• Opinion
  • La sortie escomptée de la Grèce de son troisième plan d’ajustement : une victoire pour qui ?

  • Auteur Haris Golemis | 20 Sep 17 | Posted under: Grèce , Union européenne
  • Il y a deux mois, le 25 juillet, le gouvernement grec empruntait 3 milliards d’euros sur le marché obligataire au très fort taux de 4,625%. Un grand débat éclatait dans les médias, au Parlement et dans la société grecque pour déterminer si ce retour auprès des marchés financiers était une victoire ou non du gouvernement Tsipras.

    Je ne souhaite pas rentrer dans ce débat, qui de toute façon pris place en avril 2014 quand les investisseurs prêtèrent la même somme au gouvernement de Samara au taux de 4,75%. La seule différence c’est que les rôles se sont inversés, et que les arguments mis en avant aujourd’hui par le gouvernement de Syriza et les Grecs Indépendants (ANEL) sont les mêmes que ceux avancés par Nouvelle Démocratie et le Pasok il y a de cela trois ans, affirmant qu’un emprunt limité à un taux d’intérêt généreux était le premier pas vers un retour à la « normalité » (soit sur les marchés financiers) et la « libération » par la même occasion du Mémorandum et le patronage humiliant de la Troika.         

    Indépendamment de cette pseudo confrontation, peu pertinente à l’argument principal de cet article, une chose est certaine : Antonis Samaras et Yiannis Stournaras(2) n’étaient pas capable de mettre le pays sur le bon chemin puisque leur gouvernement allait tomber en décembre 2015, alors que pour Alexis Tsipras et Euclid Tsakalotos(3) cela pourrait être un pari gagnant. Ainsi, si à la fin du troisième programme d’ajustement structurel ou troisième mémorandum, le 31 juillet 2018, la Grèce sera capable d’emprunter régulièrement sur les marchés à des taux raisonnables, nombreux seront ceux qui parleront d’une nouvelle « success story » après celles de l’Irlande, du Portugal et de Chypre(4). Cependant, j’ai crainte que cette réalisation ne soit pas créditée seulement au gouvernement présent, qui dénie encore aujourd’hui avoir endossé la responsabilité d’un tel programme (qu’il a signé en juillet 2015), et ce, malgré le fait qu’il l’applique fidèlement (ainsi que les politiques additionnelles demandées à chaque revues par les créanciers.). Dans un contexte plus large, cette réalisation sera considérée comme une nouvelle victoire idéologique et politique du néolibéralisme autoritaire européen relancé par la crise systémique avec encore plus d’agressivité par la soi-disant « nouvelle gouvernance économique » de l’Union Européenne (5).   

    La future capacité de la Grèce à couvrir ses besoins financiers sur les marchés sera la quatrième et plus dure (du fait du contexte de résistance politique et sociale forte dans le pays) des réformes politiques néolibérales en temps de récession inclues dans les memoranda. Ces réformes visant, la dévaluation interne et supposément une augmentation de la productivité du pays : forte baisse des salaires et des retraites, coupes budgétaires sévères dans la dépense publique (notamment la santé et l’éducation), violentes attaques contre la nouvelle et petite bourgeoisie, privatisation des entreprises publiques, saisie de propriété foncières, réformes réactionnaires du code du travail aboutissant à une réduction substantiel du pouvoir des syndicats et augmentation de la flexibilité, de la pauvreté et des inégalités.

    Il semblerait qu’il tient au gouvernement de Syriza et ANEL de fermer avec succès le cycle ouvert par le gouvernement Papandreou(6) de 2010, et continué par les gouvernements Papademos(7), Samaras et Tsipras. Il est ainsi facile de comprendre l’envie et les efforts de Nouvelle Démocratie et les « modernisateurs » du centre gauche (Pasok, Potami) de discréditer les réalisations économiques du gouvernement, à l’opposé des éloges de l’UE et même de Mr Shauble qui ne peut pas être considéré comme un proche ami de Tsipras, son parti ou son gouvernement.

    La seconde défaite de Syriza

    Quand les difficultés à réussir la seconde revue du troisième programme ont commencé à augmenter, j’avais exprimé l’avis que le gouvernement ne devait rien lâcher face aux demandes inadmissibles des créanciers, demandes qui allaient bien au delà de l’accord de juillet 2015 et particulièrement celles insistant sur des baisses virulentes des retraites et l’abaissement du seuil sous lequel on ne paie pas d’impôts. Ces deux mesures, ajoutant 3,6 milliards soit 2% du PIB, sont à mettre en place en 2019 et 2020 après la fin du programme au 31 juillet 2018 et au moins un an après les nouvelles élections qui se tiendront au plus tard en septembre 2019 (8). Cela veut dire qu’on a demandé au Parlement de voter des mesures qui obligeraient le prochain gouvernement grec. Il est important de noter que cette demande antidémocratique a été rejetée publiquement par le Premier Ministre(9) et Euclid Tsakalotos avant lui(10) ainsi que le comité central de Syriza comme tout le monde peut le vérifier en lisant les comptes rendus de la réunion du 11 février 2017. Cependant, peu après nous avons appris par voie informelle que le FMI avait mise en garde l’équipe de négociation grecque, leur expliquant que si ces mesures ainsi que l’imposition d’un ridicule excédent primaire (3,5% du PIB) pour les années 2019-2022 n’étaient pas votées par le Parlement,  il ne donnerait pas son accord pour clore la second revue.  A la suite de l’ultimatum du FMI, le gouvernement décida de céder aux demandes du nouveau chantage des créanciers, tentant partiellement de compenser les coupes budgétaires (à hauteur de 2% du PIB) avec de soi-disant contre-mesures à mettre en place en 2019 et 2010, à la condition que le gouvernement arrive à l’objectif de  l’excédent primaire fixé. Après une courte période, le Comité Central de Syriza ratifiait l’accord avec une large majorité, reniant sa décision précédente. Finalement, l’accord fut voté par tous les membres du groupe parlementaire de Syriza et ANEL en violation, à mes yeux, du mandat du peuple qui leur était accordé pour mettre en place des mesures en place inclues dans le 3ème mémorandum tout en tentant de mettre en oeuvre des mesures pour en contrer l’effet avec un « programme parallèle ». Voilà pour moi, la deuxième grande défaite de Syriza après celle de juillet 2015.  

    Il y avait des raisons additionnelles pour lesquelles le gouvernement n’aurait pas du accepter l’ultimatum. Le vote de mesures d’austérités additionnelles, non inclues dans le programme de Syriza pour les élections de 2015 nourrirait inévitablement son opposition. Celle-ci l’accuse en effet de manquer de crédibilité ou de voir ce parti de gauche radical rejoindre le rang des acteurs démagogiques du vieux système politique tel Nouvelle Démocratie et le Pasok qui  promettaient de meilleurs lendemains mais renforçaient l’austérité une fois au pouvoir. Cela allait saper encore plus la confiance des couches populaires dans Syriza, celles-ci s’étant déjà distancées du parti du fait de l’austérité accrue et malgré l’effort des ministres pour pouvoir sauver quelques miettes des griffes du mémorandum. Finalement, céder aux créanciers éloignerait Syriza encore plus des mouvements sociaux en Grèce et en Europe. Il semble que ceux d’entre nous qui avions déclaré que l’action du gouvernement n’était pas « toute tracée » par le troisième mémorandum de juillet 2015 signé « le flingue sur la tempe » avions tort(11). Tsipras et Syriza sont déterminés à avaler la pilule, seule solution pour eux à la sortie de crise.

    La sortie escomptée du troisième mémorandum par le gouvernement après la victoire de Syriza en janvier 2015 et la capitulation ultérieur de juillet ainsi que « sa seconde défaite » de juin 2017 posent de sérieuse questions quant à la stratégie, au programme ainsi qu’à l’identité de la gauche radicale en Grèce et en Europe. Cette réflexion qui s’ouvre doit également prendre en compte les différences actuelles entre gauche radicale et social-démocratie, la capacité réelle à mettre en œuvre un programme anti-austérité ou même anticapitaliste dans l’UE actuelle mais aussi la démocratie au sein des partis et organisations, le rôle majeur des alliances  politiques et sociales à l’échelle nationale et européenne, et finalement la pertinence de la confrontation entre l’idée d’une transformation utopique réaliste de la société et l’idée que la capitalisme est la fin de l’histoire. Le futur montrera si Syriza a encore la volonté ou la capacité à demeurer et être actif dans cet espace politique malléable à merci ou si une autre formation politique se substituera à lui.

    Haris Golemis est consultant scientifique et stratégique de transform! europe. Le 24 juin 2017, une semaine après le vote de la majorité Syriza-ANEL au parlement grec du mémorandum additionnel pour la seconde revue du Mémorandum of Understanding de juillet 2015, il a démissionné du Comité Central de Syriza et de son poste du directeur de l’institut Nicos Poulantzas(la fondation politique du parti) qu’il occupait depuis 2000. Quelques semaines avant sa démission il avait également quitté la tendance 53+, influentes auprès de nombreux cadres du parti, députés et membres du gouvernement.

    Notes

    This text is an enhanced and revised version my article entitled “Eine epitihia i epistrofi stis agores?” (“Is the return to the markets a success?”), published on 27 July 2017 in the Greek daily newspaper I efimerida ton syntakton.

    1. Antonis Samaras, leader of the right-wing party of New Democracy (ND), was the Prime Minister Greece from June 2012 until December 2014, initially heading the coalition government of ND, PASOK and Democratic Left (DIMAR) and of the first two parties, since June 2013, when DIMAR left the government following the closure of the national television ERT. Following the victory of SYRIZA in the January 2015 elections, he resigned as ND leader and since then he is a deputy of this party in the Greek Parliament.

    2. Yiannis Stournaras was Minister of Finance in the aforementioned three party government under Samaras until June 2014, when he resigned to become Governor of the Bank of Greece (the Greek Central Bank), a position that he holds until today.

    3. Euclid Tsakalotos is Minister of Finance in the present government, a position he holds since 6 July 2015 following the resignation of Yianis Varoufakis after the NO vote in the 4 July Greek Referendum. He was Alternate Minister of Foreign Affairs in the first Tsipras government and its lead negotiator with the Troika since April 2015.

    4. It is noteworthy, however, that, according to the rules of the Eurozone, following its exit from the Adjustment Programme, immediately after this happy event Greece will be put under “increased surveillance” until it pays off 75% of its debt.

    5. For a thorough analysis of EU economic governance, you can read Christakis Georgiou’s ePaper “Economic Governance in the EU after the Eurozone Crisis”, at transform! europe website.

    6. George Papandreou was Prime Minister of Greece from 2009 to November 2011 and leader of PASOK from 2004 to March 2012. Since 2015, he is the leader of the Movement of Democratic Socialists. From 2008 until today he is the President of the Socialist International.

    7. Lucas Papademos, before becoming Prime Minister for six months (November 2011-May 2012), was for ten years the Governor of the Bank of Greece, i.e. the Central Bank (1994-2002) and, for eight years (2002-2010), a Vice President of the European Central Bank. In May 2017, he was the victim of a terrorist attack with a letter bomb which he fortunately survived with injuries to his leg, stomach and chest.

    8. Usually, Greek governments do not exhaust their terms and it is not impossible that elections will take place in 2018, i.e. the present Parliament will legislate for two years after its end of term.

    9. In an exclusive interview he gave to the newspaper I efimerida ton syntakton, on 25 January 2017, Alexis Tsipras was firm in denial to accept the blackmail: “We have stated explicitly that there is no question of legislating even a euro additional measures to those provided in the agreement, all the more so for the period after the end of the programme”.

    10. In a letter of the Greek finance minister addressed to the Eurogroup before its meeting on 9 May 2016, one can read the following: “…There is no constitutional way to vote contingency measures and in discussions I had with colleagues I was informed that the same applies also to other member countrie…[T]his package cannot be imposed by the current coalition government, nor any other democratic government that I can imagine”. In an interview given to me in December 2016 and included in the transform! 2017 Yearbook, Tsakalotos was adamantly clear: “…[W]e will not legislate up front new anti-social measures to be implemented in the post-programme period, that is in 2019 and beyond”.

    11. Most of the arguments against the signing of the agreement for the 3rd review of the adjustment programme are included in my article “Ohi ipohorisis stin diapragmatefsi. Epistrofi stis rizes” (“No concessions in the negotiations. Return to the roots”), was published on Sunday 19 February 2017 at the weekly newspaper “Epohi” which supports the 53+ tendency of SYRIZA.


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