie catholique, sociale-conservatrice et anticommuniste.
    La crise du coronavirus a révélé la vacuité des revendications du PiS concernant sa représentation des besoins économiques de la société. Le parti au pouvoir a introduit une série de programmes économiques (appelés boucliers financiers), qui ont permis d'octroyer des sommes élevées d'argent public aux entreprises tout en leur accordant de nouveaux pouvoirs, par exemple des pompiers, des réductions de salaires et l'obligation pour les employés de prendre leurs congés annuels en fonction des demandes des employeurs. Les prévisions actuelles annoncent une contraction de l'économie de plus de 7 % cette année et une forte augmentation du chômage avec, rien que pour avril, la perte d'environ 150 000 emplois. Il est estimé que la pauvreté augmentera d'environ 20 % cette année.

    Campagnes électorales

    Face à contexte, l'équipe de campagne de Duda a tenté de détourner l'attention à la fois de la pandémie en cours et de la crise économique montante. Ses membres ont ressorti leur stratégie utilisée déjà lors des élections parlementaires européennes et nationales de l’an dernier, à savoir attaquer les droits des LGBT+ dans le but de mobiliser leur base. Récemment, Duda a déclaré que « LGBT ne qualifie en rien des personnes, c'est une idéologie » et l'a comparé à un « néo-bolchevisme ». Qui plus est, des députés éminents ont amplifié ce message déshumanisant, l'un d'eux (Przemysław Czarnek) allant jusqu'à déclarer à la télévision nationale que les personnes LGBT+ ne sont « pas égaux aux gens ordinaires » et que son camp allait clore enfin cette discussion sur les droits humains. Bien que ces messages puissent bien passer auprès des partisans les plus fidèles du PiS, ils n'en isolent pas moins possiblement d'autres pans de l'électorat.
    Trzaskowski est présenté par le PiS comme un libéral qui défend les droits LGBT+. Bien qu'il soit sans aucun doute plus progressiste sur ces questions, il n'a certainement rien d'un libéral de gauche en la matière et ne soutient pas des mesures comme la reconnaissance légale des couples de même sexe. Trzaskowski se présente comme une alternative modérée et pro-européenne à Duda et tente d'obtenir le soutien des électeurs du centre.
    Le candidat de gauche, Robert Biedroń, n'a pas réussi à accroître le soutien en sa faveur lors de cette campagne et il se situe actuellement à moins de 5 % dans les sondages. Cela s'explique en partie par le manque d'éclat de sa précédente campagne et par son incapacité à faire contrepoids au PiS sur le terrain économique et social. Néanmoins, sa campagne a connu une belle amélioration ces dernières semaines (sous la direction de la députée Agnieszka Dziemianowicz-Bąk), bien que cela soit sans doute insuffisant pour permettre d'accroître sensiblement le soutien à Biedroń.
    Parmi les autre candidats à cette élection se trouve encore le candidat d'extrême droite Krzysztof Bosak, du parti de la Confédération. Bosak est un homme politique ouvertement d'extrême droite, qui combine le chauvinisme social, le racisme et le nationalisme avec un néolibéralisme extrême. Bosak se situe actuellement à environ 7 % dans les sondages d'opinion. Un membre de son équipe électorale a déclaré à la radio qu'il faudrait selon lui que les partisans de Bosak votent pour Trzaskowski au second tour de scrutin, ce qui a été accueilli favorablement par certains commentateurs libéraux et figures politiques de la KO. L'amplification de la rhétorique de droite utilisée par Duda dans la campagne est en partie une tentative de gagner les voix des partisans de Bosak au second tour.

    Perspective

    Andrzej Duda remportera probablement la majeure part des voix lors du premier tour de scrutin. Il affrontera sans doute Trzaskowski au second tour, les sondages d'opinion actuels indiquant que la course pourrait être serrée entre les deux. Or, les deux candidats étant de droite, celui qui gagnera maintiendra donc l'hégémonie de la droite existant en Pologne depuis le début des années 2000. Toutefois, si Duda perd ces élections, le pouvoir du PiS s'en trouvera réduit et on verra apparaître un certain contrepoids à travers d'éventuels vetos présidentiels aux politiques les plus réactionnaires du gouvernement en place. Il incombe aujourd'hui à la gauche de créer une force politique capable de briser cette domination politique de la droite en Pologne.


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