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  • La Bulgarie à nouveau dans l'impasse après le quatrième vote en 18 mois

  • Par Georgi Pirinski | 31 Oct 22 | Posted under: Bulgarie , Élections
  • Georgi Pirinski développe une analyse sur les élections législatives qui ont eu lieu en Bulgarie début octobre en examinant l’impact du résultat sur des questions primordiales telles que la lutte contre la corruption et la position de la Bulgarie sur la guerre en Ukraine, et quelles conséquences la gauche bulgare peut tirer de ces élections.

    Résultats et changements :

    Le 2 octobre, les Bulgares ont voté aux élections législatives pour la quatrième fois en 18 mois. Ces élections anticipées ont été convoquées après la chute du gouvernement de Kiril Petkov, une coalition de quatre partis (PP, BSP, MIT et Bulgarie démocratique). Il s'agissait des troisièmes élections législatives anticipées depuis 2021. Il s'agissait des troisièmes élections législatives anticipées depuis 2021, ce qui constitue une situation sans précédent dans l'histoire de la Bulgarie. Les sept partis suivants ont fait leur entrée au Parlement (pourcentages des suffrages exprimés et des sièges obtenus) :

    GERB

    (“Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie”/SDS)

    23.36 %

    67

    PP

    (“Nous continuons le changement”)

    20.20 %

    53

    DPS

    (“Mouvement des droits et des libertés”)

    13.71 %

    36

    “Vazrazhdane”

    (“Renaissance”)

    27.00 %

    27

    BSP

    (Parti socialiste bulgare)

    9.31 %

    25

    DB

    (“la coalition Bulgarie démocratique)

    7.45 %

    20

    BV

    (“Réveil bulgare”)

    4.63 %

    12

    In Total:    

    88.85 %

    240

    *Les 11,15 % restants sont allés aux 23 autres participants, qui n'ont pas atteint la barre des 4 % (y compris ITN, le parti Il y a un tel peuple de l’ex-animateur de télévision Slavi Trifonov, qui avait joué un rôle important dans les deux législatures – éphémères-- précédentes, et ont compris 3,3 % de gens qui ont choisi de voter "Je ne soutiens personne".    

    Le GERB, dirigé par l'ex-Premier ministre Boyko Borisov, est arrivé en tête, malgré les accusations de corruption généralisée lorsqu'il était au pouvoir pendant les douze années précédant 2020 (ce qui a provoqué des manifestations de masse au cours de l'été de cette année-là). Cependant, il n'a obtenu que 67 sièges, ce qui est très loin des 121 nécessaires pour obtenir la majorité au Parlement. Le PP, le mouvement devenu parti qui a émergé des manifestations contre le GERB, a reculé jusqu’à la deuxième place. A ces élections, la majorité des électeur.ices a préféré l'apparente stabilité à l'éradication de la corruption en montrant leur déception quant au bilan du conseil des ministres sortant dirigé par le PP. 

    Après avoir remporté les précédentes élections du 14 novembre 2021, le PP – dirigé par deux diplômés de Harvard, Kiril Petkov, Premier ministre, et Asen Vasilev, Vice-premier ministre et ministre des finances – a formé un conseil des ministres avec trois autres partenaires assez différents. Aux côtés du populiste ITN, du centre-droit DB, et le parti de gauche BSP, ils formaient de grands espoirs pour un gouvernement ‘propre’ et une croissance dynamique. Cependant, le gouvernement s'est effondré après seulement six mois, ce qui a conduit à des élections anticipées le 2 octobre. 

    Deux autres partis ayant obtenu des sièges, "Vazrazhdane" et BV, représentent des évolutions différentes.

    Le premier, un parti ultra-nationaliste qui s'oppose à l'adhésion à l'OTAN et à l'UE, a doublé son soutien et a rejeté toute coalition avec d'autres partis dans le nouveau Parlement. Le second, BV, est un nouveau parti qui entre au Parlement pour la première fois. Il accorde également la priorité à "l'intérêt national bulgare", tout en se déclarant prêt à discuter avec tous les partis. 

    Enjeux et Stratégies

    L'un des enjeux principaux, avant et après les élections, est de vaincre la corruption et de garantir un système judiciaire opérationnel capable de poursuivre et de condamner les auteurs de ces crimes dans les hautes sphères. La plupart des débats préélectoraux ont porté sur la réforme judiciaire, les différents participants s'échangeant des accusations sur l'absence de mesures qui auraient dû être prises depuis longtemps.

    Malgré sa victoire aux élections, le GERB est toujours considéré comme "toxique" en raison de ses antécédents d'abus de pouvoir. Le PP refuse donc catégoriquement toute collaboration avec eux. Ils ont été rejoints dans cette position par leurs anciens partenaires, le DB et le BSP. Le troisième parti au Parlement, le DPS, majoritairement d'origine turque, est également considéré comme ayant formé un partenariat informel avec le GERB et n'est donc pas le bienvenu en tant que partenaire éventuel dans une nouvelle coalition au pouvoir. 

    La question de la levée du veto de la Bulgarie sur les négociations autour de l'adhésion de la République de Macédoine du Nord à l'UE a également suscité de vives divisions.

    Ce veto était motivé par le refus de la Macédoine du Nord de reconnaître l'existence d'une partie de la population d'origine bulgare et de protéger les droits humains de celle-ci, ainsi que la réalité d'un discours de haine généralisé visant la Bulgarie. Beaucoup ont considéré que le PP a été trop empressé d'accepter le soi-disant compromis de la proposition de la présidence française, jugée par une partie de la société comme une quasi-trahison des priorités centrales d'identité nationale. 

    Une autre question très controversée était la position de la Bulgarie concernant la guerre en Ukraine. La Bulgarie a accueilli des dizaines de milliers de réfugié.es ukrainien.nes et a déclaré son soutien à l'Ukraine dans le conflit mais s'est abstenue d'envoyer des armes. La société bulgare était fortement divisée sur cette question. Le PP a été jugé trop pressé d’exprimer son rejet de la conversion en roubles des paiements des livraisons de gaz de Gazprom, faisant de la Bulgarie l'un des deux premiers pays à voir son approvisionnement coupé. L'expulsion de 70 diplomates et du personnel russe a été considérée par beaucoup sous un angle similaire. 

    Par ailleurs, le rôle du Président Radev (réélu en novembre 2021 pour un second mandat de cinq ans) a été et reste un autre sujet polémique. Au cours de l'année 2021-2022, le Président, agissant conformément à la Constitution, a dû nommer trois conseils des ministres successifs, chacun avec un mandat de deux mois, s'étendant sur un troisième mois de gouvernement avant qu'un Parlement nouvellement élu puisse nommer un gouvernement. Cela s'est avéré nécessaire à deux reprises en 2021 dû à l’échec des deux Parlements éphémères qui n’avaient pas réussi à réunir des coalitions gouvernementales, et s'est produit pour la troisième fois cette année après la désintégration de la coalition des quatre partis lors de la dernière Assemblée, fin juillet. 

    Le PP, ainsi que le DB et le BSP (de manière quelque peu surprenante dans le cas du BSP, puisque Radev avait été initialement son candidat à la présidence en 2016) ont affirmé que, par le biais de ces conseils des ministres provisoires, le Président Radev a exercé une influence inappropriée sur le processus politique en critiquant ouvertement le bilan du gouvernement et en favorisant indirectement les nominations et les décisions clés de l'exécutif. 

    Pendant ce temps, tout au long de la campagne pré-électorale, le peuple a eu le sentiment que les partis s'enlisaient dans le jeu politique et s'éloignaient des problématiques brûlantes auxquelles sont confrontés les citoyen.nes, à savoir comment joindre les deux bouts face à la montée en flèche des prix du chauffage, de l'électricité et de la nourriture.

    Le résultat a été une dissociation fondamentale entre la politique et les préoccupations des citoyen.nes, ce qui a entraîné un effondrement presque total de la confiance dans les élections, les institutions et le processus politique démocratique dans son ensemble.

    Un des exemples est la proposition avancée par ITN au cours de la campagne électorale d'organiser un référendum pour savoir si la Bulgarie devait devenir une république présidentielle plutôt que de rester une république parlementaire. 

    Toute cette série de questions et de défis sera au cœur des débats le 19 octobre, la date fixée par décret présidentiel pour la première session du Parlement nouvellement élu, ce qui expose à nouveau Radev aux accusations de ses critiques selon lesquelles il a indûment prolongé le délai après le 2 octobre pour le faire. A l'heure actuelle, la probabilité de la formation d’un gouvernement étant très faible, la perspective d'une nouvelle élection anticipée au début de 2023 semble de plus en plus probable. 

    La gauche 

    Le principal représentant de la gauche – le parti socialiste Bulgare – a subi un nouveau revers humiliant, tombant à la cinquième place avec moins de 10 % des voix, malgré les efforts de sa direction pour présenter le bilan du parti au sein du gouvernement comme étant fortement orienté vers la société et la paix. Le parti est donc passé de l'un des deux principaux partis politiques du pays à son niveau le plus bas. Il est jugé comme faisant partie du statu quo lorsque le GERB était au pouvoir, après une réorientation vers des "valeurs familiales et nationales traditionnelles" dans une tentative infructueuse de rivaliser avec les formations ouvertement nationalistes et, enfin et surtout, une campagne interne au parti pour se débarrasser de ses "ennemis intérieurs". 

    Un certain nombre de formations de centre-gauche ont participé aux élections, mais sans grand succès, ce qui reflète la fragmentation et le désarroi de la société de gauche. Le BSP ayant échoué dans son rôle fort de pôle de la gauche, les enjeux de la représentation adéquate des citoyen.nes de gauche suscitent une nouvelle urgence face à la montée des mouvements nationalistes et antidé mocratiques. 


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