• Interview
  • Enrique Santiago : « Il nous faut reconstruire les communs, qui n'auraient jamais dû être privatisés. »

  • 24 Jun 20 Posted under: Santé , Espagne
  • Enrique Santiago, secrétaire général du Parti communiste espagnol (PCE) et vice-porte-parole d'Unidas Podemos au Parlement espagnol, sur les mesures contre la crise économique.

    La crise sanitaire et économique causée par la pandémie mondiale de Covid-19 s'est produite alors que le gouvernement progressiste de la coalition entre le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et Unidas Podemos n'était au pouvoir que depuis 70 jours. « Heureusement pour la classe ouvrière de ce pays, nous étions au gouvernement lorsque tout cela s'est produit, car, si cela n'avait pas été le cas, la plupart des mesures que nous avons adoptées n'auraient pas été possibles, et nous aurions assisté à la répétition de ce qui s'est passé en 2008 », affirme Enrique Santiago dans cette interview au journal Mundo Obrero.

    L'objectif est de « n'abandonner personne ». À cette fin, un bouclier social a été déployé ; 3,5 millions de personnes ont pu sauver leur emploi grâce aux ERTE (suspensions temporaires des activités des entreprises avec préservation des contrats de travail), lesquels ont été prolongés jusqu'au 30 juin, et, dans les prochaines semaines, un revenu d'existence sera instauré. La Commission pour la reconstruction sociale et économique, créée par le Parlement espagnol et composée de représentants de tous les partis parlementaires, a pour objectif d'établir les moyens d'une sortie de crise. Enrique Santiago, élu vice-président de cette commission, défend le processus en l'assimilant à un processus quasi constitutionnel. Pour que celui-ci réussisse, dit-il, il faut que les citoyens l'accompagnent de mobilisations politiques, sociales et syndicales.

    Voir également : entretien en ligne de transform! europe avec Enrique Santiago

     

    Q : Le manifeste du PCE du 1er mai affirme : « Cette crise est gérée différemment des autres, et nous ne permettrons pas qu'il en soit autrement. » Qu'est-ce que cela signifie, maintenant que le Parti communiste est au gouvernement ?

    ENRIQUE SANTIAGO : Cela signifie que nous disposons d'outils pour prendre des mesures concrètes permettant de n'abandonner personne, et que la priorité n'est pas, contrairement à 2008, de secourir le capital financier mais plutôt de secourir les personnes, en particulier les plus vulnérables.

    Le manifeste dit également : « nous devons mobiliser la classe ouvrière et ses organisations politiques et syndicales ». Quel est le rôle que nous, communistes, devons jouer dans la situation présente ?

    Nous travaillons fondamentalement à accroître le soutien apporté au gouvernement. Nous sommes conscients que l'équilibre des forces actuel ne nous permet pas (à nous la gauche alternative et les communistes) de mener à bien les politiques que nous souhaitons. Unidas Podemos compte 10 % de députés au Parlement et, pour cette raison, il est essentiel de pouvoir transformer l'équilibre des forces grâce au soutien populaire et à la mobilisation sociale et populaire, et ainsi renforcer notre composante au sein des institutions. Notre rôle dans cette crise est de canaliser tout ce soutien, à la fois par des propositions et par l'organisation de groupes et mouvements sociaux en appui du gouvernement. C'est de cette façon que nous pourrons modifier l'équilibre des forces, le rendre plus favorable aux intérêts populaires et aller beaucoup plus loin dans les politiques menées.

    Vous venez d'être élu vice-président de la Commission pour la reconstruction sociale et économique au Parlement. Différents scénarios de crise sont possibles. Qu'allons-nous essayer d'accomplir avec cette commission ?

    Cela revient quasiment à promouvoir un nouveau pacte ou processus constitutionnel. Il s'agit de poser une série de bases, aussi consensuelles que possible, sur lesquelles bâtir nos institutions pour garantir les droits en Espagne et éviter que nous nous revivions une situation semblable à celle vécue par le passé.
    Il est devenu évident que le système capitaliste, en plus d'être extrêmement injuste, se heurte à de forts obstacles et se montre incapable de garantir une vie décente aux personnes, en particulier dans la phase actuelle des politiques néolibérales, avec perte de la capacité d'intervention de l'administration publique, et déréglementation des droits. La vulnérabilité de la population est devenue plus évidente, et il nous faut inverser ce processus, reconstruire des communs, qui n'auraient jamais dû être privatisés. Des systèmes de protection doivent être garantis pour tou·te·s : systèmes de santé, systèmes de soins et garantie des droits sociaux.
    De la même manière, nous devons assurer au gouvernement une vraie capacité de décision et le pouvoir de piloter l'économie. Il est devenu évident que l'Espagne a entièrement perdu sa souveraineté économique et productive. Le fait que nous nous retrouvions face à une situation d'urgence dans laquelle nous sommes devenus incapables de produire des biens aussi essentiels que des équipements de protection ou des ventilateurs montre que la délocalisation industrielle n'a pas été limitée à une ou deux entreprises, mais a mis le système de production complètement sens dessus dessous et a détruit la capacité industrielle de notre pays. 

    Nous travaillons à un nouveau système fiscal, une nouvelle politique de revenus qui garantisse la distribution de revenus suffisants. Et bien sûr, il nous faut repenser nos relations politiques avec les pays voisins sur la base d'un principe de solidarité, pas simplement en vue de créer des marchés dans lesquels de grands groupes économiques déterminent les relations entre les peuples en fonction de leurs intérêts en propre.

    Cette crise a mis en évidence la fragilité de l'économie et des travailleurs dans ce pays : précarité, contrats de court terme et économie souterraine. Il y a à peine un an, la population espagnole se situait à 21 % en dessous du seuil de pauvreté. Aujourd'hui, tous ces gens ont moins encore. Confronté à cet abîme, le gouvernement a déployé son bouclier social. Est-il possible de n'abandonner personne ?

    Notre objectif en entrant au gouvernement a précisément été que les secteurs les plus vulnérables et la classe ouvrière pèsent politiquement dans les institutions qui les ont en charge et ont en charge leurs droits, afin de corriger les inégalités. En d'autres termes, notre raison d'être au gouvernement est d'améliorer les conditions de vie dans ces secteurs. Et, heureusement pour les travailleurs de ce pays, nous étions au gouvernement quand tout cela s'est produit ; autrement, nous aurions assisté à une répétition de l'année 2008 : les gens auraient été expulsés, ils seraient sans abri, sans travail, ne recevant ni aide ni soutien, et beaucoup seraient confrontés à des coupures d'électricité et à d'autres privations élémentaires. La première chose que nous devons garantir, c'est que, cette fois-ci, cela n'arrive pas.
    En Espagne, personne ne sera expulsé dans les six prochains mois et nous parviendrons probablement à prolonger encore cette période, jusqu'à ce qu'on assiste à une reprise sociale et économique complète. Maintenant, nous avons obtenu un moratoire sur les versements hypothécaires et certains reports et renégociations dans le cas des loyers. Nous avons réussi à interdire les coupes claires dans les fournitures de services essentiels. En plus du bouclier social comprenant toutes ces garanties, 5,3 millions de personnes qui ont perdu leur emploi ou l'ont vu mis en suspens toucheront de l'argent ferme et régulier à partir de début mai. Si, un jour, le rapport des forces ne nous permet plus de garantir ces choses, il ne fera évidemment aucun sens pour nous de rester au gouvernement, car Unidas Podemos n'est pas au pouvoir pour occuper des positions institutionnelles mais pour garantir les droits de notre peuple.

    Le taux de chômage en Espagne est actuellement de 14,8 % (avril 2020). Ce taux est bien supérieur au taux de chômage moyen de la zone euro (7,3 %), mais il est resté relativement stable au cours des derniers mois.

                 
                  Taux de chômage en Espagne, juin 2019 – avril 2020
                  Source : Eurostat

    L'une des premières mesures a été de protéger les emplois grâce aux ERTE (registres réglementaires du travail temporaire), mais aussi de protéger les travailleurs les plus vulnérables grâce au revenu universel.

    Le ministère du Travail accomplit un travail exceptionnel. Grâce à lui, le gouvernement a pu promouvoir une série de mesures qui ne laisse personne de côté. Entre le 28 avril et le 5 mai, en Espagne, 5 300 000 personnes ont bénéficié de paiements versés par le ministère du Travail : des allocations chômage de substitution quand ces dernières arrivaient à leur terme pendant la crise, ou encore un soutien aux trois millions de travailleurs des ERTE, afin d'empêcher ceux-ci de se retrouver sans emploi. Des prestations qui n'existaient pas auparavant ont également été mises en place à destination des travailleurs domestiques et des travailleurs indépendants confrontés à une réduction ou à une cessation d'activité.

    Disposerons-nous des ressources nécessaires au maintien du bouclier social ?

    Probablement pas sous le système fiscal actuel. Et encore moins s'il existe des régions, comme Madrid, qui offrent des réductions systématiques d'impôts aux grands groupes économiques bénéficiant déjà de forts avantages mais continuent néanmoins de réclamer toujours plus au gouvernement espagnol.

    Il faut garder à l'esprit que notre régime fiscal n'est pas un régime confiscatoire : les entreprises ne paient d'impôts que si elles engrangent des bénéfices et, contrairement aux travailleurs, elles ne sont imposées que sur leur seul bénéfice. Ce qui est absurde, c'est que le régime fiscal actuel, alors qu'elle ne fait payer les entreprises que si celles-ci sont bénéficiaires, abaisse en outre le taux d'imposition sur ces bénéfices à des niveaux ridiculement bas.
    Le secteur bancaire en Espagne paie 5,5 % d’impôt uniquement sur le bénéfice, alors que tout travailleur est imposé à 15 ou 20 % de ses revenus. Il faut que cela cesse. Que demandons-nous ? Les entreprises qui étaient imposables en 2018 et 2019 parce qu'elles étaient bénéficiaires doivent utiliser leurs bénéfices pour redistribuer la richesse, car nous sommes dans une situation d'urgence dans laquelle chacun doit se serrer la ceinture.
    Par conséquent, l'une des tâches essentielles de la Commission de reconstruction sera de réorganiser le système fiscal. Nous ne pouvons avoir un système qui taxe les pauvres et fasse des cadeaux fiscaux aux riches, mais un système raisonnable, et je ne parle pas d'un système socialiste mais simplement d'un système démocratique ou même libéral, c'est-à-dire avec une fiscalité progressive. Nous devons mettre un terme à l'orgie totale d'exonération fiscale que les politiques néolibérales ont menée dans notre pays ces dernières années.

    Qu'en est-il de la fronde systématique des partis d'opposition ?

    La droite n'a pas fait acte de la moindre générosité lorsqu'il s'est agi de trouver des accords, construire un consensus et placer l'intérêt général du peuple espagnol au-dessus des intérêts particuliers. Elle a tenté de ramener une catastrophe planétaire à de simples disputes, avec pour but de renverser le gouvernement. La droite n'arrive pas à supporter que, pour la première fois en quatre-vingts ans, il y ait une force alternative et transformatrice de gauche au pouvoir.
    Pour les politiques de droite, être en politique se résume à faire jouer leurs propres intérêts économiques. Ils ne s'intéressent à l'existence de l'État que dans la mesure où ils peuvent le piller en continu. Lorsque cette crise sera terminée et qu'on en fera l'analyse, on verra clairement apparaître que le taux de mortalité a été le plus élevé dans les secteurs externalisés et privatisés, ou bien où les coupes budgétaires publiques ont été les plus fortes, comme par exemple pour les maisons de retraite de la région de Madrid.

    Y a-t-il un risque d'effondrement de la majorité parlementaire qui soutient le gouvernement ?

    C'est quelque chose heureusement que nous n'envisageons pas car la majorité qui, dans un premier temps, a rendu possible la motion qui a fait tomber le gouvernement conservateur et qui, par la suite, a permis l'accord de mise en place du nouveau gouvernement, est une majorité responsable. Au-delà des désaccords spécifiques sur des questions principalement liées à la gestion territoriale de l'urgence, il y a un intérêt commun à empêcher les institutions de ce pays de retomber entre les mains de cette droite prédatrice qui s'est consacrée au pillage des services publics. Désormais, empêcher la droite de gouverner est une question de sécurité humaine, de garantie du droit à la vie. Je pense que notre majorité n'est pas en danger. Il faut mettre de l'huile dans les rouages, s'assurer d'un dialogue fort, et en même temps analyser constamment quelles sont les meilleures options. La rapidité avec laquelle de nouvelles situations ont dû être affrontées signifie que l'urgence a été constamment priorisée, et peut-être n'y a-t-il pas eu le temps de réfléchir calmement et de dialoguer.

    La droite et les puissances économiques sont extrêmement irritées par ce gouvernement. Pourquoi la mobilisation populaire est-elle importante ?

    Il est essentiel de protéger ce gouvernement et ses actions. Nous pensons qu'il est impossible pour un projet de reconstruction populaire d'aller de l'avant sans le soutien constant de notre peuple. Les citoyens ne doivent pas se contenter d'aller aux urnes tous les quatre ans. La mobilisation que nous souhaitons doit inclure tous les syndicats, tous les groupes sociaux et individus, et toutes celles et ceux qui sont impliqué·e·s dans une lutte sociale, celles et ceux qui sont confronté·e·s aux contradictions quotidiennes du système capitaliste. Nous faisons tou·te·s partie du même projet. Par cette mobilisation, nous voulons que soit redonné du pouvoir au peuple, des classes populaires aux secteurs qui s'organisent autour de luttes sociales et politiques, pour qu'ils soient intégrés comme moteurs du changement social dont notre pays a besoin. Unidas Podemos est l'outil qui doit signifier leur présence dans les institutions.

    Pouvez-vous nous parler de la campagne d'élargissement de l'espace politique d'Unidas Podemos ?

    Au PCE, à Izquierda Unida et à Unidas Podemos, nous constatons la nécessité d'intégrer à la politique gouvernementale tous les secteurs sociaux organisés autour de luttes, grâce au travail d'Unidas Podemos. De même que nous avons fait campagne pour renforcer le processus de construction de l'unité populaire depuis les élections de 2019, nous pensons que, plus que jamais, les secteurs politiquement conscientisés de notre peuple doivent participer activement à la défense d'un gouvernement qui, pour la première fois en de nombreuses années, fait passer les intérêts de la majorité avant ceux de quelques-uns. Le succès de la campagne consiste à créer une mobilisation et un soutien permanents destinés à accroître notre influence au gouvernement et dans les institutions. Il y a trop d'institutions qui vivent leur propre vie et sont très éloignées du contrôle démocratique et citoyen, par exemple le pouvoir judiciaire et d'autres organes de l'administration publique qui ont montré que, dans certains cas, ils ont la capacité d'interférer et de retarder les mesures décidées par le gouvernement démocratiquement élu. Nous ne pouvons contrer cela qu'avec un peuple qui se mobilise.

     

     

    Publié initialement sur le site web de Mundo Obreiro (version complète)

     


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