• Analyse
  • L'Europe n'a pas un « problème de la migration » : elle a un problème de xénophobie

  • Auteur Marco Siddi | 05 Oct 15 | Posted under: Migration/Contre le racisme
  • Cete année, l'Europe a connu un afflux croissant de personnes qui fuient les guerres civiles et les États en faillite. Selon l'Organisation internationale pour les migrations, environ 350 000 personnes sont arrivées en Europe par la mer entre janvier et août 2015 (219 000 pour l'ensemble de 2014) : près de 235 000 en Grèce en pleine crise, 114 000 en Italie et un peu plus de 2 000 en Espagne.

     

    Ces chiffres sont élevés, mais toujours bien inférieurs à ceux des réfugiés syriens campant actuellement en Turquie (1,9 million), au Liban (1,1 million) et en Jordanie (629 000) - pays qui sont bien plus pauvres et plus petits que l'UE. Le HCR a déclaré que 9/10 de ceux qui arrivent en Grèce viennent de Syrie, d'Afghanistan et d'Irak. Près de la moitié de ceux qui atteignent les côtes italiennes ont fui l'Érythrée, la Somalie, le Soudan et la Syrie, c’est-à-dire les États ravagés par des conflits ou des violations massives des droits humains.

    Par leur action ou inaction, divers Etats membres de l'UE ont contribué à créer le chaos à que fuient les réfugiés. Il suffit de penser aux opérations militaires britanniques et françaises en Libye, qui n’ont pas été suivis de plans post-conflit et ont laissé s’installer dans les pays une spirale de guerre civile. Nous devons également nous rappeler la participation de nombreux pays européens aux guerres américaines de l'ère George W. Bush, qui ont contribué à déstabiliser le Moyen-Orient et à créer un terrain fertile aux recruteurs de l’Etat Islamique.

    Mais, aujourd'hui, l'Europe ne tire pas les leçons de ses erreurs passées et de leur pertinence au vu des circonstances actuelles. Dans l'UE, le débat a jusqu'ici porté sur le renforcement des contrôles aux frontières (comme si cela pouvait résoudre la crise humanitaire), le lien entre l'immigration et le terrorisme et la relocalisation des migrants sur la base de quotas nationaux obligatoires décidés par la Commission européenne, ou plutôt selon les propositions volontaires des Etats membres. Quelques Etats membres se sont distingués par une approche plus généreuse - et plus particulièrement l'Allemagne, pour accueillir un grand nombre de réfugiés sur son territoire, et la Suède qui, l'an dernier, a accepté le plus grand nombre de demandes d'asile en proportion de sa population totale. Mais ailleurs le tableau est beaucoup plus sombre : les Etats membres d'Europe orientale, le Royaume-Uni et la Finlande sont parmi les plus fervents opposants de quotas obligatoires pour la réinstallation des migrants dans l'UE.

    Beaucoup de dirigeants européens ne semblent pas s’inquiéter de la dimension humanitaire de la catastrophe qui a maintenant commencé à atteindre leurs pays. Pour le premier ministre slovaque, Robert Fico, par exemple, 95% des personnes qui tentent maintenant d'entrer dans l'UE via la Grèce, l'Italie et la Hongrie ne sont que des migrants économiques, et non des réfugiés. Le premier ministre hongrois Viktor Orban les a qualifiés de « migrants illégaux » et de tenter de les empêcher d'entrer dans l'espace Schengen avec une clôture à la frontière avec la Serbie. Pour Fico et Orban, il faut qualifier la crise actuelle de migration clandestine et donc de rapatriement dans les pays d'origine. Leurs tentatives de déformer la réalité ont une raison juridique : au titre de la Convention 1951 sur les réfugiés, les Etats de l'UE doivent offrir refuge et protection à ceux qui peuvent démontrer qu'ils fuient la guerre et la persécution.

    Apparemment oublieux de l'histoire européenne récente, les policiers tchèques ont inscrits des numéros sur les bras et les mains des migrants, tandis que la Hongrie a utilisé des prisonniers pour mettre en place une clôture sur sa frontière avec la Serbie. Lorsqu’ils ont été pressés d’accepter un (petit) quota de migrants, les premiers ministres de République slovaque et de Pologne ont déclaré que leurs pays étaient prêts à accepter quelques familles de réfugiés chrétiens. Outre le fait qu’ils montrent purement et simplement l'intolérance religieuse de leurs défenseurs, ces positions sont clairement en contradiction avec les valeurs fondamentales de l'UE et son soutien affirmé à une « société caractérisée par le pluralisme, la non-discrimination, la tolérance, la justice, la solidarité et l'égalité entre les femmes et les hommes » ( article 2, traité sur l'Union européenne).

    Le non-respect des valeurs européennes et les querelles entre les Etats membres sur la réinstallation des migrants ont montré – selon les paroles d’Ivan Krastev - la crise profonde au cœur du projet européen. On ne trouve pas ses racines dans l'afflux actuel de réfugiés en provenance des régions déchirées par la guerre. C’est plutôt le résultat de l'échec de nombreux Européens à s’identifier avec les valeurs qu'ils préconisent sur le papier, à affronter véritablement le passé xénophobe de leur pays et de la sécurisation constante de questions humanitaires telles que celle de la migration. En traitant les politiciens chauvins, de droite comme des interlocuteurs valables, et même en les acceptant au gouvernement, les institutions européennes et certains États membres ont largement contribué à l'élaboration de la crise. Autoriser des discours xénophobes dans les institutions publiques est un puissant catalyseur pour leur diffusion dans la société. Un nouveau discours européen mettant l'accent sur les droits humains, la solidarité et la non-discrimination est donc la première étape pour éviter de poursuivre la radicalisation de la crise.

    Ce commentaire a été publié à l'origine par l'Institut finlandais des affaires internationales


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