• Autriche
  • Le changement électoral en Post-Démocratie

  • Par Walter Baier | 20 Nov 17 | Posted under: Autriche , Élections , Extrémisme de droite
  • Lorsque ce texte sera publié les négociations pour une coalition entre ÖVP et le FPÖ seront toujours en cours. Personne ne doute qu’ils parviendront à un accord.

    Il n’a pas été encore décidé si l’ÖVP laissera le ministère des affaires étrangères au FPÖ (le parti entend y nommer un nationaliste allemand) ou bien le très important ministère de l’intérieur. Dans ce dernier cas, le président du parti H.C. Strache prendrait alors le contrôle de la police du pays et de la politique d’intégration autrichienne. Cependant, les ministres doivent être nommés par le président Fédéral, Alexander Van der Bellen qui a publiquement exprimé ses inquiétudes.

    Les résultats finaux des élections parlementaires en Autriche sont les suivants (en comparaison avec 2013) :

    • SPÖ: 26.9% (+ 0.1)
    • ÖVP: 31.5% (+ 7.5)
    • FPÖ: 26% (+ 5.5)
    • Grüne(Les Verts): 3.8% (- 8.6)
    • Neos: 6.3% (+ 0.3)
    • Liste Pilz: 4.4% (première candidature)
    • KPÖ+: 0.8% (- 0.2)

    Résultats des parties de droite de 2013 ne s’étant pas présentés en 2017 :

    • BZÖ: 3.5%
    • FRANK: 5.7%

    Le résultat des sociaux-démocrates cache la véritable dimension du passage à droite dont nous faisons l’expérience. Depuis la victoire électorale de Bruno Kreisky il y a 47 ans, pour 41 années, le candidat pour la chancellerie fédérale a été un candidat du SPÖ. Les Verts qui ont été représentés au parlement pour 31 années ont échoué à passer le seuil de représentation de 4%. Le FPÖ, méprisé pour sa participation au gouvernement entre 2000 et 2006 va désormais y retourner.

    L’Autriche se présente elle même comme un pays divisé entre les villes et la campagne. L’ÖVP et le FPÖ ont obtenu plus de 113 des 183 sièges parlementaires. Cette claire majorité est due à la large popularité qu’ils possèdent dans ce que les arrogants viennois appellent « la province ». Dans toutes les villes majeures, à Vienne, Graz et Innsbruck, les deux partis restent en dessous de 50% des suffrages. Dans ces villes, le SPÖ a réussi à maintenir sa popularité aux dépens des verts qui ont perdu leurs 24 sièges au parlement. Huit de ces sièges ont été pris par la Liste Pilz, fondée par une scission des Verts. 

    Globalement, aucun glissement entre la gauche et la droite n’est notable. En effet, les deux tiers des gains de l’ÖVP et du FPÖ proviennent de deux partis populistes qui ne se sont pas présentés cette année et qui avaient recueilli 9,5% des suffrages en 2013. 

    Alors pourquoi parler d’un passage à droite ? C’est le discours politique et tous les partis confondus qui ont effectué un tournant à droite. Tout d’abord ni l’ÖVP ni le SPÖ n’avaient exclu de faire une coalition avec le FPÖ. Ensuite, car l’ensemble des partis, à l’exception des Verts et du KPÖ Plus (communiste), se sont exprimés en faveur d’une politique répressive et restrictive des l’accueil des réfugiés et concernant l’islam. Des études qualitatives confirment que le climat politique a viré à droite, une part de l’électorat Vert s’est abstenu de voter pour eux cette fois-ci car il ne veut plus soutenir les valeurs solidaires du partis, qu’elle soient féministes ou en faveur des minorités et des réfugiés. (1)

    Six mois après qu’une coalition de votants, allant du centre conservateur jusqu’au Parti Communiste, a voté pour le candidat (officiellement Vert) Alexander Van der Bellen pour être leur Président Fédéral à 54%, Sebatsian Kurz, décrit comme « le visage acceptable du populisme de droite »(2) a réussi à gagner une majorité ÖVP / FPÖ au parlement. Ceci pourrait être le prélude d’une profonde reconstruction du système politique de la Seconde République Autrichienne que l’historien contemporain Gerhard Botz nomment assez justement « le tournant antilibérale –néolibéral».(3)    

    FPÖ: Dangereux et nationaliste allemand

    Le fait qu’un groupe influent au sein de l’ ÖVP travaillait à former une coalition avec le FPÖ est un secret de Polichinelle depuis bien longtemps ; nous savions qu’une majorité parlementaire de ce type pourrait être mise en place à tout moment. Jusqu’ici, une telle coalition n’était pas possible car il n’existait pas de majorité dans la population pour soutenir cette option. Cette « erreur » a été rectifiée. Dans cette perspective, l’élection du 15 octobre peut être interprété comme une opération post-démocratique réussie.

    Parmi les partis d’extrême droite nationalistes en Europe, le FPÖ est sans doute un des plus obscènes. Son obscénité découle d’une particularité unique : son nationalisme ne se réfère pas à sa propre nation, l’Autriche. Le FPÖ est un parti nationaliste allemand au sens où conformément à son programme actuel, les Autrichiens dont la langue maternelle est l’allemand appartiennent et doivent faire partie d’une nation allemande (4).

    Il partage cette vision avec une sous-culture allemande de fraternités (Burschenschaften), d’associations culturels traditionnelles et de journaux d’extrême droite qui constituent ensemble l’organe de réflexion de l’extrême droite et de la mouvance néo-nazie de l’Allemagne. Ce sont des très proches voisins. 

    Ceci n’est pas si excentrique qu’il n’y paraît. Le FPÖ est en réalité un parti traditionnel bien ancré dans la scène politique autrichienne (5). Son nationalisme allemand représente un secteur de l’élite autrichienne et bien plus encore l’influence de l’Allemagne sur l’économie et la culture du pays. (6)

    Sa relation autant au national socialisme qu’au nationalisme allemand le place en opposition non seulement à la constitution de la Second République Autrichienne mais également à l’ordre européen post guerre mondiale et notamment l’UE. Dans un scénario d’aggravation supplémentaire de la crise de l’UE et renforcement des ambitions allemandes, ceci peut s’avérer un rapport peu plaisant. Voilà « l’agenda caché » du FPÖ et le non dit sur les véritables intentions de son milieu intellectuel et culturel. 

    Ses succès électoraux cependant, s’expliquent autrement, et notamment par sa mutation réussie en un parti d’extrême droite d’un nouveau type qui combine une vue autoritaire de la société, une nationalisme ethnique et un style populiste (7). Il partage cette capacité de mutation avec de nombreux partis européens mais reste soi-même avec ses paires du groupe européen au Parlement Européen (Front National, Lega Nord, PVV, Vlaams Belang)(8).

    La composition de son électorat est fortement ressemblante à celle des partis qui lui sont similaires : une part significative de son électorat sont des hommes, travailleurs (ouvriers ou salariés) à faible degré d’éducation, vivant en périphérie des centres urbains. Il ne s’agit que peu des classes défavorisées mais plutôt de personnes qui s’identifient eux-mêmes à la classe moyenne mais se sentent menacés par le déclassement et abandonnés par les partis politiques traditionnels. Ce sentiment est une réalité, leurs conditions de vie se sont dégradées cette dernière décennie. Une baisse des salaires a amené à une aggravation des inégalités sociales. Le taux de chômage est monté de 5 à 9% au plus dur de la crise financière, pendant que les revenus de la retraite moyenne ont chuté de 25%.

    Il serait pourtant faux d’interpréter ce vote comme un « vote de classe » mal dirigé. Aucune des données sur la composition de classe de son électorat ne permettent d’offrir de telles conclusions. Les parts de votes ne sont pas classifiés par niveau de revenu ou catégories comme « entrepreneurs » « cadres et professions supérieurs » « actionnaires ». Le soutien que reçoit le FPÖ des plus riches du pays est un des secrets les mieux gardés du pays même si levé accidentellement de temps en temps. Par exemple, le journal conservateur viennois Die Presse a rapporté, l’an dernier dans un article (au titre de « « Hört die Signale »(9), que le FPÖ recevait une soutien grandissant de l’association des industriels autrichiens.   

    Le Future de la Social-Démocratie est en question

    La constante distanciation entre les institutions de la démocratie libérale qui a abandonné, de sang froid, le peuple dans les mains du marché et la population qui, en réaction, lui a tourné le dos est la raison de la déformation de la démocratie autrichienne. Le système de parti actuel de la Second République Autrichienne semble courir à sa perte. Dans tous les cas, avec ce changement de leadership semblable à un putsch et l’adoption d’un style populiste, l’ÖVP semble avoir trouvé un moyen de court terme pour survivre. Par contre, la survie des sociaux-démocrates autrichiens malgré leur riche tradition semble comptée.  

    Le fait qu’ils aient maintenu leur part de votants aux dépens des Verts a une implication amère qui se manifestera bientôt à Vienne. En Janvier, le président de la section puissante du parti à Vienne laissera sa place à son successeur. C’était lui qui avait constamment protesté (malgré les résistances au sein du SPÖ et notamment à Vienne) contre tout rapprochement du parti avec le FPÖ. Sa démission et le déclin de son partenaire de coalition Vert alimenteront la dispute pour la future direction du parti. ÖVP, FPÖ, les tabloïds, les chaînes de télévision privées préparent d’ores et déjà la « Bataille de Vienne ».

    KPÖ Plus, l’alliance des communistes, de l’organisation de jeunesse des Verts et de quelques indépendants n’a pas atteint son but malgré sa remarquable campagne et des bon retours de la population malgré sa proche affiliation avec le KPÖ.  Cela est majoritairement dû à la peur chez les électeurs de gauche d’une coalition ÖVP-FPÖ imminente. Cependant il semble y avoir une conviction partagée de la nécessité de construire une nouvelle gauche plurielle.       Le déficit du système politique autrichien (mis en avant par le KPÖ Plus), soit le manque d’alternative à gauche de la social-démocratie et des Verts perdure. La crise profonde dans laquelle se trouvent les Verts et la dispute à venir sur sa direction qui risque de ravager le SPÖ devrait encourager les gens à considérer le processus de refondation de la gauche autrichienne et ce à une large échelle, n’hésitant pas à penser en grand.


    Notes:

    1. SORA analyses, “Frau sein ist kein Programm! Mann sein aber schon”, MALMOE on the web: www.malmoe.org/artikel/regieren/3326

    2. Hans Rauscher, “Haben wir uns in Christian Kern getäuscht?”, Der Standard, 16 August 2017.

    3. Gerhard Botz, “Es gibt eine neoliberale-illiberale Wende”, Der Standard, 20 October 2017.

    4. The exact wording in the party’s programme is: “Sprache, Geschichte und Kultur Österreichs sind deutsch. Die überwiegende Mehrheit der Österreicher ist Teil der deutschen Volks-, Sprach- und Kulturgemeinschaft.”, (“The language, history and culture of Austria are German. The large majority of Austrians are part of the German ethnic, linguistic and cultural community.” In: Parteiprogramm der Freiheitlichen Partei (FPÖ). Concluded at the party congress on 18 June 2011 in Graz.

    5. Pelinka, Anton: “Die FPÖ im internationalen Vergleich”, conflict & communication online, 1/1 2002, www.cco.regener-online.de/2002_1/pdf_2002_1/pelinka.pdf.

    6. “Internationalisierung bei den Universitätsmitarbeitern sei in sehr vielen Fällen ‚Germanisierung‘, stellten Forscher der Universitätenkonferenz (Uniko) unlängst fest. 27,4 % Prozent der in Österreich lehrenden Universitätsprofessoren kommen laut einer aktuellen Auswertung des Wissenschaftsressorts aus Deutschland. An der Universität Wien sind es beinahe 40%”. (“Internationalisation of university staff in very many cases equals ‘Germanisation’, as researchers at the university conference noted recently. A current study of the German academic department suggests that 27.4% of university professors teaching in Austria are originally from Germany. At the University of Vienna, their percentage amounts to almost 40%.” See: “Jeder vierte Professor ist Deutscher”, Die Presse, 14 February 2017.

    7. See: Cas Mudde, “The Far Right and the European Elections”, Current History Magazine 03/2014.

    8. See https://de.wikipedia.org/wiki/Europa_der_Nationen_und_der_Freiheit#Mitglieder.

    9. See Die Presse, 2 May 2016, http://diepresse.com/home/wirtschaft/kolumnen/kordiconomy/4978742/%20Hort-die-Signale-der-FPO?%2520_vl_backlink=/home/index.do.


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